Slate.com 27/01/2008 à 13h55

Le fils de Nabokov va-t-il brûler un manuscrit de l'auteur de « Lolita » ?

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Ron Rosenbaum | Critique, Slate.com

Voici l’un des dilemmes les plus troublants de la littérature contemporaine. Il s’agit de savoir si le dernier manuscrit non publié de Vladimir Nabokov, qui repose sans avoir été lu dans un coffre d’une banque suisse, doit être détruit comme l’auteur de « Lolita » l’a lui-même explicitement demandé dans ses dernières volontés avant sa mort en 1977. C’est une décision qui repose sur les épaules de son seul héritier (et traducteur) en vie, Dimitri Nabokov, qui est aujourd’hui agé de 73 ans. Dimitri est partagé depuis des années entre l’exigence sans équivoque de son père, et la demande du monde littéraire de pouvoir lire le dernier produit du génie de son père, un manuscrit connu sous le nom de « The Original of Laura » . Dimitri doit-il défier la demande de son père au nom de la « postérité » ?

Qui possède une oeuvre d’art inachevée ?

Au cours des deux dernières années, j’ai été associé à cette question dans une correspondance suivie, par courrier et par e-mail, avec Dimitri Nabokov. Un récent courrier de Dimitri me laisse à penser qu’une décision est proche. Il est temps pour moi de partager ce dilemme avec vous lecteurs et de vous demander votre avis. Le dilemme de Dimitri va au-delà de « Laura » , il porte sur la question de savoir qui « possède » une oeuvre d’art, surtout une oeuvre inachevée d’un auteur mort qui ne voulait surtout pas que ce travail soit rendu public. Qui contrôle son destin ? La main aujourd’hui dans la tombe ? Ou les lecteurs, critiques et biographes passionnés, trop passionnés peut-être, qui veulent mettre la main dessus quel qu’en soit l’état d’achèvement. Le brûler ou pas ? On ne peut pas éternellement tourner autour de la question. L’enjeu est important. Certains propos récents de Dimitri montrent qu’il ne s’agit pas seulement d’un tas de papiers. Il l’a qualifié de la « plus grande concentration de la créativité de mon père » . Le produit du plus grand, au moins du plus complexe des écrivains des cent dernières années, qui nous permettrait de revisiter son travail sous un autre angle. D’un autre côté, Dimitri a également déclaré que « Laura » aurait été « un livre brillant, original, radical dans un sens littéraire, comparé au reste de son oeuvre » . Ce qui est différent de parler de « concentration de sa créativité » . Il suggère une révélation.

Cinquante grandes fiches cartonnées

Nous ne saurons peut-être jamais. Ce que nous savons, c’est que « Laura » est composé de 50 grandes fiches cartonnées écrites de la main de Nabokov. Dimitri a indiqué par le passé que cela correspondait à environ une trentaine de pages classiques manuscrites. Le recours aux fiches cartonnées ne surprendra pas ceux qui sont familiers de l’oeuvre de Nabokov. Mais quoi qu’il en soit, l’auteur a explicitement demandé, avant sa mort en 1977, que ces fiches soient détruites. A l’époque, cette tâche incombait à son épouse adorée, Véra, mais, pour une raison ou une autre, elle n’avait toujours pas fait de bûcher à sa propre disparition en 1991. Cette sinistre tâche échut donc entre les mains de Dimitri, un défenseur farouche de la mémoire de son père face à ceux qui font ce qu’il estime être de fausses interprétations de son travail. Et c’est ce risque de mauvaises interprétations qui semble être au coeur des hésitations sur le sort de « Laura » . Lorsque j’ai demandé il y a deux ans à Dimitri ses intentions à propos de « Laura » , il m’a répondu qu’il était tenté de brûler le manuscrit en raison de l’état lamentable de la « lolitologie » . A l’époque, je pensais qu’il se réfarait à la controverse qui avait accompagné la découverte, à Berlin, d’une nouvelle obscure de 1916 qui avait fait crier certains au plagiat par Nabokov avec son « Lolita » quarante ans plus tard. J’avais alors publié un article dans le magazine New York Observer, suplliant Dimitri de ne pas brûler le manuscrit, au nom du plaisir qu’il pourrait susciter à des gens comme moi ! Cet article avait fait tant de bruit que Dimitri avait du fair savoir qu’il n’avait pas encore pris sa décision.

Un dilemme shakespearien pour Dimitri

Une fois la polémique retombée, j’ai commencé à me poser la question du point de vue de Dimitri et non du mien. Un dilemme shakespearien, un peu comme le fantôme dans Hamlet qui lui demande de respecter un pacte fait dans le sang. Dimitri doit accomplir le dernier acte d’un puriste dans l’histoire littéraire, un homme qui aurait souffert de voir publier une oeuvre inachevée ou déformée. Un spécialiste de Nabokov, le professeur Abraham Socher, de l’université Oberlin, a attiré mon attention sur une citation de Vladimir Nabokov dans son premier roman en anglais, « The real life of Sebastian Knight » , dcrivant un écrivain qui lui ressemble comme « ce genre assez rare d’auteur qui sait que rien d’autre ne doit rester que la perfection » . Le sentiment de Nabokov importe-t-il vu qu’il a disparu depuis si longtemps ? Ne devons nous aucun respect à ses dernières volontés parce que nous désirons ardemment avoir la « clé » de son oeuvre, ou tout simplement en avoir plus pour nos motivations égoïstes ?

Protéger « Laura » des « Lolitologistes »

C’est dans ce contexte que Dimitri m’a fait parvenir une interview qu’il a accordée au site « Nabokov online » , dans laquelle il souligne que, s’il n’a toujours pas pris sa décision, il se veut protecteur vis à vis de « Laura » en raison de l’attitude de ceux qui, estiment-ils, se trompent dans leurs analyses « psychologiques » de « Lolita » , l’oeuvre la plus célèbre de Nabokov. Il s’en prend en particulier à certains critiques qui, à la lecture de « Lolita » , ont pu conclure que Vladimir Nabokov avait lui-même été victime d’abus sexuels dans sa jeunesse. Ce souci de protéger « Laura » de nouvelles interprétations saugrenues de la part des « lolitologistes » le conduit à obéir à son père et à détruire le manuscrit. Dimitri, avec tout le respect que je vous dois, il est temps de prendre une décision. Dites-nous tout ce que vous voulez nous dire à propos de « Laura » , y compris le véritable titre du livre, pourquoi vous pensez que c’est une telle concentration de la créativité de votre père. Ou donnez-nous « Laura » pour que nous nous fassions une opinion nous-mêmes. Ou dites-nous que vous allez préserver le mystère pour l’éternité en détruisant ce travail. Mais mettez-fin à ce teasing ! Il est temps de jouer cartes sur table, Dimitri.

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Slate
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  • thierry reboud
    • Posté à 15h05 le 27/01/2008
    • Internaute 20923

    Evidemment, ce manuscrit n’a pas l’ampleur (et sans doute pas l’importance) des textes de Kafka, ni de ceux publiés par Nabokov. Mais tout de même... S’il y a un doute, qu’il profite aux lecteurs et à la littérature. Et peu importe que, parmi ces lecteurs, se trouvent des « lolitologistes » ou des cuistres...
    Nous ne remercierons jamais assez Max Brod pour avoir su ne pas tenir compte des volontés de Kafka. Devrons-nous un jour « maudire » Dimitri Nabokov ?

    • quetzal2012
      quetzal2012 répond à thierry reboud
      enseignant précaire
      • Posté à 12h37 le 28/01/2008
      • Expert 26736
        enseignant précaire

      Il faut que Dimitri prenne une décision en son âme et conscience, il ne s’agit pas, pour lui, de l’oeuvre d’un auteur mondialement reconnu mais de celle de son père, ce qui change tout ! ! !
      Il ne faut pas qu’il prenne compte, en revanche, des éventuels pseudo-analyses de critiques qui se piqueront toujours de psychologies de comptoir à propos d’auteurs même si comme le disait Sartre « Toute technique romanesque renvoie toujours à la métaphysique du romancier » et s’il est vrai qu’une oeuvre échappe à son créateur dès son achèvement, elle apartient encore à ceux qui l’ont aimé en tant qu’homme...les seuls à même de respecter ses dernières volontés...
      En tant que grand amoureux de la littérature, je suis heureux d’avoir pu rencontré « Ivresse de la métamorphose » malgré la triste destinée qui a failli être la sienne...
      Lien

  • kawouede
    • Posté à 15h39 le 27/01/2008
    • Internaute 27995

    Ben non, il faut le publier, mais en précisant dans quelles conditions - qu’on trahit l’auteur donc.
    Kafka avait aussi demandé à un ami de brûler tous ses textes. On a bien fait de lui désobéir : une oeuvre n’appartient pas tant à l’écrivain qu’à l’humanité.

  • hyperchleuasme
    • Posté à 16h11 le 27/01/2008
    • Internaute 29950

    Le fait que Nabokov ait souhaité n’être lu que d’une seule manière, la sienne, n’empêchera jamais personne de le lire sans aucun égard pour son esthétique et sa cohérence extrême. Alors dans ces conditions, réveler une oeuvre inachevée au public montrerait une première chose sans grand intérêt : qu’effectivement l’auteur cherchait à tirer son écriture vers cette esthétique particulière. Rien d’étonnant ni pour ceux qui veulent bien considérer que la volonté esthétique de l’auteur Nabokov fait partir intégrante du plaisir de son oeuvre, ni pour ceux qui prennent du plaisir à ne pas suivre les recommandations du Maitre. Cependant, pour les premiers il me semble que lire un joyaux mal taillé de Nabokov revient à renier son intérêt pour la lecture de Nabokov, sachant par ailleurs que Nabokov n’a jamais fait mystère de sa méthode d’écriture. Pour les seconds on peut supposer que l’embuscade au coin du brouillon ne ferait pas leur fortune : le manuscrit est probablement exempt de toute rature, Nabokov écrivait les chapitres dans un ordre indifférent, si bien qu’on pourrait surement n’y voir que des vides.
    Personne, par conséquent, ne semble avoir intérêt à la lecture de ce texte, à moins qu’il s’agisse d’une opération commerciale pour les uns, d’un grand moment de nostalgie pour quelques autres( assortie de trahison, donc).
    IL semble cependant que D Nabokov ait raison sur un point : les sur-lecteurs nourriront plus de fantasmes que les amateurs plus ’dociles’ ( disons, grossièrement), et seront donc plus récompensés de leur perversion. Bruler le manuscrit ferait ainsi plus de mal aux méchants qu’aux gentils, en quelque sorte, mais très temporairement ( car les lolimachinologues iront ronger un autre os plus loin, c’est tout )

    Encore qu’on peut se poser la question : si la famille de Nabokov aimait tant l’illustre Vladimir, pourquoi donc le trahir si longtemps ? Il y a des différences entre Kafka et Nabokov, en effet : un brouillon de Kafka reste du Kafka, un brouillon de Nabokov c’est un problème d’échec où manque la moitié des pièces. On se demande : quel intérêt de savoir dans quel ordre le compositeur placait ses pièces sur l’échiquier, s’il s’agit bien d’un compositeur ?

    La question ne se pose peut-etre pas, tout simplement.

    Le mieux serait peut-être d’écrire soi même d’autres romans de Nabokov. Qui se lance ?

  • sheena-greeny
    • Posté à 17h19 le 27/01/2008
    • Internaute 25773

    Question délicate. Sujet passionnant.

    Je conseille à ceux qui s’intéressent à cette question des volontés des auteurs de lire (si ce n’est déjà fait) : « Les testaments trahis » de Milan Kundéra.

    On apprend plein de choses. Plein de ponts, de parallèles entre musique, littérature, autour de ce questionnment sur les testaments et ce qu’on en a fait. Ultra bon livre !

  • leconcombrevert
    leconcombrevert
    La vraie vérité > : -))
    • Posté à 17h58 le 27/01/2008
    • Internaute 8843
      La vraie vérité > : -))

    Éffectivement, on aurait tort de limiter le débat à la question proprement littéraire si oui ou non la connaissance de cette ébauche serait un bien ou un mal. La connaissance étant jamais (ou si rarement) un mal, la question serait vite tranchée.

    En fait c’est toute la question du contenu des droits d’auteurs et de ceux des « ayants droits » qui se pose ici. On ne peut repondre sans se prononcer en même temps sur la question si l’on veut accepter qu’un « ayant droit » ait le pouvoir d’empêcher la publication d’une oeuvre ou de ne consentir qu’à une publication mutilée.

    Que dire de ce qu’ont fait les « ayants droit » à l’oeuvre de Rimbaud ou de Nietsche ou de tant d’autres en les « corrigeants » ou en interdisant la publication de certaines pieces pour rendre l’oeuvre de leur légataires* conformes à l’étroitesse de leurs ésprits ?

    Si Nabokov a explicitement décidé que ce brouillon devait être détruit à un moment de sa vie ou il sentait n’aurait plus le temps de le travailler, les héritièrs doivent exécuter sa volonté. Point barre.

    *Correction : il convient de dire testataires bien sur !

  • mathieu-s2
    • Posté à 17h55 le 27/01/2008
    • Internaute 18461

    Apparemment la question devrait peut-être être posée à un juge.
    Ce manuscrit appartenait à Nobokov ;
    A titre clairement testimonial il prescrit de le détruire.
    (il aurait peut-être mieux fait d’agir lui-même..)

    Les volontés du testataire n’ont pas été respectées jusqu’ici...
    Mais, par ailleurs, un héritier est-il un éxécuteur testamentaire ?

    Le plus logique serait qu’il (l’héritier) refuse l’héritage et confie l’objet, s’il est en sa possession,
    à un huissier ou quelqu’un comme ça, en attente d’une décision de justice.Mais c’est peut-être renoncer à beaucoup d’argent.

    Par ailleurs, les critiques et lecteurs ont-ils le droit de vouloir se repaitre de ce qu’un auteur n’a pas voulu publier ? De quel droit ?

    • Thomas GREDAT
      • Posté à 20h25 le 27/01/2008
      • Internaute 23794

      « Il aurait peut-être mieux fait d’agir lui-même... » Vous faites une remarque très importante : si Nabokov a demandé que l’on brûle ce manuscrit, est-ce parce qu’il n’était plus en état de le faire lui-même ? Dans le cas contraire, pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Le courage lui a-t-il manqué ?

      • DBL8
        DBL8 répond à Thomas GREDAT
        Retraité
        • Posté à 08h16 le 28/01/2008
        • Internaute 19562
          Retraité

        Eh oui, pourquoi ne l’a-t-il pas fait lui-même ? Mais pourquoi ne pas respecter sa demande ? Les ayants droits... des personnes qui vivent sur le dos des auteurs sans en avoir le moindre talent ! ! Comme les majors.

  • sheena-greeny
    • Posté à 17h56 le 27/01/2008
    • Internaute 25773

    La question n’est pas si simple...

    Dostoievsky admirait Gogol, et cherchait à l’imiter, du moins s’en inspirait, et ce qu’il faisait n’avait, à son grand désarroi, rien à voir avec du Gogol car ses personnage avaient une intériorité très forte contrairement à ceux de Gogol, qui savait créer des situation comiques avec des personnages plus caricaturaux.

    Gogol je crois (à vérifier, je n’ai plus les sources de ce que j’évoque)a vécu un renversement mystique à la fin de sa vie et voulait détruire toute son oeuvre passée.

    Ce qui veut dire que l’on n’aurait jamais sû qu’il avait existé. N’aurait-ce pas été dommage de céder à cet élan destructeur de l’auteur ?

  • leconcombrevert
    leconcombrevert
    La vraie vérité > : -))
    • Posté à 18h19 le 27/01/2008
    • Internaute 8843
      La vraie vérité > : -))

    @sheena-greeny

    L’example de Gogol que vous évoquez constitue à mes yeux une preuve de plus qu’on a tort de concevoir les « droits d’auteur » en les assimilants à de simples droits de propriété intellectuelles.

    Ne devrait on pas plutôt considérer qu’une fois publiée une oeuvre littéraire appartient à « la culture », seuls les bénéfices tirés de toute utilisation « commerciale » restant dus à l’auteur et ses ayants droits pendant une période donnée ?

  • Network 23
    Network 23
    identité perdue dans mes papiers (...)
    • Posté à 18h48 le 27/01/2008
    • Internaute 23367
      identité perdue dans mes papiers (...)

    Il est effectivement scandaleux d’accorder un tel droit, ne serait-ce que moral, aux « ayants-droits » et d’assimiler ainsi « droit d’auteur » (ici, droit de l’héritier) à des droits de propriété intellectuelle. Ce problème rejoint celui des Cent Mille Milliards de Poèmes de Queneau, dont l’héritier s’arroge des privilèges incroyables et complètement iniques (Lien).

    Très étrange de vouloir confier cette question à un juge ! Comme s’il ne s’agissait que d’un problème juridique... Le droit & le juridisme nous étouffent, de l’air ! ! ! Ce n’est ni une question juridique, ni même une question littéraire, mais un problème politique. Le secret est une menace contre la démocratie.

    Bizarre de vouloir sanctifier l’auteur et sa volonté voire ses caprices.

    On peut discuter sur la question de l’oeuvre, de ce qui y appartient ou non, et on doit garder en mémoire l’avertissement de Nabokov. En aucun cas ne doit-on lui obéir ! Un écrivain n’est pas un chef. Il doit tirer la conséquence de ses écrits, c’est-à-dire se méfier des interprétations faites de son travail, mais n’a aucun droit sur sa création, qui, en tant que matière culturelle, appartient à l’humanité, présente et à venir. Au nom de quel droit prendrons-nous la décision de brûler un manuscrit, l’effaçant à jamais de l’histoire humaine ? Les valeurs présentes ne doivent pas hypothéquer les visions de l’avenir.

    Tant qu’à prendre l’exemple de Nietzsche, au lieu d’invoquer le véritable révisionnisme auxquels se sont livrés sa soeur et Peter Gast, on devrait plutôt rappeler que l’ultra-majorité des commentateurs contemporains s’appuient aujourd’hui sur les fragments posthumes, davantage que sur l’oeuvre publiée par Nietzsche, pour expliquer sa pensée. Autrement dit, si on avait décidé de brûler les fragments posthumes et non publiés de son vivant de Nietzsche, on serait condamné à une interprétation très limitée de ce philosophe.

    Le lecteur décide de ce qu’il veut lire, mais la critique philologique a besoin du maximum de matériel possible. S’il est détruit, à l’instar des manuscrits grecs, elle se charge de toute façon de le reconstituer (voir le travail fait sur les penseurs pré-socratiques).

    « What, we may ask, is the theory of interdicting knowledge ? (...) secrecy (...) is a threat to democracy. And that is not a problem to be resolved by an automated Original Classifier or declassifier. It is political at every scale, from attempts to excise a single critical idea to the VAIN efforts to remove whole domains of knowledge. »

    (Quel est, pouvons-nous demander - ou avons-nous le droit de demander - la théorie justifiant l’interdiction de connaissance ?)

    Peter Gallison, Removing Knowledge, Lien

    (un article à recommander à ceux qui s’intéressent au problème de l’information classifiée et du secret d’Etat... je sais que Rue 89 n’y est pas indifférent...)

    J’emmerde le droit d’auteur !

    • mathieu-s2
      mathieu-s2 répond à Network 23
      • Posté à 18h50 le 27/01/2008
      • Internaute 18461

      Votre argumentation n’est pas très convaincante ;
      Tant qu’un écrivain n’a pas publié tel ou tel écrit, celui-ci n’est qu’un objet privé qui lui appartient ;

      Une fois qu’il a publié, vous avez pleinement raison.

      Mais avant, c’est sa propriété, et même si ça frustre vous-même et beaucoup d’autres gens il est libre de sa décision.

      Avant de vous répondre, je me suis dépêché de détruire définitivement toute une série de choses que je gardais « comme ça », mais ne souhaitais pas publier.

      Vous vous arrogez bien des droits sur « l’écrivain » !

      A moins que vous considériez que tout écrivain est statutairement un criminel et que donc il ne faut pas faire entrave à « la justice »...

      • leconcombrevert
        leconcombrevert répond à mathieu-s2
        La vraie vérité > : -))
        • Posté à 18h53 le 27/01/2008
        • Internaute 8843
          La vraie vérité > : -))

        Vous avez entièrement raison. L’example de Max Brod est l’arbre qui cache la forêt.

      • Network 23
        Network 23 répond à mathieu-s2
        identité perdue dans mes papiers (...)
        • Posté à 19h23 le 27/01/2008
        • Internaute 23367
          identité perdue dans mes papiers (...)

        Le problème est que l’auteur en question est mort.

        Suivant votre logique, les fragments posthumes de Nietzsche et toute oeuvre posthume en général (les « Pensées » de Pascal, ou plutôt son projet pour une apologie de la religion) n’aurait pas du être publié. La propriété ne justifie pas tout & n’importe quoi, ce n’est pas un droit absolu.

        « Il est facile d’apercevoir la fonction idéologique de toute cette conception du sujet de droit comme titulaire du droit subjectif, qui est si pleine de contradiction. Il s’agit de maintenir la représentation que l’existence du sujet de droit comme porteur ou titulaire du droit subjectif, - c’est-à-dire de la propriété privée -, est une catégorie transcendante à l’égard du droit objectif, c’est-à-dire du droit positif, créé par des hommes, modifiable par eux, qu’il s’agit d’une institution qui oppose une infranchissable barrière à ceux qui ont à fixer le contenu de cet ordre juridique (...)

        L’idée d’un sujet de droit dont l’existence serait indépendante du droit objectif en tant que titulaire d’un droit subjectif qui est “le droit” non moins que le droit objectif, sinon même bien davantage, doit servir à protéger l’institution de la propriété privée contre toute éventualité de suppression par l’ordre juridique.

        Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi l’idéologie de la subjectivité juridique entend se rattacher à la valeur éthique de la liberté individuelle, de la personnalité autonome, si dans cette liberté on inclut, entre autres, comme on le fait toujours, la propriété. »

        Ce n’est pas Marx qui écrit ça, mais le néo-kantien Hans Kelsen dans la Théorie pure du droit (éd. Dalloz, 1962, p.227).

         
        • leconcombrevert
          leconcombrevert répond à Network 23
          La vraie vérité > : -))
          • Posté à 19h39 le 27/01/2008
          • Internaute 8843
            La vraie vérité > : -))

          Mais ce n’est pas ce que je dis. Je parle uniquement des manuscrits voués à la destruction par la volonté de leur auteur AVANT toute publication.

          Je conteste justement la soumission des oeuvres littéraires, artistiques, philosophiques, politiques, scientifiques etc. au cadre réducteur de la « propriété privé » au même titre que n’importe quel paire de godasse délabrée ou tout objet de la vie quotidienne.

          Tant mieux si Hans Kelsen m’a dévancé pour dire la même chose de façon, certes, plus élaboré. Je savais bien que ce n’est pas la moité d’un c....

          • Network 23
            Network 23 répond à leconcombrevert
            identité perdue dans mes papiers (...)
            • Posté à 19h55 le 27/01/2008
            • Internaute 23367
              identité perdue dans mes papiers (...)

            OK. Votre position se tient, mais en s’en tenant à ce point précis, comment s’assurer de la volonté de l’auteur, une fois celui-ci mort ?

            Ne risque-t-on pas de laisser ouverte la porte à toutes sortes de manipulations par les ayants droits (voir, encore une fois, l’exemple d’Elisabeth Forster-Nietzsche : imaginez-vous les dégâts qu’elle aurait pu causer en détruisant les fragments posthumes contraires à son idéologie raciste) ?

            Et faut-il même respecter la volonté de l’auteur ? A en juger par la scandaleuse édition dite complète de Heidegger, j’en doute fortement... Heidegger manipule complètement la lecture de son oeuvre, en ayant distillé à petites gouttes de son vivant la publication de son oeuvre, en passant sous silence les modifications qu’il a apporté à ses cours (notamment ceux de la période nazie), et les personnes aujourd’hui en charge de son édition poursuivent ce scandale, au nom de leur idolatrie pour un penseur brillant mais quelque peu obscurantiste...

        2 autres commentaires
    • mathieu-s2
      mathieu-s2 répond à Network 23
      • Posté à 18h53 le 27/01/2008
      • Internaute 18461

      Votre argumentation n’est pas très convaincante ;
      Tant qu’un écrivain n’a pas publié tel ou tel écrit, celui-ci n’est qu’un objet privé qui lui appartient ;

      Une fois qu’il a publié, vous avez pleinement raison.

      Mais avant, c’est sa propriété, et même si ça frustre vous-même et beaucoup d’autres gens il est libre de sa décision.

      Avant de vous répondre, je me suis dépêché de détruire définitivement toute une série de choses que je gardais « comme ça », mais ne souhaitais pas publier.

      Vous vous arrogez bien des droits sur « l’écrivain » !

      A moins que vous considériez que tout écrivain est statutairement un criminel et que donc il ne faut pas faire entrave à « la justice »...

  • Thomas GREDAT
    • Posté à 19h09 le 27/01/2008
    • Internaute 23794

    « Ce genre assez rare d’auteur qui sait que rien d’autre ne doit rester que la perfection » : nous y voilà.
    Il est fréquent, pour ne pas dire inévitable, qu’un artiste éprouve de l’insatisfaction vis-à-vis d’une de ses oeuvres, voire de son oeuvre tout entière. Particulièrement au seuil de sa mort.
    Virgile, qui savait sa fin prochaine, eut la tentation de brûler l’Enéide, faute de pouvoir l’achever. Il se ravisa finalement. Kafka, avant de mourir, demanda à son meilleur ami de brûler l’ensemble de son oeuvre. Ce dernier crut de son devoir de transgresser ce voeu suprême.
    Dirait-on aujourd’hui que Virgile aurait mieux fait de brûler l’Enéide et que, une dernière volonté étant une dernière volonté, celle de Kafka aurait dû être respectée, quoi qu’il en coûtât à la littérature, à la culture, voire, pourquoi pas, à l’humanité ?
    Le perfectionnisme est l’une des plus grandes qualités d’un artiste. Et aussi l’un de ses pires défauts. Si Nabokov pensait que « rien ne doit rester que la perfection », c’est une opinion respectable, mais aussi un tant soit peu... élitiste. Ne serait-ce que parce que, paraît-il, la perfection n’est pas de ce monde.
    Des artistes ont pu être mécontents de produits de leur travail sans pour autant les brûler. Ils se sont contentés de ne pas les porter à la connaissance du public.
    Mais dans la mesure où un artiste ne produit pas que des chefs-d’oeuvre, il doit accepter son imperfection et celle de l’art. Ne serait-ce que parce que la lutte pour produire des chefs-d’oeuvre avec, en filigrane, la hantise de l’échec est une torture permanente. Cette décision de Nabokov, mûe par le sentiment de vanité des choses qui peut découler de la perspective de la mort proche, était compréhensible. Mais s’il avait écrit « Laura » plus tôt, en pleine santé, eût-il pris la même décision ? Nous ne le saurons jamais.
    De plus, tout ce qu’a produit un artiste, qu’il l’ait ou non rendu public, peut être utile aux exégètes pour comprendre l’oeuvre et l’auteur. Les crayonnés d’Hergé avant encrage donnent un tout autre éclairage des « Aventures de Tintin ». Ecoutez les albums « The Beatles Anthology », constitués de prises intermédiaires de morceaux célébrissimes, et vous comprendrez comment « Strawberry Fields forever », « Helter Skelter » ou encore « While my guitar gently wheeps » sont devenus ce qu’elles sont.
    Bien sûr, on comprend le dilemme de Dimitri Nabokov, déchiré entre sa piété filiale et la crainte d’ôter à l’humanité une part de culture qui lui est dûe.
    Pour toutes les raisons que je viens d’énumérer, je pense que l’héritier de l’auteur de « Lolita » ne doit pas commettre ce geste irréparable. Pour les exégètes futurs de l’oeuvre de son père, qui finiront par la faire sortir des stéréotypes pour l’éclairer d’un jour nouveau. Et même, paradoxalement, pour la mémoire de son père. Ce manuscrit doit être conservé.
    Doit-il également être publié ? Cela, en revanche, je ne le pense pas. Mais s’il est conservé, je ne me fais pas d’illusions à ce sujet. On l’a fait pour Jules Verne ou encore pour Albert Camus.
    Mais là n’est pas l’essentiel.

    • thierry reboud
      • Posté à 19h19 le 27/01/2008
      • Internaute 20923

      « Le perfectionnisme est l’une des plus grandes qualités d’un artiste »

      Merci, tout d’abord, pour votre très belle contribution.
      Le perfectionnisme est peut-être aussi l’un des plus grands « vices » d’un artiste. C’est Paul Valéry, je crois, qui disait que le plus difficile est de savoir quand s’arrêter (désolé, je cite de mémoire, donc approximativement).

    • Network 23
      Network 23 répond à Thomas GREDAT
      identité perdue dans mes papiers (...)
      • Posté à 19h25 le 27/01/2008
      • Internaute 23367
        identité perdue dans mes papiers (...)

      D’accord avec votre argumentation, notamment votre 2e point qui ne porte pas sur le thème de la perfection mais sur celui de l’exégèse.

      Je ne comprends pas, en revanche, votre volonté de garder confidentiel, à l’usage des seuls spécialistes, le manuscrit en refusant de le publier, c’est-à-dire de le rendre public.

      • Thomas GREDAT
        • Posté à 20h46 le 27/01/2008
        • Internaute 23794

        Ce n’est pas spécialement ma « volonté », je n’y mets pas un tel caractère d’absolu. C’est seulement une opinion, basée sur le simple fait qu’une non-publication est un acte moins radical, moins irréparable qu’une destruction. Sans parler de l’exploitation commerciale, qui n’aurait plus grand chose à voir avec l’expression artistique.
        Ceci dit, je nuancerai mon propos. Je parlais de « The Beatles Anthology », qui, à mon avis, possède un intérêt documentaire inappréciable, du moins pour le fondu raide des Scarabées d’or que je suis. Les trois volumes étant parus du vivant de Paul, George et Ringo, et à leur initiative, il n’y a pas grand’chose à redire. En revanche, les maquettes inédites de Lennon retravaillées pour faire des « inédits Beatles », avec la voix de John en direct de sa salle de bains, m’inspirent une gêne profonde.
        Et puis, j’ai quand-même fini par acheter « Tintin et l’Alph’Art », paru dans l’état d’inachèvement dans lequel Hergé l’avait laissé.
        De mon point de vue, c’est une question de respect de l’oeuvre.
        Notion bien bien ténue, très très sujette à interprétation, je vous l’accorde.

    • leconcombrevert
      leconcombrevert répond à Thomas GREDAT
      La vraie vérité > : -))
      • Posté à 19h31 le 27/01/2008
      • Internaute 8843
        La vraie vérité > : -))

      Bon, d’accord, pour le bien de « la culture » et de « la science » je veux bien que Dimitri Nabokov garde cette ébauche à la disposition des chercheurs et futurs exégètes de l’oeuvre de son papa, mais qu’il s’abstienne au moins par respect pour le choix de l’auteur de la publier en tant qu’« oeuvre posthume de Nabokov » et qu’il fasse don « à la science » des revenus éventuels tiré de ce manuscrit.

      • Network 23
        Network 23 répond à leconcombrevert
        identité perdue dans mes papiers (...)
        • Posté à 19h58 le 27/01/2008
        • Internaute 23367
          identité perdue dans mes papiers (...)

        Il est clair que ce manuscrit ne fait pas partie à proprement parler de l’ « oeuvre » de Nabokov, au sens ordinaire du terme.

        Mais la genèse de l’oeuvre ne fait-elle pas partie de l’oeuvre elle-même ?

        (Je n’ai pas de réponse à cette question que je préfère garder ouverte).

        Refuser la publication de brouillons pour ne pas heurter l’ego d’une personne me semble quelque peu léger comme argument rationnel. Cela ne veut pas dire qu’il faille tout publier...

  • sheena-greeny
    • Posté à 19h15 le 27/01/2008
    • Internaute 25773

    Demandez peut être à Milan Kundéra son opinion sur la question !

    Personnellement, je suis d’accord sur une chose : cette volonté qu’a légué Nabokov à sa femme qui ne l’a pas exaucée (pour quelles raisons ?), la laissant entre les mains de son fils, est un fardeau bien trop lourd à porter pour eux. Je dirais même que c’est assez cruel de la part de Nabokov. On peut se demander s’il ne l’a pas brûlé lui-même parce qu’il ne pouvait physiquement plus le faire ou parcequ’il qu’il n’est pas parvenu lui-même à prendre une telle décision.

    Pourquoi ne demanderiez-vous pas l’opinion de Milan Kundéra, qui, moins proche du défunt, écrivain lui-même, intéressé par la défense des testaments des auteur, aurait peut-être un avis intéressant sur cette question ?

    Bon courage à vous et à Dimitri et que sa désision quelle qu’elle soit soit respectée, et que sa décidion le libère de ce fardeau définitivement.

    Pour ce que j’en sais, la volonté de Nabokow a déjà été bafouée en conservant sa dépouille en Suisse alors qu’e lui se sentait américain.

  • Swann Seinfeld
    Swann Seinfeld
    Toulouse
    • Posté à 19h25 le 27/01/2008
    • Internaute 29969
      Toulouse

    En dehors de toute considération littéraire, si l’auteur ne souhaite pas divulger son oeuvre et la détruire, ses ayants droits sont dans l’obligation.
    C’est en tout cas comme ça que ça se passe dans le droit d’auteur en France
    Art. L. 121-2 du code de la propriété intellectuelle :
    « L’auteur a seul le droit de divulguer son œuvre »
    « Après sa mort, le droit de divulgation de ses œuvres posthumes est exercé leur vie durant par le ou les exécuteurs testamentaires désignés par l’auteur »
    « Nonobstant la cession de son droit d’exploitation, l’auteur, même postérieurement à la publication de son œuvre, jouit d’un droit de repentir ou de retrait vis-à-vis du cessionnaire. »

    • Network 23
      Network 23 répond à Swann Seinfeld
      identité perdue dans mes papiers (...)
      • Posté à 19h30 le 27/01/2008
      • Internaute 23367
        identité perdue dans mes papiers (...)

      Ce qui montre l’inadéquation du droit eu égard au développement des études philologiques du XXe siècle.

      Le droit d’auteur, comme la fête des mères, est l’héritier de Vichy. Ce familialisme et ce goût pour l’héritage n’est donc pas étonnant !

      A ce sujet, lire la Petite histoire des batailles du droit d’auteur, article de la revue Multitudes (Lien).

      • Swann Seinfeld
        Swann Seinfeld répond à Network 23
        Toulouse
        • Posté à 20h54 le 27/01/2008
        • Internaute 29969
          Toulouse

        Bonjour, je ne suis pas un spécialiste du droit, vous peut-être.

        Je n’ai vu aucune mention du régime vichyssiste dans les documents que vous avez mis à notre disposition. On parle effectivement de l’implication de regime de vichy dans le droit d’auteur mais en continuité avec les travaux d’avant la guerre

        cordialement,

        Swann Seinfeld

      • Thomas GREDAT
        • Posté à 20h53 le 27/01/2008
        • Internaute 23794

        « Le droit d’auteur (...) est l’héritier de Vichy » ? Personnellement, j’en doute, quand on sait que la Société des Auteurs fut créée par Beaumarchais, et que la SACEM date de la fin du XIXème siècle.

  • 1900
    • Posté à 19h55 le 27/01/2008
    • Internaute 15065

    La comparaison avec Kafka n’est pas de mise : Kafka avait demandé de détruire tous ses manuscrits considérant que ce n’étaient pas des textes « d’écrivain ». Nabokov, lui, fut un écrivain qui a connu de son vivant la notoriété et la reconnaissance. Si donc ce dernier manuscrit ne lui semblait pas à la hauteur, c’est sa voix qui doit prévaloir. Tant pis pour les curieux.

    • Network 23
      Network 23 répond à 1900
      identité perdue dans mes papiers (...)
      • Posté à 20h11 le 27/01/2008
      • Internaute 23367
        identité perdue dans mes papiers (...)

      Selon vous, il y a donc deux critères de publication :

      - l’ego, ou la volonté de l’écrivain (plus que de l’auteur, concept que nous devons interroger)

      - l’excellence littéraire du texte (plus que de l’oeuvre, concept qu’il convient aussi d’interroger)

      Or, le créateur direct du texte (je dis direct, parce qu’un artiste s’insère toujours dans un réseau culturel, il n’est pas seul comme le disait Lévi-Strauss à la fin de la Voie des masques) serait seul juge de l’excellence du texte.

      Je conteste non seulement ce point-ci, mais même l’affirmation selon laquelle ce serait « l’excellence » artistique qui serait le seul critère de publication.

      Les brouillons entretiennent un rapport complexe avec l’oeuvre (cf. encore l’exemple des fragments posthumes de Nietzsche, sans lesquels il est impossible de lire Nietzsche). On ne saurait les écarter simplement parce qu’ils ne seraient pas achevés. Heureusement que Nietzsche n’a pas brûlé ses brouillons !

      Enfin, pourquoi donc publier des lettres, des cours, etc., puisque tout cela n’appartient pas à l’oeuvre publiée par l’auteur ?

      Votre raisonnement tourne en fin de compte en cercle fermé : ce qu’il faut publier, c’est ce que l’auteur a publié (ou n’a pas eu le temps ou les moyens de publier).

      Mais, outre la dimension aporétique d’un tel raisonnement circulaire, comment interpréter la volonté d’un écrivain ? En écoutant ce qu’en disent ses héritiers ?

      Je ne suis pas sûr que Raymond Queneau aurait été d’accord avec la décision de son héritier d’interdire la publication sur Internet des Cent Mille Milliards de Poèmes (cf. ci-dessus)...

      Allons, jouons donc avec ces Poèmes comme Queneau nous y invitait, en emmerdant la « justice » !

      Lien

      • Thomas GREDAT
        • Posté à 20h58 le 27/01/2008
        • Internaute 23794

        D’autant que Kafka, qui avait eu des relations très difficiles avec un père autoritaire, souffrait d’un profond manque d’estime de soi.
        On peut comprendre qu’il ait jugé son oeuvre sans intérêt. On peut comprendre aussi en quoi ce jugement popuvait être altéré.

    • thierry reboud
      thierry reboud répond à 1900
      • Posté à 20h38 le 27/01/2008
      • Internaute 20923

      Il ne s’agit pas tant d’un parallèle entre Nabokov et Kafka, me semble-t-il, qu’entre Dimitri Nabokov et Max Brod.

    • sheena-greeny
      sheena-greeny répond à 1900
      • Posté à 01h07 le 28/01/2008
      • Internaute 25773

      @1900 (médecin à Lunéville)

      Depuis quand la notoriété et la reconnaissance d’un écrivain affinent-ils son jugement ?

      Si je comprends bien on a eu raison de trahir les dernières volontés de Kafka pour la raison suivante : il n’était pas connu et donc il ne pouvait pas être lucide sur son oeuvre. Et pour Nabokov on doit respecter ses volontés parce qu’il était connu de son vivant, et donc il juge son oeuvre de façon plus juste ? ! ! c’est ça ? ça vous satisfait comme raisonnement ? Les hésitations, les cas de conscience, l’embarras, tout ça, vous ne connaissez pas vous, j’imagine ?

      Et si Kafka a dit qu’il ne considérait pas ses derniers manuscrits comme des textes « d’écrivain », que savez-vous de ce qu’a dit Nabokov de son manuscrit qui nous permettrait de déduire qu’il s’agit bien de deux cas incomparables ? vous, vous aimez les conclusions mais pas trop les casses-têtes, heureusement vous n’êtes ni écrivain ni testamentaire d’un écrivain, par contre vous êtes médecin, et ça c’est inquiétant pour les « patients », j’imagine les diagnostiques, ça doit y aller ! !

      Ok pour dire que chaque cas est différent, mais le côté baclé de cette déduction me débecte, tout comme cette conclusion à l’emporte pièce : « Tant pis pour les curieux ».

      • Thomas GREDAT
        • Posté à 18h31 le 28/01/2008
        • Internaute 23794

        Je crois que c’est Rimbaud qui a dit de ses vers : « Des rinçures, des rinçures et rien que des rinçures ! »
        ...

  • thierry reboud
    • Posté à 21h19 le 27/01/2008
    • Internaute 20923

    A la lecture des commentaires de Leconcombrevert, Mathieu-s2 et Swann Seinfeld, bonsoir à tous.

    J’ai l’impression qu’il ne s’agit pas tant d’un problème juridique que d’une question littéraire. Le dilemme de Dimitri Nabokov ne porte d’ailleurs guère que là-dessus, si j’ai bien lu.
    Sous l’angle juridique, la destruction de l’oeuvre est fondée, idépendamment de son état ou de l’opinion qu’on pourrait en avoir.
    Du point de vue de la littérature en revanche, comme le faisait remarquer fort justement Hyperchleuasme, le dernier mot quant à l’évaluation appartient toujours au lecteur, tout simplement parce que les lecteurs durent au-delà de l’auteur. Imaginons que ce que Nabokov a jugé indigne, nous et des générations de lecteurs le trouvent essentiel (et pourquoi ne pas l’imaginer, puisque nous ne savons rien ?) : que Dimitri Nabokov le détruise, et ce serait une perte irréparable. L’hypothèse n’est pas qu’une lubie : il ne manque pas d’exemples, et pas qu’en littérature, où des auteurs sont les pires juges de leur oeuvre.
    C’est la raison pour laquelle, en dernière analyse, il me semble capital que la justice ne se saisisse pas d’un tel sujet. (Et c’est aussi la raison pour laquelle je préfère être à ma place qu’à celle de Dimitri Nabokov.)

    Ma position personnelle est qu’un cadavre n’a aucun droit. Nabokov, hic et nunc, c’est son oeuvre, rien que son oeuvre et, suis-je tenté d’écrire, toute son oeuvre. Je serais assez porté à croire qu’un écrivain mort n’a plus aucun droit sur son oeuvre, qu’il l’ait publiée ou non.

    • Thomas GREDAT
      • Posté à 21h50 le 27/01/2008
      • Internaute 23794

      Je crois que vous avez dit l’essentiel : il s’agit d’un problème littéraire et artistique, et non juridique.
      Et Nabokov a refilé une patate chaude à ses héritiers.

    • leconcombrevert
      leconcombrevert répond à thierry reboud
      La vraie vérité > : -))
      • Posté à 22h40 le 27/01/2008
      • Internaute 8843
        La vraie vérité > : -))

      En fin de compte je me range de votre coté, Thierry, et de celui de ceux qui se sont prononcé pour la désobédiance du légataire par rapport à la volonté de l’auteur.

      Il est vrai que l’oeuvre dépasse souvant l’Homme créateur et son histoire personelle.

      Quand je pense au nombre infini de tableaux qui ont certainement été saccagés par leurs auteurs dans des moments de colère, de désespoir ou simplement de cuite profonde. Prenons Soutine, c’est à pleurer de rage !

      Ou bien Celine : Qu’aurait il fait à son « Voyage au bout de la nuit » si il avait eu la possibilité de « retirer » sa parole, devenu imbécile quelques années plus tard ?

      (Pour être en accord avec moi-même, je ne demanderais pas non plus à rue89 que mes posts antérieurs ou je soutenais le contraire de ce que je dis ici soient détruits !)

  • Davidlemac
    Davidlemac
    Annaba
    • Posté à 21h24 le 27/01/2008
    • Internaute 29959
      Annaba

    Curieux comportement de Vladimir Nabokov
    S’il avait voulu que son oeuvre ne soit lue par personne pourquoi ne l’a-t-il pas brûlée lui même.
    Aujourd’hui cette oeuvre ne lui appartient plus, elle est du domaine public.
    Son fils n’est pas liée par une obligation irrationnelle de la part de son père

  • H77
    H77
    • Posté à 21h47 le 27/01/2008
    • Internaute 27722

    Pour Gogol, l’histoire veut qu’il ait mis le feu à la deuxième partie de son chef d’oeuvre, « Les âmes mortes », après un virage mystique. Au vu du génie de la première partie, il s’agit assurément d’un très grande perte pour la littérature. Comme le serait très certainement la perte d’un manuscrit du grand Nabokov.

    Quand je pense que tout ce gâchis incomberait à ces imbéciles de critiques, incapables d’accepter une oeuvre sans projeter leurs fantasmes sur son auteur. Quelle pitié...

  • albin
    • Posté à 22h06 le 27/01/2008
    • Internaute 11837

    Je rejoins plusieurs commentaires : si Nabokov avait vraiment envie de le brûler, au lieu de le demander dans un testament il aurait pu le faire immédiatement. N’est-ce pas simplement pour entretenir des mystères qui alimentent une image de la littérature ? Maintenant, beaucoup de textes magistraux ne sont pas publiés chaque année et sont même brûlés par leurs auteurs... vivants.... soit ne trouvant pas d’éditeur soit estimant leur travail de piètre qualité ou mal conseillé.

  • Alain Provist
    • Posté à 22h19 le 27/01/2008
    • Internaute 19517

    Que Dimitri ait des états d’âme par rapport aux décisions testamentaires de son père, cela peut se comprendre. Que l’auteur ait eu des intentions sur cette oeuvre, cela se respecte. Mais de notre position de lecteur, la réponse est sans ambiguïté : il faut conserver et publier ce texte. L’oeuvre d’art, en effet, n’appartient plus, moralement, à son auteur dès qu’elle est produite mais à ses lecteurs, à la culture et à l’histoire de l’humanité. Il y aura toujours des petits esprits pour faire des autopsies nauséabondes. Mais la postérité saura gré à ces héritiers de leur avoir légué cette pièce du trésor pour évaluer ce qu’était l’auteur et son art.

    • mathieu-s2
      • Posté à 22h37 le 27/01/2008
      • Internaute 18461

      Cher professeur à Champigny,

      il suffit de savoir ce que l’on entend par « dès qu’elle est produite ».

      Il ne s’agit pas d’une fèce... d’un pet ni d’une incontinence.

      Il s’agit de quelque chose que quelqu’un a écrit puis a souhaité ne pas publier.

      Je crois qu’il faut respecter le moment ou un écrivain décide de publier. C’est le moment où il devient écrivain.

      Le fait d l’avoir fait une fois, pour un certain nombre de textes, ne justifie pas que cette décision ne soit, ensuite, plus respectée.

  • thierry reboud
    • Posté à 22h29 le 27/01/2008
    • Internaute 20923

    C’est amusant, je viens de relire tous les commentaires et je me dis qu’à l’âge de l’ordinateur, tous ces soucis auront sans doute bientôt disparu.

    • Thomas GREDAT
      • Posté à 22h37 le 27/01/2008
      • Internaute 23794

      Allez savoir ! Ca brûle, un ordinateur ?

      • thierry reboud
        • Posté à 22h42 le 27/01/2008
        • Internaute 20923

        Tiens, vous avez raison... Avec les reconstructions de disques durs, pour le coup la critique génétique des textes pourrait bien ne plus savoir où donner de la tête !

         
        • Compte supprimé le 3 janvier 3
          • Posté à 21h13 le 28/01/2008
          • Internaute 10904
            in angulo

          @u bon docteur reboud,

          Juste une question, thierry : je crois avoir lu, bon an mal an, tout ce qu’il était possible de lire de l’oeuvre de Nabokov traduit en français. C’est donc un univers considérable, d’une grande richesse contextuelle qui m’est passé devant les yeux toutes ces années...

          Or, si je les ferme, mes yeux, là, maintenant et que je pense très fort à Nabokov, se reforme sans cesse une seule et même image :

          -celle d’une raquette un peu vermoulue, voilée par l’humidité, abandonnée sur un banc.

          Ma question est donc : Est-ce que c’est grave... thierry ?

          PS : Sinon, concernant le problème des trolls replieurs sur les forums consacrés à l’islam, au PO mais pas seulement, je subodore intimement qu’un léger mieux est à venir...
          Crois-en le « voyant » brogilo.

          J’en finirai par un petit laïus à toi, à Jissé, à TG, à alan smithee et à tous les autres qui font vivre intensément, avec leurs différences, ces débats et qui ont dû subir quelques temps cette censure imbécile (sans compter le flot d’injures subséquents) :

          Plus que le « prophète du carnage » ou le « rieur sanglant », ce que craignent par dessus tout les replieurs, c’est L’EFFUSION DE SENS.

          Je ne sais trop si je me fais bien comprendre mais, pour moi, c’est un compliment.

          Merci pour à tous pour ce forum dont on sort enrichi.

        1 autres commentaires
    • hyperchleuasme
      • Posté à 19h14 le 28/01/2008
      • Internaute 29950

      Il se trouve que la technique d’écriture de Nabokov préfigurait celle de l’ordinateur : des fiches au crayon, tous les essais systématiquement effacés à la gomme. A ce compte là, on pourra ou pourrait toujours écarquiller les yeux à la recherche des confessions croustillantes, en vain.
      Du reste on peut aller plus loin dans l’hypothèse nabokovienne : il aura pu sciemment ne pas détruire son oeuvre pour que le vestige soit un dernier pied de nez à la critique qui sent des pieds. Et même choisir soigneusement les fiches vestiges pour que des critiques post mortem viennent rejouer Feu Pale dans sa tombe. A cette condition, délirante, il faudrait donc publier le fragment.

  • jac le rat
    jac le rat
    aventurier
    • Posté à 01h11 le 28/01/2008
    • Internaute 29819
      aventurier

    Total des courses ?
    Encore un chef-d’oeuvre ?
    Pour la jouissance du rêve « humaniste » ?
    Voici, le monde...

  • sheena-greeny
    • Posté à 02h02 le 28/01/2008
    • Internaute 25773

    Etant curieuse de savoir ce que Kundera penserait d’un tel dilemne, faute de pouvoir le lui demander, j’ai trouvé quelques réponses dans « Les Testaments trahis » et vous en fait part :

    1/ Une affirmation :

    « Publier ce que l’auteur a supprimé est donc le même acte de viol que censurer ce qu’il a décidé de garder. »

    2/ Une remise en question de l’affirmation :

    « En ce qui concerne les nouvelles et les romans non achevés, j’admets volontiers qu’ils devraient mettre tout exécuteur testamentaire dans une situation bien embarassante. Car parmi ces écrits d’importance inégale se trouvent les trois romans (ndlr : Le Procès, Le Château, L’Amérique) ; et Kafka n’a rien écrit de plus grand. Il n’est pourtant nullement anormal qu’à cause de leur inachèvement il les ait rangés dans la colonne des échecs ; un auteur peut difficilement croire que la valeur de l’oeuvre qu’il n’a pas menée jusqu’au bout soit déjà perceptible, avant son achèvement, dans presque toute sa netteté. Mais ce qu’un auteur est dans l’impossibilité de voir peut apparaître clairement aux yeux d’un tiers. Oui, à cause de ces trois romans que j’admire infiniment, je n’aurais pas trouvé la force d’obéir sans restriction au “testament” de Kafka.
    Qui aurait pu me conforter dans cette attitude ?
    Celui qui est notre plus grand Maître. Ouvrons Don Quichotte, la première partie , chapitres XII, XIII, XIV : Don Quichotte se trouve avec Sancho dans les montagnes où il apprend l’histoire de Chrysostome, jeune poète qui est tombé amoureux fou d’une bergère. Pour pouvoir être près d’elle il s’est fait lui-même berger ; mais elle ne l’aime pas et Chrysostome met fin à ses jours. Don Quichotte décide d’aller voir l’enterrement. Ambrosio, ami du poète, dirige la petite cérémonie. A côté du corps mort couvert de fleurs il y a des carnets et des feuillets de poèmes. Ambrosio explique à l’assistance que Chrysostome a demandé qu’ils soient brûlés.
    A ce moment seigneur Vivaldo, un curieux qui s’est joint aux endeuillés, intervient : il conteste que brûler sa poésie réponde vraiment à la volonté du mort, car la volonté doit être raisonnable et celle-ci ne l’est pas. Il serait donc mieux d’offrir sa poésie aux autres, pour qu’elle puisse leur apporter plaisir, sagesse, expérience. Et n’attendant pas la réponse d’Ambrosio, il se penche et prend quelques-uns des feuillets qui sont le plus près de lui. Ambrosio lui dit : “Par courtoisie, je vous permets, seigneur, de garder ceux que vous avez pris ; mais il serait vain de penser que je ne brûle pas les autres.”
    “Par courtoisie, je vous permets” : cela veut dire que, même si le souhait de l’ami mort a pour moi la vigueur d’une loi, je ne suis pas un valet des lois, je les respecte en tant qu’être libre qui n’est pas aveugle à d’autres raisons, opposées à la loi, comme par exemple à la courtoisie ou à l’amour de l’art. C’est pourquoi “je vous permets de garder ceux que vous avez pris”, en espérant que mon ami me pardonne. N’empêche que par cette exception j’ai transgressé son souhait qui est pour moi loi ; je l’ai fait sous ma propre responsabilité, à mes propres risques, et je l’ai fait en tant que celui qui transgresse une loi, non pas en tant que celui qui la dénie et l’annule ; c’est pourquoi “il serait vain de penser que je ne brûle pas les autres”. » Milan Kundera, Les Testaments trahis, Partie 9, Chapitre 15.

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