L'édito 29/11/2007 à 09h23

Développement humain : le danger d'un apartheid planétaire


Chaque année, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) publie l’indice du développement humain, un classement des Etats qui ne tient pas seulement compte des données économiques, mais aussi de facteurs humains comme l’éducation, la santé, l’environnement, la place des femmes. Bref, un bon moyen de connaître l’état du monde, et de savoir où on se situe sur cette planète.

Globalement positif sur les progrès de l’humanité, le dernier rapport fait aussi apparaître ses disparités et ses inégalités criantes, celles d’aujourd’hui, et, peut-être plus inquiétant, celles de demain. Il montre aussi comment l’Europe du nord réussit mieux que les autres régions du monde à conjuguer développement économique et dimension humaine : cette année, l’Islande a délogé la Norvège à la première place du classement, non loin de la Suède. A méditer lorsque l’on cherche des exemples de réussite. La France se classe dixième sur 175 pays, ce qui n’est finalement pas si mal.

Loin, très loin de cette concurrence entre pays riches, il y a un autre monde. Celui de ces dix pays, tous africains, ou deux enfants sur cinq d’aujourd’hui n’atteindront pas l’age de 40 ans, et dans le cas de la Zambie c’est carrément un enfant sur deux. Il y a seize pays, là encore tous africains, qui ont un indice inférieur à celui de 1990, et dans trois cas, le Congo démocratique, la Zambie et le Zimbabwe, inférieur à son niveau de 1975. Des pays en guerre comme l’Afghanistan ou l’Irak ne sont pas pris en compte dans ce classement.

Cette situation clivée se retrouve dans l’enjeu de l’adaptation aux changements climatiques, identifié par les auteurs du rapport comme le grand défi du XXIème siècle. Les plus riches ont les moyens de s’adapter et de se protéger, tandis que les plus pauvres subiront de plein fouet les conséquences du réchauffement planétaire. Au point que l’Archevèque sud-africain Desmond Tutu, prix Nobel de la paix, parle dans le rapport d’un « monde caractérisé par un ’apartheid de l’adaptation’ ». Il y aura ceux qui pourront financer les changements, et les autres. Encore un chiffre fort du rapport : un seul climatiseur de Floride consomme en un an plus d’énergie qu’un Cambodgien durant toute sa vie.

Cela peut surprendre, mais la France, dans ce classement, se retrouve devant le Royaume-Uni, 16ème, et loin devant l’Allemagne, 22ème, pour prendre ses principaux voisins, Cela s’explique par une meilleure espérance de vie, un meilleur niveau d’éducation global, ou encore la qualité de l’environnement. Quelques points noirs toutefois, comme les dépenses publiques d’éducation en pourcentage du PIB, qui sont, en France, loin derrière celles de la Norvège, et même celles des Etats-Unis -10,9% en France, 16,6% en Norvège, 15,3% aux Etats-Unis-, une donnée qui n’est pas indifférente dans le débat actuel sur la réforme des universités. Idem sur la recherche : la Corée du Sud dépose proportionnellement sept fois plus de brevets que la France.

Au moment ou l’actualité française est plutôt sombre , des grèves des transports aux affrontements de banlieue, au moment où la question du pouvoir d’achat est au centre des préoccupations des Français, il est évidemment de peu de réconfort de se dire que ça va plus mal ailleurs. D’autant que la grande faiblesse du rapport est de ne pas tenir compte des disparités à l’intérieur des Etats. Ainsi, la Chine est encore à la 81ème place mondiale, mais des millions de Chinois ont désormais rejoint le niveau de vie des pays les plus riches.

En France, le fossé entre les deux extrêmes de l’échelle sociale s’est encore creusé. Peut-être faudrait-il se doter, au plan national, d’un Indice du développement humain qui permettrait d’en savoir plus sur l’état réel du pays. Sans jamais perdre de vue, toutefois, l’image globale d’un monde dans lequel, collectivement, nous sommes dans le camp des nantis.

Pierre Haski

► Edito diffusé jeudi 29 novembre sur Europe1. Retrouvez l’édito de Pierre Haski tous les mardi et jeudi à 7h42 sur Europe1, et en podcast en cliquant ici.

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  • Anonyme

    Il est tout à fait vrai que ce rapport sur le développement humain ne prend pas en compte les disparités nationales, qui se sont creusées avec la mondialisation, et qu’il représente une moyenne. Lorsque le PNB était une mesure de développement national, le Brésil et l’Afrique du Sud (sous l’apartheid) avaient des scores plus qu’honorables, parce que l’extrême richesse d’une minorité occultait la misère du plus grand nombre. Prendre en compte la dimension humaine est une bonne chose, mais elle ne révèle pas comment ces richesses, les prestations de services essentiels sont réparties dans une population. Le développement de certains pays comme la Chine cache une immense misère. Les émeutes en France de profondes inégalités. Le danger aujourd’hui est tout autant celui d’une polarisation entre les pays développés et non développés, que de l’émergence dans nos pays développés d’une classe invisible, paupérisée, et aliénée.

  • Anonyme

    Merci pour cet édito. A noter cependant ces quelques coquilles : « où on se situe sur cette planète », « où deux enfants sur cinq », « n’atteindront pas l’âge », « l’Archevèque sud-africain », « le Royaume-Uni », « quelques points noirs »,« au moment où l’actualité », « au moment où la question », « d’autant que la grande faiblesse du rapport est »...
    MC

    • Pierre Haski
      Pierre Haski
      Cofondateur Rue89
      • Posté à 11h51 le 29/11/2007
        éditeur
      • Journaliste 9
        Cofondateur

      corrigé, merci !

  • Counch
    Counch
    Citoyen en résistance en (...)
    • Posté à 16h21 le 29/11/2007
    • Internaute 23248
      Citoyen en résistance en (...)

    Bravo pour cet article.
    Merci pour le lien vers le site de l’ONU ou l’on peut se procurer ce rapport gratuitement en francais.
    A noter dans les tableaux interressants, celui sur les « inégalités en termes de revenus et de dépenses » (tableauN°15) ou l’on voit qu’en moyenne les 30% des personnes les plus riches percoivent (...et dépensent donc) plus de 65% des revenus totaux. et que les 30% les plus pauvres percoivent et dépenses environ 10% des revenus totaux. On peut également constaté dans ce tableau que ces chiffres sont assez récurents qu’il s’agisse d’un pays riche ou d’un pays pauvre.

    D’autre part, notons que malgrés notre bonne place, on remarque que nous sommes toujours le 4éme exportateur d’armes au monde derrière les Etats unis, la Russie et l’Allemagne. Sur les 26 milliards de dollars exportés en 2006 nous avons contribué à hauteur de 8%, les Etats-Unis (grand vainqueur devant l’éternelle) 30%, la Russie 29%, l’Allemagne 9%, l’Angleterre 4%,Les Pays Bas 3%, l’Italie, Israel et la Chine 2%.

    Le rapport est tout de même extrèmement alarmant sur l’état écologique de la planète (mais il parait que tout le monde est déjà au courant). Nous, on à fait un super Grenelle... Super ambitieux, avec réduction de la vitesse des Poids Lourds sur les routes et relance économique du téléphone portable. Ouais ! ! !

    Ainsi va le monde...

    Christophe

  • Anonyme

    Peut-être faut-il se méfier du mot « apartheid », quand on connaît la qualité de celui qui l’emploie. Avec le respect que l’on doit à monseigneur Tutu, n’est-il pas marqué par une situation politique qu’il a lui-même vécue ?
    Cette réserve émise, j’ai bien peur qu’il ait raison sur le fond. L’une des conséquences de ce hiatus entre Nord et Sud étant l’immigration en direction des pays industrialisés. Peut-on prétendre la refouler tout en maintenant une position de pouvoir vis-à-vis des pays dont elle provient ? Notre pays est en train de verser dans cette dérive. La Grande-Bretagne aussi. L’Espagne est plus pragmatique, mais des drames continuent de se jouer entre Ceuta et les côtes espagnoles. Avec la façon dont les Etats-Unis traitent le problème de l’immigration clandestine mexicaine, j’en viens à la pensée d’un Occident qui a peur.
    Peur d’une pauvreté qui frappe à sa porte. Le problème étant que quand on s’obstine à faire la sourde oreille aux pauvres, on leur donne, à plus ou moins long terme, la tentation de la révolte.
    Une civilisation qui a peur est une civilisation fragile. Une attitude rigide n’incite pas l’autre à la souplesse. A méditer quand les pays du Sud se jetteront dans le giron de la Chine, au détriment des Occidentaux, qui pourront méditer sur l’inconstances des choses de la vie, économie mondiale comprise.
    Oui, au fond il y a tentation d’apartheid. Me voilà moins réservé à l’égard du terme. Je me contenterai de dire : « Attention ».

    Thomas GREDAT

  • Anonyme

    Leur rapport est bien beau...
    C’est l’astuce du pyromane-pompier. Crions maintenant au feu...du réchauffement climatique par ci (et le soleil ? il se refroidit ?), des relents d’eugénisme par là ( il y a trop d’hommes sur terre !)...la modernité passe par le renoncement à ses droits...

    Vivement le renversement de ce nouvel ordre ! ! !
    Peuple du monde, révoltez-vous ! ! !

    Chris A.