Le film « Waste Land » : quand la décharge devient conte de fée
Comment faire des recycleurs d’ordures des icônes artistiques sans les manipuler ? Les réponses de Vik Muniz, l’artiste du film « Waste Land », nominé aux Oscars et en salles depuis le 23 mars.
Quand Vik Muniz, suivi de la caméra de Lucy Walker, arrive à Jardim Gramacho, la plus grande décharge du monde, en banlieue de Rio, et lance aux « catadores » (ramasseurs de déchets) qui passent là 16 heures par jour, « je suis aussi connu au Brésil que Picasso », on a d’abord envie de lui mettre une claque.
Quand, trois ans plus tard, il associe à la réussite de son œuvre ces travailleurs des rebuts et leur reverse les 250 000 dollars (176 000 euros) récoltés, il force l’admiration.
Il a fait poser Tiao en « Marat assassiné » dans une baignoire trouvée dans la décharge, et celui-ci, qui voit son portrait s’envoler à 50 000 dollars (35 000 euros), s’exclame : « Je n’ai jamais imaginé devenir une œuvre d’art. »
« Waste Land » est un « work in progress » artistique et conte de fée. (Voir la bande-annonce)
De passage à Paris pour la sortie du film, l’artiste Vik Muniz a répondu à nos questions sur le processus de création très particulier de ce film.
Rue89 : La présence constante de la caméra de Lucy Walker derrière vous a-t-elle été gênante lors de votre relation avec les ramasseurs d’ordures ?
Vik Muniz : Si l’on fait de l’art en envisageant le succès d’avance, on est dans la mauvaise voie. Il faut être très attentif et instinctif. Je n’avais jamais collaboré avec une réalisatrice au cours du processus de création. Lucy Walker a certainement influencé le film, le film a changé le projet photo, mais il m’a aussi donné le courage d’aboutir le projet artistique.
On a amené les gens à s’inclure progressivement dans le travail narratif, ça a donné une maturité à mon travail, je suis allé au-delà de mes attentes. Jamais je n’ai imaginé que ça se terminerait aux Oscars.
Votre relation avec eux n’a pas dû être simple. Un monde sépare l’artiste installé à New York et la misère de la décharge...
Avec eux, je partage une origine. Avant de m’installer aux Etats-Unis, j’ai grandi dans une favela de São Paulo. J’étais encore ado quand je me suis pris une balle dans la jambe pour m’être interposé dans une bagarre.
Dans le film, je questionne la fragilité de ma relation avec eux. D’ailleurs à partir d’un moment, je ne dis pas eux mais « nous » : nous discutons ensemble de savoir si c’est bien d’aller à Londres exposer ou pas. On a décidé d’y aller.
Ils ont emmené celui qui allait le plus profiter de la situation, Tiao, leader de la coopérative des ramasseurs de déchets recyclables. Ça lui a donné une énorme autorité pour négocier des choses avec des gens plus puissants que lui. Maintenant, il fait des conférences et voyage partout, il est consultant pour Coca Cola. Il est très doué et devient un exemple pour les « catadores ».
Comment avez-vous réparti les bénéfices des œuvres ?
Je leur ai donné tous les bénéfices des photos, c’était en dehors du budget du film. Chacun a reçu 12 000 dollars grâce à la vente des photos, ce qui leur a permis de s’acheter une maison. On les a aussi aidés à créer une bibliothèque, un centre de ressources où il y a des ordinateurs.
Et vous, vous n’avez pas besoin d’argent pour vivre ?
Moi, la vente de mes photos me rapporte plus que ce dont j’ai besoin pour vivre. Les « catadores » m’ont apporté autre chose que de l’argent : pendant 28 ans, j’ai eu mal à retourner au Brésil à cause de la différence de classe.
Puis j’ai commencé à travailler avec les enfants des rues à Salvador, je me suis occupé de l’enfant pauvre que j’avais été, j’ai trouvé mon rôle dans la société brésilienne. La philanthropie est une sublime expression de l’égocentrisme, ne soyons pas hypocrite ! Ça me fait me sentir important.
- Sur wastelandmovie.comLe site de Waste Land (en anglais)
- Sur mncr.org.brLe site du mouvement brésilien des Catadores (en portugais)
- Sur allocine.fr"Waste Land" sur Allociné
- Sur rue89.comTous nos articles sur les déchets
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Explore l'indéterminé
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Je connais le travail de Vik Muniz depuis plusieurs années. C’est un artiste que j’apprécie beaucoup : son travail sur l’image est limpide. L’expérience présentée par le film, si j’en juge par la bande annonce, semble passionnante. La rencontre des arts plastiques et du cinéma peut avoir cette puissance de faire apparaître le réel et ça semble le cas ici. En tout cas, la description d’une démarche qui a rendu possible une telle rencontre avec l’autre est vraiment très intéressante et donne envie de voir le film. Merci !




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