A la Une 09/06/2007 à 17h44

Le souvenir des « folles » de la Salpêtrière à la MC93 de Bobigny

Ella Marder | Rue89


Les Folles d’enfer de la Salpêtrière (Michel Gantner).

En 2004, l’auteur et plasticienne Mâkhi Xenakis reçoit une commande de sculptures pour la chapelle de la Pitié-Salpêtrière. Elle se plonge alors dans les archives de l’hôpital, pour s’inspirer et s’imprégner de l’esprit d’un lieu où des femmes furent enfermées par milliers à partir du règne de Louis XIV, jusqu’à la fin du XIXe siècle et les travaux sur l’hystérie du neurologue Jean-Martin Charcot.

De ses recherches, elle a tiré un texte, joué par trois comédiens à la MC93 de Bobigny, racontant l’internement forcé de toutes ces fillettes, femmes-enfants, adolescentes, femmes-femmes : « On ne veut plus voir les pauvres, on ne veut plus voir la misère, il faut assainir la ville, le pays tout entier (...). A la Salpêtrière, on rafle les femmes mendiantes mais aussi de plus en plus les libertines, les protestantes, les paralytiques, les crétines, les juives, les impies, les criminelles, les ivrognes, les mourantes, les sorcières, les mélancoliques, les aveugles, les adultérines, les homosexuelles, les épileptiques, les voleuses, les magiciennes, les convulsionnaires, les séniles, les idiotes, les cartouchiennes, les dépravées, les intrigantes (...). »

Sur le plateau presque nu des « Folles d’enfer de la Salpêtrière », on ne voit qu’un ou deux prie-dieu ; au fond, des bancs incrustés dans la brique grisée d’un mur et sur lesquels les comédiens parfois se posent, à l’écoute. On est dans la chapelle, pour les messes obligatoires avant même le lever du jour ; les sabots résonnent sur les dalles, on pénètre dans les dortoirs bondés où les recluses partagent d’improbables couches. On a soudain l’impression de sentir l’odeur de la soupe immonde qui tient lieu de repas. L’air est lourd, le travail s’effectue dans un silence obligatoire, l’eau des bains forcés est glaciale.

Les folles déclarées furieuses et incurables sont enchaînées comme des bêtes sauvages, des cris retentissent à travers les grilles, comme venus du fond de la terre. Les badauds viennent en rire, le dimanche, en famille. Une ampoule dans un coin de l’espace minéral rappelle la lueur faiblarde des cachots. Des prénoms et des noms tracés à la craie au sol forment une litanie en souvenir des recluses, ces fantômes parmi lesquelles on sélectionnait les bonnes à expédier par bateau pour peupler les colonies, après mariages à la chaîne avec des orphelins amenés comme les bêtes d’un troupeau.

Que racontent les personnages ? Est-ce vraiment une histoire qu’ils exposent ou l’Histoire elle-même qu’ils transmettent ? L’Histoire avec ses lieux d’incarcération –hôpitaux, prisons– toujours surpeuplés aujourd’hui. Nathalie Richard, Julie-Marie Parmentier et Jérôme Derre énumèrent, nomment, pointent, dans une diction limpide. Leur voix et leur corps, parfaitement accordés, ressuscitent les « malades », leur vie brisée. Sans chercher à trop les incarner.

Ce sont des silhouettes qui glissent, comme la mise en scène épurée, simple, juste d’Anne Dimitriadis ,sans chercher à trop les incarner. Des silhouettes dont les mots, par essaims ou disséminés, résonnent, s’entrechoquent, puis s’évaporent.

Les Folles d’enfer de la Salpêtrière, de Mâkhi Xenakis, mise en scène Anne Dimitriadis, avec Nathalie Richard, Jérôme Derre et Marie-Julie Parmentier - MC93, 1, boulevard Lénine, Bobigny - jusqu’au 26 juin 2007 - 8€-23€ - plan.

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  • Anonyme

    le ’grand’ Colbert ne se privera pas de faire marier des dizaines de ces femmes raflées ou de ces orphelines, pour les envoyer peupler les colonies américaines. Les ’cérémonies’ avaient lieu à St Louis de la Salpétrière.

    Merci pour ce bon article.

    • Ella Marder
      Ella Marder
      Auteur(e) de l'article Rue89
      • Posté à 10h47 le 10/06/2007
      • Internaute 2307
        Rue89

      Merci Klaus, de votre « merci ».

  • pascale-louise
    pascale-louise
    journaliste
    • Posté à 12h28 le 10/06/2007
    • Journaliste 1780
      journaliste

    je me joints à Klaus.
    merci. Votre article me donne envie, c’est décidé. J’y serai.

    • Ella Marder
      Ella Marder répond à pascale-louise
      Auteur(e) de l'article Rue89
      • Posté à 22h34 le 10/06/2007
      • Internaute 2307
        Rue89

      Dites-moi, quand vous l’aurez vue, cette pièce instructive et bien dite, ce que vous en pensez.
      cordialement

  • jidédé
    • Posté à 00h03 le 11/06/2007
    • Internaute 9817

    J’ai découvert ce texte (éblouissant) il y a une bonne année.
    Il s’agit d’un collage, ou plutôt d’un patchwork dont l’auteur fait extraordinairement sentir les coutures. On a la sensation d’avoir en main des lambeaux d’existence. C’est émouvant à l’extrême.
    Je recommande le livre, j’irai voir le spectacle.
    Merci de me l’avoir signalé.

  • Anonyme

    sans pathos ni hystérie (ce que le titre pourrait faire croire), on en ressort sonné par le texte, par le jeu de Julie-Marie Parmentier, sa présence lumineuse. Un magnifique spectacle d’Anne Dimitriadis, qu’on voit trop rarement à mon avis.

    j’avais « craqué » pour le livre, je craque pour le spectacle. Courez le voir, c’est une bonne petite piqure de « rappel » sur le statut des femmes dans la société occidentale il n’y a pas si longtemps que ça

  • Anonyme

    j’y etait, j’ai vu ce spectacle ! ! !
    il est formidable...
    j’avais eu l’occassion de voir les 2 precedents spectacles de Anna DIMITRIADIS, elle a une façon de rendre un decort simple ,sublime ! ! !
    les lumieres sont superbes, et le jeu des acteurs est formidable.Julie Parmentier rayonne, alors que le texte est geurre facile ,elle est comme habitee par ce role. Jerome DERE EST IMPRESSIONNANT AU 2 SENS DU MOT. QUAND A nATHALIE rICHARD ,ELLE A L’AIR POSSEDEe ,dommage que sa diction soit parfois trop rapide. Bref un spectacle a conseille....
    Vous etes penetre par le texte des que le spectacle commence.

  • Anonyme

    J’ai vu ce spectacle, et ce n’est qu’après que j’ai découvert le livre... Et là, j’ai réalisé à quel point était énorme le travail qu’a fait Anne Dimitriadis pour rendre ce texte accessible, audible, distinct...

    C’est un pur moment de bonheur, même si le propos n’est pas drôle... Heureusement, jamais de pathos, pas de tragique de pacotille, que la vérité d’un texte magnifique, remarquablement interprêté et surtout très bien mis en scène, sobrement, efficacement... Je le recommande à TOUT LE MONDE... Courrez-y, car vous regretterez de ne pas l’avoir vu, c’est intelligent, c’est instructif, c’est beau, et c’est du spectacle VIVANT ! On en ressort effectivement plus vivant qu’en entrant, content d’être dans ce XXème siècle dans lequel l’arbitraire n’est plus aussi criant... Merci à Mâki et à Anne pour ce très beau spectacle, et aux comédiennes et au comédien, pour savoir si bien l’incarner, pour avoir si bien suivi une si bonne direction d’acteur : ! ! Une vraie réussite !

  • dominique bourzeix
    dominique bourzeix
    internaute
    • Posté à 20h03 le 30/06/2007
    • Internaute 11643
      internaute

    Avec beaucoup de retard (mais c’est la première fois que je parcours rue89), mon opinion moins enthousiaste sur ce spectacle : Certes l’exigence dans le jeu, les décors et les lumières est indéniable. Mais, à trop plaider le dépouillement pour ne pas renchérir sur l’horreur de ce qui est dit, on frôle l’exercice de style.Entre absence de pathos et glaciation de la scénographie et de la dramaturgie, il y a une marge qui, à mon avis, n’a pas été assez exploitée. il n’en reste pas moins que les « folles » impressionnent par l’implacabilité avec laquelle elles interrogent l’idée de normalité et la facilité à reléguer ceux dont on ne veut pas. A méditer en ces temps, où l’esprit humaniste est trop souvent tourner en ridicule.