Mon entreprise licencie à tour de bras, mais moi je suis encore là
Vous les connaissez, Eco89 en avait même fait une carte au fil de la crise. Qu’ils soient liés à la conjoncture ou à des mutations structurelles, les plans sociaux mettent traditionnellement un coup de projecteur sur les salariés qui perdent leur emploi. Quid de ceux qui restent, et qui voient leurs conditions de travail se dégrader ? Témoignages.
« Quand on voit partir les salariés, on se demande sur qui va retomber la charge de travail. »
Une fausse interrogation que beaucoup pourraient reprendre à leur compte... Philippe Pétri travaille depuis sept ans sur le site de Metz de PSA, comme conducteur d’installations, un poste qui consiste à surveiller une ligne de machines.
Il a vu passer les différents PREC, les fameux « plans de redéploiement des emplois et des compétences » lancés par le constructeur automobile, synonymes de milliers de suppressions d’emplois.
Si ces départs n’ont pas directement affecté son équipe, il constate aujourd’hui de nombreux changements qui pèsent quotidiennement sur son travail.
« Comme les effectifs de maintenance ont été réduits, nous sommes obligés de prendre en charge certaines opérations, comme le changement hebdomadaire des filtres des machines. Etant donné qu’il y en a une cinquantaine, cela prend du temps !
Autre conséquence de cette réduction d’effectifs : une panne qui nécessite d’ordinaire deux minutes de réparation met quatre heures à être réglée, le temps que la maintenance arrive. Entre-temps on ne peut pas travailler. »
Sans parler des déplacements que Philippe effectue dans l’usine pour joindre les techniciens, alors qu’auparavant un intermédiaire prenait les demandes par téléphone.
« Notre job est vidé de sa substance »
Pour d’autres, les réductions d’effectifs peuvent au contraire avoir comme effet une diminution de la masse de travail, en raison de la baisse d’activité consécutive.
Michel [le prénom a été modifié, ndlr], 43 ans, est ingénieur en gestion de projets chez Alcatel-Lucent à Lannion. Ce centre, qui comptait il y a quelques années près de 2 500 personnes, n’aura plus que 900 salariés sur site d’ici la fin de l’année.
« L’un de mes collègues était responsable d’un programme à l’étranger, il s’est fait débarquer récemment de sa mission pour être remplacé par un salarié local, sans qu’on lui propose autre chose à la place. Il n’a plus rien à faire au quotidien.
Notre job est vidé de sa substance. Avec ces méthodes, on pousse les gens au départ ! »
Même constat à Montpellier chez Sanofi-Aventis. Suite à l’abandon de projets de développement au nom de la réduction des coûts, de nombreux postes ont été supprimés dans les services R&D. Un représentant syndical du site ironise :
« Les seuls qui ont du boulot, se sont les RH [ressources humaines, ndlr], le CHSCT [Comité hygiène sécurité et conditions de travail], les infirmières, le médecin du travail... »
Une façon de pointer l’impact psychologique délétère des restructurations. En particulier quand celles-ci s’enchaînent.
« Ils sont tombés dans la paranoïa »
A Montpellier, 250 personnes ont quitté l’entreprise pharmaceutique cette année dans le cadre d’un plan de départs volontaires, 42 autres personnes doivent suivre le même chemin en 2011. Le syndicaliste avertit :
« Vous ne trouverez pas un seul salarié prêt à témoigner, ils sont tombés dans la paranoïa, ils ont des enfants, des familles et craignent pour leur poste.
J’ai déjà du mal à les convaincre d’aller parler au psychologue ! »
Danièle Linhart, sociologue au CNRS au laboratoire Genre, travail, mobilités (GTM), a observé le sentiment particulier des salariés « épargnés » par les suppressions de poste :
« Les gens intériorisent la culpabilité d’être restés, ils tombent dans la dévalorisation d’eux-mêmes.
Ils ont tendance aussi à se dire qu’il faut absolument qu’ils travaillent plus, pour maintenir les emplois.
Au final, ceux qui restent vont mal mais n’ont aux yeux des autres pas le droit de se plaindre. La non-reconnaissance du traumatisme est un problème majeur pour eux. »
L’avertissement a priori des syndicats
L’importance du facteur psychologique est tel que certains syndicats n’hésitent plus à le mettre en avant vis-à-vis des directions lors des négociations qui accompagnent les restructurations.
Ainsi, au centre R&D de Faurecia à Brières-les-Scellés, dans l’Essonne, une expertise a été lancée par les organisations syndicales pour évaluer les conséquences que pourrait avoir le nouveau plan social, actuellement en discussion, sur le mental des salariés. Et ce, à peine un an après une première restructuration qui a touché 320 personnes chez l’équipementier automobile.
Quand ce n’est pas la déprime qui guette, la démotivation est de toutes façons au rendez-vous, explique Michel d’Alcatel-Lucent :
« Le site compte beaucoup de salariés proches de la retraite, qui ont une vie bien occupée à l’extérieur, les PSE [plans de sauvegarde de l’emploi, des plans sociaux, ndlr] ont encouragé les personnes à se désengager, à souhaiter partir le plus tôt possible.
Les départs s’accompagnent de restrictions, notamment au niveau des gratifications comme les primes, les bonus, l’intéressement. C’est un peu lourd à force pour ceux qui restent. »
A Lannion, l’ambiance de travail s’est aussi nettement détériorée avec le départs de certains éléments-clés du management.
La plupart des personnes qui avaient des contacts au siège à Paris, et qui pouvaient peser sur les décisions concernant le site, sont partis avec le dernier plan de départs. Un vrai cercle vicieux.
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Now future & karpe diem
Now future & karpe diem
J’ai connu ça, j’ai attendu pendant deux ans de voir mon nom apparaitre sur la liste des licenciés. A chaque rumeur de vague de licenciement, je croisais les doigts, et par six fois j’ai été déçu.
Je me rappelle encore la tête intriguée d’une vieille qui me croise en sortant de la Poste où j’ai récupéré mon recommandé m’annonçant mon licenciement. Exprimant ma joie de façon apparemment visible, elle me dit avec un grand sourire « une bonne nouvelle on dirait ? ». Et là je lui réponds « oh oui, je viens d’être licencié ».
Évidemment, sans le contexte, difficile de voir ce qu’il y a de bien à se faire virer. Mais cela peut se résumer à un nombre : 15 000€, montant des mois de préavis, des jours de congés, des indemnités et d’un bonus sorti de je ne sais où.
Mais pour cela j’ai du patienter, j’ai vu la boite sombrer jour après jour, passer de 150 à 15 salariés, tous mes collègues partir, ce qui fait qu’à la fin je me sentais bien seul.
C’était tellement n’importe quoi que je bossais de 12h à 18h, et j’étais totalement défoncé. Je crois qu’ils me gardaient parce qu’étant un petit jeune à l’époque je coutais pas cher mais que j’étais capable de garder plus ou moins en état de marche nos systèmes et que je connaissais bien les clients (qui eux aussi se barraient l’un après l’autre).
Combien de fois j’ai demandé à mon boss de me virer, combien de fois m’a-t-il dit de « prendre mes responsabilité », autrement dit de démissionner.
Je me rappelle de ces grands couloirs qui étaient grouillant de monde et puis tout vide, de ces bureaux sans plus personne, vu qu’après chaque vague de licenciement ils nous déplaçaient pour nous regrouper. Et tout ce matos qui s’entassait et qui en grande partie à fini à la casse, bien qu’on ne s’est pas gêner pour se servir.
Je me souviens aussi du premier plan social, où l’un après l’autre on était convoqué auprès des patrons, on voyait les types sortir soulagés ou peinés. Moi je suis sorti avec un grand sourire, mais j’aurais du me douter d’un truc quand ils m’ont annoncé à ce moment que j’étais bien augmenté et que je passais cadre. J’aurais du piger qu’ils allaient me coller sur le dos le boulot d’une quinzaine de collègue (pas vraiment leur boulot, mais les parties nécessaires pour continuer à finir sa vie tranquillement).
Enfin je leur jette pas la pierre, les investisseurs américains étaient confiant au début, mais avec 127 millions de dollar investis, cinq ans de retard dans le développement et surtout un chiffre d’affaires nul, ça ne pouvait pas durer bien longtemps la vie de château. Il est vrai qu’on est passé des slogans style « l’année prochaine, on est tous millionnaires » (c’était la grande époque de la net economy et des stocks options) à « l’année prochaine on est tous au chômage » : D
Le plus ironique, c’est que je n’ai pas fait mon brave mec sérieux, je n’ai pas cherché du boulot dès mon licenciement et profité de mes indemnités. J’ai glandé un an et demi au chômage, sauf que les six premiers mois étaient sans indemnités et du coup mes quinze mille balle ne m’ont que permis de vivre durant ce temps vu que ça correspondait à mon salaire mensuel : D
Enfin je crois que le pire dans une situation de ce genre, c’est la démotivation totale. On ne pense plus à l’avenir, on ne s’investit plus, on ne cherche plus d’idées géniales, on ne bosse plus que dans l’instant sans penser à faire des choses pour pas se galérer plus tard.
Bien sur, une certaine partie du personnel ne voulait pas être viré, et du coup la peur avant de savoir ou le dégout lorsqu’ils apprenaient la mauvaise nouvelle flinguait totalement leur boulot et l’ambiance.




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