entretien 26/06/2010 à 12h46

Eva Joly : « Nicolas Sarkozy détruit les contre-pouvoirs »

Pascal Riché | Redchef Rue89


L’ancienne juge d’instruction qualifie les procureurs de l’affaire Bettencourt-Woerth de « serviteurs personnels du Président ».

« Ces écoutes révèlent une fraude fiscale immense et un abus de faiblesse. Où est l’enquête ? » Eva Joly, députée européenne, ancienne juge aux affaires financières, n’entend pas lâcher l’affaire Bettencourt-Woerth, un « énorme scandale », répète-t-elle. Alors que Florence Woerth, l’épouse du ministre Eric Woerth, menace de poursuivre l’eurodéputée en diffamation, celle-ci continue d’assener ses accusations. Avec, dans sa mire, les procureurs de Paris et de Nanterre, qu’elle accuse d’être aux ordres de l’Elysée.

A peine s’est-elle attablée, souriante, ce vendredi dans ce café du boulevard Montparnasse, qu’elle évoque la « révélation » du jour : selon l’hebdomadaire Marianne, l’enquête préliminaire dans l’affaire Bettencourt avait déjà déterminé des fraudes fiscales, mais le parquet avait alors « oublié » de prévenir le fisc (ce que le procureur de Nanterre, Philippe Courroye, a démenti plus tard vendredi, indiquant qu’il avait bien alerté le ministère du Budget, alors dirigé par le même Eric Woerth) ou d’ouvrir une enquête.

Pour l’ancienne juge, du fait de leur mode de nomination politique -sur décision présidentielle et parfois même contre l’avis du Conseil supérieur de la magistrature, comme ce fut le cas dans le cas de Courroye- les procureurs ne font pas sérieusement leur travail. Elle accuse :

« Le procureur de Nanterre ou le procureur de Paris [Jean-Claude Marin, ndlr] ne font pas leur boulot, qui est d’appliquer la loi, de faire en sorte que les crimes et délits portés à leur connaissance fassent l’objet d’enquêtes et de renvois devant le tribunal pour être jugés. Ils confondent leur rôle avec celui de serviteurs personnels du président de la République, ce qui est évidemment gravissime. Et ça tient à leur nomination. “ (Ecouter le son)

Audio file

Son Eva Joly

Tout en parlant, elle sort de son sac un énorme code pénal et l’ouvre à la page de l’article 223-15-3, sur l’abus de faiblesse. ‘Les procureurs, dit-elle, ont obligation de protéger les faibles, c’est leur devoir’. Dans l’affaire Bettencourt, personne n’a mis sous tutelle ou curatelle la milliardaire, comme le demande sa fille.

La défense de Florence Woerth ‘ne tient pas’

Pour Eva Joly, la défense de Florence Woerth est intenable. La fraude fiscale, d’abord, est selon elle manifeste, chacun peut s’en convaincre : ‘Il y a des gens qui, en France, savent faire des règle de trois.’ Elle étaye :

‘La fortune de Liliane Bettencourt est de plus de 16 milliards d’euros. Nous savons, de par une déclaration de Liliane Bettencourt elle même -alors faite pour nous impressionner-, qu’elle a payé 400 millions d’euros au fisc en dix ans.

Faites le calcul : si elle avait placé sa fortune à la Poste, sans être trop gourmande, elle aurait touché chaque année 3%, soit 480 millions d’euros par an. Sur ce gain, elle aurait payé 40% d’impôt, donc 192 millions par an ! Soit quatre fois plus que ce qu’elle annonce avoir versé !’

Deuxième partie de la démonstration de l’ancienne juge, le rôle de Florence Woerth dans la société Clymène, qui gère l’argent de Bettencourt, première fortune de France :

‘Cette structure employait six personnes, dont deux secrétaires. Qui gère les dossiers ? Ni les secrétaires, ni le comptable, ni le directeur administratif... Reste deux personnes. Florence Woerth et une autre. On n’imagine pas un ruban rouge qui aurait divisé la table entre les deux, ce n’est pas crédible.

Mais acceptons qu’elle soit de bonne foi. Acceptons qu’elle n’ait jamais eu recours à des procédés illégaux. Cela veut dire que ce qu’elle a fait, c’est de la défiscalisation à outrance, légale certes, mais quand même... Elle a été employée à plein temps pour dépouiller l’Etat de recettes fiscales...’

‘Climat de peur’ dans la justice et les médias

Selon Eva Joly, cette affaire est symptomatique de l’aggravation des dysfonctionnements institutionnels français qui se sont, dit-elle, aggravés sous la présidence de Nicolas Sarkozy :

‘Un ami m’a dit récemment : sur l’affaire Woerth, tu as raison, mais
n’oublie pas qu’en France le pouvoir, même quand il a tort, finit par
avoir raison.

Ce qui est nouveau, c’est l’arrogance avec laquelle ces affaires se passent aujourd’hui : on voit par exemple dans l’affaire de l’attentat de Karachi un groupe de député UMP dire ouvertement que le juge Trévidic devrait abandonner la piste des rétro-commissions pour la piste d’Al Qaeda ! Sans vergogne !’

La juge évoque notamment un nouveau ‘climat de peur’, dans l’institution judiciaire comme dans les médias. Elle dénonce, dans ce pays où le Parlement ne pèse pas bien lourd, la ‘destruction organisée’ des autres contre-pouvoirs, ‘pris l’un après l’autre’ : médias, humoristes, juges, ‘jusqu’à la Halde...’.

Elle ne désespère pourtant pas. Finalement, les institutions fonctionnent : même si le procureur n’a pas déclenché d’enquête, la fille de Liliane Bettencourt a pu saisir directement une juge de Nanterre, Isabelle Prévost-Desprez, présidente de la 15e chambre, et l’affaire sera jugée :

‘Aujourd’hui, l’opinion se rend compte de tous ces dysfonctionnements. Le pouvoir n’arrive plus à les masquer. L’information finit par émerger, sur des sites Internet, sur des médias courageux. Et les citoyens se rendent compte qu’on se moque d’eux.’

‘Je ferai la différence si je peux, mais je ne me bagarrerai pas’

Si Nicolas Sarkozy est réélu, prophétise-t-elle avec un sourire triste, ‘il continuera à s’attaquer aux contre-pouvoirs et ira jusqu’au bout. Il commencera par la réforme de la procédure pénale et la suppression du juge d’instruction’, qui est pour elle le dernier rempart contre la corruption du système politique français.

Eva Joly rechigne à parler de ses propres ambitions pour 2012. Elle se borne a
reconnaître qu’elle se tient prête :

‘J’en parlais avec Cécile [Duflot, ndlr] hier et, authentiquement, nous pensons que c’est trop tôt. Nous ne savons pas à quoi va ressembler le monde dans deux ans. Mais si les circonstances sont là, si je peux faire un travail collectif, et si c’est vrai que je peux faire la différence, alors oui je le ferai. Mais je ne me bagarrerai pas pour cela, je ne pense pas que ce soit un grand bonheur.’

Eva Joly a le sentiment que l’opinion se réveille, que la mobilisation populaire se renforce, et que l’alternance est désormais en vue, tant le fossé entre la population et le pouvoir est devenu grand :

‘La révolution est devant nous... Bon, révolution, le mot est peut-être
trop fort. Mais regardez : jeudi il y avait deux millions de personnes
dans les rues ! Et pendant ce temps, le Président, pour qui la crise
c’est le football, recevait Thierry Henry. Quel est l’apport de Thierry
Henry pour résoudre nos problèmes ?’

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  • Sims936
    • Posté à 11h43 le 28/06/2010
    • Internaute 14555

    J’ai eu de la chance de tomber sur une présidence assez clémente , qui avait l’air d’être à l’écoute , même pour les autres personnes convoqués au TGI de paris.

    Suite à une petite affaire de fausse acquisation en tout cas pour moi , de la bar de la BAC du 15e soit disant connu pour ne pas être commode , dont par le tribunal.

    Enfin relaxé heureusement tout ça pour rien, juste pour qu’ils se fasse leur travail de soit disant force de l’ordre ( ORDRE je comprends plus ce mot depuis sarkozy)

  • kingbee47
    kingbee47
    musicien
    • Posté à 13h51 le 28/06/2010
    • Internaute 55612
      musicien

    J’ai le plus grand respect pour cette Dame. Devenue française par amour, norvégienne de naissance, devenue magistrate en France à la force du poignet (et de la tête).
    J’ai lu son livre et j’en ai déduit qu’être « juge d’instruction » dans une affaire comme « ELF », ce n’était vraiment pas une sinécure ! ! ! Qu’il y avait même des risques mortels...(lire son livre).
    Mais sa probité et son sens du bien commun ne peuvent pas être mis en doute, et ça devient « rare »...
    Et puis une Franco-Norvégienne qui choisit la Bretagne pour se ressourcer,
    ne peut pas être taxée de « bobo-attitude ». Si elle se présente, et si les français ne sont pas trop aveuglés par le cirque politico-médiatique ? Je serais ravi de lui octroyer ma voix.
    Merci madame Joly, je vous dis « Bon Courage » car vous en aurez besoin.

  • buldozair-
    buldozair-
    maçon
    • Posté à 15h06 le 28/06/2010
    • Internaute 118545
      maçon

    Quand on pense qu’Eva Joly a été Juge d’instruction ? elle devait vraiment être impartiale cette socialiste. Heureusement que la Justice ne la comple plus parmi ses magistrats.

  • Stered
    Stered
    Profession libérale
    • Posté à 15h24 le 28/06/2010
    • Internaute 117111
      Profession libérale

    « Nicolas Sarkozy détruit les contre-pouvoirs »
    Et celà à commencé dès 2007, comme en décembre 2007 où sous sa gouverne Européenne a été rajouté dans le Traité de Lisbonne ce texte liberticide la « Note Explicative à Charte Européenne des Droits de l’Homme » :
    Lien

    A côté de la « Charte des Droits Fondamentaux » de l’Union Européenne adoptée (dans un chahut mémorable) en date du 14/12/2007, existe donc un « mode d’emploi » qui est destiné à aider à « interpréter » les articles.
    Rappel, la constitution européenne prend le pas sur les constitutions nationales des différents pays.

    Voici les quelques « gâteries » que la grande et belle prison Europe nous réserve, bientôt...

    Préambule
    Explication de article 2 – Droit à la vie
    a) L’article 2, paragraphe2, de la CEDH
    « La mort n’est pas considérée comme infligée en violation de cet article dans les cas où elle résulterait d’un recours à la force absolument nécessaire :
    - Pour assurer la défense de toute personne contre la violence illégale ;
    - Pour effectuer une arrestation régulière ou pour empêcher l’évasion d’une personne régulièrement détenue ;
    - Pour réprimer, conformément à la loi, une émeute ou une insurrection ».
    NDLR : Tirer sur des manifestants n’est donc pas considéré comme une violation de la peine de mort.

    b) L’article 2 du protocole n°6 annexé à la CEDH :
    « Un Etat peut prévoir dans sa législation la peine de mort pour des actes commis en temps de guerre ou de danger imminent de guerre ; une telle peine ne sera appliquée que dans des cas prévus par cette législation et conformément à ses dispositions… ».
    NDLR : Cela relativise donc l’abolition de la peine de mort, qui pourrait être de nouveau appliquée en cas de crise !

    Explication ad article 3 – Droit à l’intégrité de la personne
    2. « …la présente charte ne vise pas à déroger à ces dispositions et ne prohibe en conséquence que le seul clonage reproductif. Elle n’autorise ni ne prohibe les autres formes de clonage. Elle n’empêche donc aucunement le législateur d’interdire les autres formes de clonage.
    NDLR : Ils essayent de nous embrouiller pour finir par dire que le clonage est légal, en fait !

    3. “ La référence aux pratiques eugéniques, notamment celles ayant pour but la sélection des personnes, vise les hypothèses dans lesquelles des programmes de sélection sont organisés et mis en œuvre, comportant par exemple des campagnes de stérilisation, de grossesses forcées, de mariages ethniques obligatoires…tous ces actes qui sont considérés comme des crimes internationaux par le statut de la Cour pénale internationale adopté à Rome le 17 Juillet 1998 (voir art 7, par 1, point g) ”
    NDLR : Certaines pratiques eugénistes sont interdites, mais il pourrait y avoir une tolérance.

    En voici

    Explication ad article 5 – Interdiction de l’esclavage et du travail forcé
    “ N’est pas considéré comme ‘travail forcé ou obligatoire’ au sens du présent article :
    a) Tout travail requis d’une personne soumise à la détention dans les conditions prévues par l’article 5 de la présente convention, ou durant sa mise en liberté conditionnelle ;
    b) Tout service de caractère militaire ou, dans le cas d’objecteurs de conscience dans les pays où l’objection de conscience est reconnue comme légitime, à un autre service à la place du service militaire obligatoire ;
    c) Tout service requis dans le cas de crises ou de calamités qui menacent la vie ou le bien être de la communauté ;
    d) Tout travail ou service formant partie des obligations civiques normales.
    NDLR : Ils ratissent large !

    Titre II – LIBERTES
    Explication ad article 6 – Droit à la liberté et à la sûreté
    1. Toute personne à droit à la liberté et à la sûreté. Nul ne peut être privé de sa liberté, sauf dans les cas suivants et selon les voies légales :
    a) S’il est détenu régulièrement après condamnation par un tribunal compétent.
    b) S’il a fait l’objet d’une arrestation ou d’une détention régulières pour insoumission à une ordonnance rendue, conformément à la loi, par un tribunal ou en vue de garantir l’exécution d’une obligation prescrite par la loi.
    c) S’il a été arrêté et détenu en vue d’être conduit devant l’autorité judiciaire compétente, lorsqu’il y a des raisons plausibles de soupçonner qu’il a commis une infraction ou qu’il y a des motifs raisonnables de croire à la nécessité de l’empêcher de commettre une infraction ou de s’enfuir après l’accomplissement de celle-ci ;
    NDLR : Même si on n’est que soupçonné ’ !

    d) S’il s’agit de la détention régulière d’une personne susceptible de propager une maladie contagieuse, d’un aliéné, d’un alcoolique, d’un toxicomane, d’un vagabond ;
    NDLR : Donc toute personne refusant les vaccinations obligatoire que pourraient décréter l’OMS… La Charte a été écrite en 2007, mais est digne des plus belles années du régime de Vichy !

    Explication ad article II – Liberté d’expression et d’information
    ‘ 1…... le présent article n’empêche pas les Etats de soumettre les entreprises de radiodiffusion, de cinéma ou de télévision à un régime d’autorisations.

    Explication ad article 12 – Liberté de réunion et d’association
    1. Toute personne a droit à la liberté de réunion et à la liberté d’association, y compris le droit de fonder avec d’autres des syndicats et de s’affilier pour la défense de ses intérêts..
    2…… le présent article n’interdit pas que des restrictions légitimes soient imposées à l’exercice de ces droits par les membres des forces armées, de la police ou de l’administration de l’Etat ’
    NDLR : Voilà quelques exemples des petites surprises que l’on peut trouver dans la charte européenne des ‘ droits de l’homme ’ ! Elle recèle d’autres coquineries dans le domaine économique et de la défense…

    Mais comment se fait-il que tout cela n’ait pas été diffusé plus largement ?

  • gavarnie
    gavarnie
    retraité
    • Posté à 17h59 le 28/06/2010
    • Internaute 57988
      retraité

    Dis Grand- Père,elle est où la
    Bastille ?
    Ah ! Aujourd’hui ce sont les pauvres qui vont
    en prison ?
    A l’école on nous dit que ce n’est pas
    bien de voler.
    Et la révolution,c’était comment ?

    • Stered
      Stered répond à gavarnie
      Profession libérale
      • Posté à 12h55 le 29/06/2010
      • Internaute 117111
        Profession libérale

      Attention à la révolution , Sarko à tout prévu :
      Explication de article 2 – Droit à la vie
      a) L’article 2, paragraphe2, de la CEDH
      « La mort n’est pas considérée comme infligée en violation de cet article dans les cas où elle résulterait d’un recours à la force absolument nécessaire :
      - Pour assurer la défense de toute personne contre la violence illégale ;
      - Pour effectuer une arrestation régulière ou pour empêcher l’évasion d’une personne régulièrement détenue ;
      - Pour réprimer, conformément à la loi, une émeute ou une insurrection ».
      NDLR : Tirer sur des manifestants n’est donc pas considéré comme une violation de la peine de mort.

  • vilaincanard
    vilaincanard
    responsable societe de services
    • Posté à 19h17 le 28/06/2010
    • Internaute 79061
      responsable societe de services

    Elle a mon vote ! ! ! !
    Je crois a une revolution future, si un chevalier blanc comme eva ne nettoie pas le gouvernement de ses mafieux.

    Juste pour aider les lents a la comprehension, remplacer le mot etat par votre nom : E.g. Voler l’etat –> Voler .
    Je me moques mais c’est simplement une expression de mon enervement. Acceptez mes excuses, mais faites en sorte de reagir... Pour vous meme, moi je vis a l’etrange (j’ai suivi les conseils de votre president : « Casses toi pauv’con ! ») mais je suis revolte de lire ce qui se passe en France.

  • migloo
    migloo
    anarcho-élitiste de pacotille
    • Posté à 20h21 le 28/06/2010
    • Internaute 90438
      anarcho-élitiste de pacotille

    Une vipère haineuse qui ne sait qu’instruire à charge contre une classe qu’elle exècre.
    Son petit côté David contre Goliath devrait lui assurer un avenir politique reluisant dans un peuple de frustrés.

  • SuperAlAmAs-
    SuperAlAmAs-
    Don Quichotte
    • Posté à 08h12 le 29/06/2010
    • Internaute 65608
      Don Quichotte
  • Langlois-
    Langlois-
    Assise
    • Posté à 09h08 le 29/06/2010
    • Internaute 118003
      Assise

    Oui, bon, que peut dire d’autre une opposante fanatique ?

    (Et connu de plus parmi les avocat pour choisir ses coupables au hasard et n’en jamais démordre ? ?)

    Par ailleurs, la France ne fonctionne pas avec un système de contre pouvoir, mais de séparations des pouvoirs : ca n’a aucun rapport.
    Etrange pour un ancien juge de faire cette erreur..

  • Johnfante
    Johnfante
    Energies Vertes
    • Posté à 09h26 le 29/06/2010
    • Internaute 62204
      Energies Vertes

    Eva Joly présidente !

  • beuhrète-
    • Posté à 23h01 le 30/06/2010
    • Internaute 75660

    C’est toi le criminel, ô Peuple, puisque c’est toi le Souverain.

    Tu es, il est vrai, le criminel inconscient et naïf. Tu votes et tu ne vois pas que tu es ta propre victime.

    Pourtant n’as-tu pas encore assez expérimenté que les députés, qui promettent de te défendre, comme tous les gouvernements du monde présent et passé, sont des menteurs et des impuissants ?

    Tu le sais et tu t’en plains ! Tu le sais et tu les nommes ! Les gouvernants quels qu’ils soient, ont travaillé, travaillent et travailleront pour leurs intérêts, pour ceux de leurs castes et de leurs coteries.

    Où en a-t-il été et comment pourrait-il en être autrement ? Les gouvernés sont des subalternes et des exploités : en connais-tu qui ne le soient pas ?

    Tant que tu n’as pas compris que c’est à toi seul qu’il appartient de produire et de vivre à ta guise, tant que tu supporteras, - par crainte,- et que tu fabriqueras toi-même, - par croyance à l’autorité nécessaire,- des chefs et des directeurs, sache-le bien aussi, tes délégués et tes maîtres vivront de ton labeur et de ta niaiserie.

    Tu te plains de tout ! Mais n’est-ce pas toi l’auteur des mille plaies qui te dévorent ?

    Tu te plains de la police, de l’armée, de la justice, des casernes, des prisons, des administrations, des lois, des ministres, du gouvernement, des financiers, des spéculateurs, des fonctionnaires, des patrons, des prêtres, des proprios, des salaires, des chômages, du parlement, des impôts, des gabelous, des rentiers, de la cherté des vivres, des fermages et des loyers, des longues journées d’atelier et d’usine, de la maigre pitance, des privations sans nombre et de la masse infinie des iniquités sociales.

    Tu te plains ; mais tu veux le maintien du système où tu végètes. Tu te révoltes parfois, mais pour recommencer toujours. C’est toi qui produis tout, qui laboures et sèmes, qui forges et tisses, qui pétris et transformes, qui construis et fabriques, qui alimentes et fécondes !

    Pourquoi donc ne consommes-tu pas à ta faim ? Pourquoi es-tu le mal vêtu, le mal nourri, le mal abrité ? Oui, pourquoi le sans pain, le sans souliers, le sans demeure ? Pourquoi n’es-tu pas ton maître ? Pourquoi te courbes-tu, obéis-tu, sers-tu ? Pourquoi es-tu l’inférieur, l’humilié, l’offensé, le serviteur, l’esclave ?

    Tu élabores tout et tu ne possèdes rien ? Tout est par toi et tu n’es rien.

    Je me trompe. Tu es l’électeur, le votard, celui qui accepte ce qui est ; celui qui, par le bulletin de vote, sanctionne toutes ses misères ; celui qui, en votant, consacre toutes ses servitudes.

    Tu es le volontaire valet, le domestique aimable, le laquais, le larbin, le chien léchant le fouet, rampant devant la poigne du maître. Tu es le sergot, le geôlier et le mouchard. Tu es le bon soldat, le portier modèle, le locataire bénévole. Tu es l’employé fidèle, le serviteur dévoué, le paysan sobre, l’ouvrier résigné de ton propre esclavage. Tu es toi-même ton bourreau. De quoi te plains-tu ?

    Tu es un danger pour nous, hommes libres, pour nous, anarchistes .Tu es un danger à l’égal des tyrans, des maîtres que tu te donnes, que tu nommes, que tu soutiens, que tu nourris, que tu protèges de tes baïonnettes, que tu défends de ta force de brute, que tu exaltes de ton ignorance, que tu légalises par tes bulletins de vote, - et que tu nous imposes par ton imbécillité.

    C’est bien toi le Souverain, que l’on flagorne et que l’on dupe. Les discours t’encensent. Les affiches te raccrochent ; tu aimes les âneries et les courtisaneries : sois satisfait, en attendant d’être fusillé aux colonies, d’être massacré aux frontières, à l’ombre de ton drapeau.

    Si des langues intéressées pourlèchent ta fiente royale, ô Souverain ! Si des candidats affamés de commandements et bourrés de platitudes, brossent l’échine et la croupe de ton autocratie de papier ; Si tu te grises de l’encens et des promesses que te déversent ceux qui t’ont toujours trahi, te trompent et te vendront demain : c’est que toi-même tu leur ressembles. C’est que tu ne vaux pas mieux que la horde de tes faméliques adulateurs. C’est que n’ayant pu t’élever à la conscience de ton individualité et de ton indépendance, tu es incapable de t’affranchir par toi-même. Tu ne veux, donc tu ne peux être libre.

    Allons, vote bien ! Aies confiance en tes mandataires, crois en tes élus.

    Mais cesse de te plaindre. Les jougs que tu subis, c’est toi-même qui te les imposes. Les crimes dont tu souffres, c’est toi qui les commets. C’est toi le maître, c’est toi le criminel, et, ironie, c’est toi l’esclave, c’est toi la victime.

    Nous autres, las de l’oppression des maîtres que tu nous donnes, las de supporter leur arrogance, las de supporter ta passivité, nous venons t’appeler à la réflexion, à l’action .

    Allons, un bon mouvement : quitte l’habit étroit de la législation, lave ton corps rudement, afin que crèvent les parasites et la vermine qui te dévorent. Alors seulement du pourras vivre pleinement.
    LE CRIMINEL, c’est l’Electeur !

    Albert Libertad

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