tribune 02/03/2008 à 11h31

Sarkozy, de Dakar au Cap : rupture de ton ou de... cap ?

Philippe Hugon | Chercheur

Tous les africanistes ou presque avaient été choqués par le discours du 26 juillet 2007 prononcé par Nicolas Sarkozy à l’Université de Dakar. Les considérations sur « l’homme africain » hors de l’histoire et du progrès témoignaient d’une totale méconnaissance de l’Afrique.

« La France n’a pas à jouer un rôle de gendarme en Afrique »

Le changement de ton du discours prononcé le 27 février 2008 au Cap est notable. Loin d’être donneur de leçon, il est dit qu’il n’y a pas de fatalité, que le modèle sud-africain montre la voie de la « renaissance de l’Afrique ».

Il est dit également que les élections en Côte d’Ivoire, au Zimbabwé ou au Tchad doivent être libres. Il est annoncé que la France doit financer 200 entreprises créant 2000 emplois et que les engagements financiers français bilatéraux pour l’Afrique sub-saharienne s’élèveront durant les cinq prochaines années à 10 milliards euros.

Bien entendu, l’annonce la plus importante concerne la révision des accords militaires, le fait que les nouveaux accords doivent être transparents et associer le Parlement français et que « la France n’a pas à jouer un rôle de gendarme en Afrique ».

Faire cette annonce en Afrique du Sud, qui a toujours prôné une « pax africana » et dénoncé la présence militaire française jugée post-coloniale est hautement symbolique.

Ce changement de ton traduit il un changement de cap de la politique française et une rupture avec le passé ? Il y a souvent loin des discours aux actes. L’annonce du désengagement militaire français se fait deux jours après une visite au Tchad, après que la France a, il y a peu, soutenu militairement et sauvé le régime d’Idriss Deby.

Certains régimes ont intérêt au maintien de la présence militaire

L’accord de coopération à volet militaire n’a pas, il y a moins de deux mois, été interprété a minima. Bien entendu, on ne peut que se réjouir d’une mise à plat des accords devenus transparents et du rôle du parlement français, mais quid des partenaires africains ? Y aura-t-il mobilisation des parlements et débats publics avec les forces d’opposition au Tchad, au Gabon ou au Cameroun ? On peut en douter.

Les régimes autoritaires ou dictatoriaux ont intérêt au maintien de présence militaire. Il paraît évident également qu’il y aura durant une certaine période maintien des forces militaires (évaluées autour de 9000 soldats) avec une certaine réduction de la base de Djibouti (au profit d’Abu Dhabi) et des militaires français en Côte d’Ivoire.

Il était prévu un recentrage du dispositif militaire français sur les trois bases de Dakar, de Libreville et de Djibouti. Cette annonce va-t-elle dans ce sens ? Plusieurs interprétations pourraient être données à un changement de cap. Il est possible que le discours du Cap traduise un certain alignement sur la politique américaine en Afrique (avec changement dans la répartition des rôles, désengagement partiel de la base de Djibouti et renforcement de la présence militaire hors d’Afrique (Abu Dhabi, Afghanistan).

On peut aussi l’interpréter comme une priorité moindre de l’Afrique dans la politique étrangère française au profit du Maghreb et du projet Euromed.

Quel rôle pour la France face aux influences américaine et chinoise ?

Il reste évidemment, au-delà de la question des accords et des bases militaires, à redéfinir pour les Africains et la communauté internationale les enjeux stratégiques de l’Afrique en termes de risques de terrorisme, de fragilité des Etats ou de sécurisation des lieux de production pétrolière et minières et surtout de transport maritime. Les Etats-unis, les pays émergents et les pays pétroliers ont aujourd’hui des politiques actives de présence qui passent par le champ du militaire, du religieux, de la finance et de l’économie.

Il faut évidemment renforcer prioritairement les forces militaires et policières africaines et développer une « pax africana » mais l’UA et les organisations régionales africaines n’ont pas fait montre jusqu’à présent d’une grande efficacité notamment au Darfour. Face au déploiement des forces américaines (base de Djibouti, future base de Sao Tomé, peut être siège de l’Africom, Initiative transaharienne, sécurisation des routes maritimes) et à aux appuis de la Chine, l’Europe a-t-elle un rôle a jouer dans le champ du militaire ? Il serait souhaitable qu’il y ait une européanisation du processus de paix et de sécurité mais l’Europe n’est pas une puissance et de nombreux Etats européens sont réticents pour intervenir dans le « bourbier africain » malgré les opérations en RDC ou la mise en place de la force Eufor. Pour ces diverses raisons, il y a tout lieu de penser que le changement de ton, aussi important soit-il sur le plan symbolique, ne traduira pas une réelle rupture face aux contraintes de la realpolitik.

  • 3601 visites
  • 6 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • FabiendeMénilmontant
    FabiendeMénilmontant
    journaleux - blogueur
    • Posté à 12h31 le 03/03/2008
    • Internaute 14145
      journaleux - blogueur

    Ah… le discours de Dakar… je me marre. Ben Zimet, le beau-père de Rama Yade, aussi. J-C Rufin ne semble pas y croire.

    Quant à des élections, libres ou pas, en Côte d’Ivoire, je les attends ! depuis octobre (il y a quatorze mois), le pays n’a officiellement plus de président de la République mais un Chef de l’Etat, les élections n’ayant jamais eu lieu. Sarko tente de copiner avec Ouattara, tout en ne se fâchant pas avec Gbagbo. Mais c’est impossible ! Pendant ce temps, Jean-Paul Ney est en prison (et pas seul), un chef d’entreprise a disparu, l’enquête sur Guy-André Kieffer est bouclée (celle sur Jean Hélène je n’en parle même plus…) mais, hélas, tout le monde s’en fout.

    Fabien
    Lien

  • A déménagé le 8-10
    • Posté à 17h46 le 03/03/2008
    • Internaute 1001
      nc

    Depuis que NS avait annoncé juste avant son élection qu’il partirait juste après dans un monastère, et qu’en fait il est parti se grâler sur Bolloré I au large de Malte, je ne crois plus à aucun de ses discours.

  • skalpa
    skalpa
    actif et militant ?
    • Posté à 20h08 le 03/03/2008
    • Internaute 7181
      actif et militant ?

    C’est marrant d’habitude, le tag sarkozy entraîne des milliers de visites et des centaines de commentaires...

    Les gens seraient-ils blasés, ou le dossier afrique est-il peu porteur ?

    Lien

    • FabiendeMénilmontant
      FabiendeMénilmontant répond à skalpa
      journaleux - blogueur
      • Posté à 21h51 le 03/03/2008
      • Internaute 14145
        journaleux - blogueur

      @skalpa,

      t’as raison, mais ce n’est pas marrant, parce qu’à lire ceci :
      Lien
      les choses prennent une sale tournure en Afrique noire ! et ça le Sarko ne l’avait pas vu venir…

      Fabien
      Lien

      • A déménagé le 2 mai 2011
        A déménagé le 2 mai 2011 répond à FabiendeMénilmontant
        Délinquante au coin de la rue
        • Posté à 07h37 le 04/03/2008
        • Internaute 26137
          Délinquante au coin de la rue

        Oui merci Fabien d’avoir mis le lien. Car quelles sont les propositions de sarko concernant l’expulsion des africains ? Pas un mot là-dessus bien sur !