Anonymat des blogueurs : saint Internet, comédien et martyr
Un obscur sénateur de la droite mosellane - dont Wikipedia nous apprend que l’unique titre de gloire est de ne pas avoir voté la réforme constitutionnelle en 2008 - suggère que l’anonymat des blogueurs est susceptible d’être un problème, et c’est la levée de boucliers. Enfin, « levée de boucliers » n’est peut-être pas le cliché qui convient : pas assez agressif. Disons plutôt que c’est une haie de hallebardes qui se dresse, en résistance immédiate à la terrible attaque dont saint Internet vient d’être victime.
C’est que forcer un type qui distribue publiquement bons et mauvais points au gré de ses humeurs, encourage celui-ci et insulte celui-là, à assumer ses propos est désormais une authentique atteinte à sa « liberté » ! Une inconcevable tentative de brider sa parole qui ne peut mener qu’à l’autocensure - à moins que ce ne soit carrément au totalitarisme orwellien, va jusqu’à affirmer un blogueur, hum, anonyme sur Le Post.
Sans aucun doute, la proposition du sénateur restera lettre morte. Et, toujours sans aucun doute, le sénateur lui-même retournera s’installer dans l’obscurité mosellane qui lui va si bien au teint puisque, même lorsqu’il s’attaque au bouclier fiscal, personne n’y prête attention.
Je ne le défends d’ailleurs pas : je suis moi-même assez opposé à sa proposition d’obligation de levée de l’anonymat des blogueurs. Mais je m’agace de plus en plus de l’interdiction qui est faite, sous peine de ringardisation terminale, de ne pas foncer tête baissée dans tous les panneaux du Web, de ne pas en adopter toutes les modes et de ne pas en sanctifier tous les usages.
Si Internet permet de faire n’importe quoi, il faut le faire !
S’exprimer anonymement, jusqu’à l’arrivée d’Internet, n’était pas exactement bien vu. Prendre la plume sous pseudo pour dénoncer tel ou tel, que ce soit aux autorités ou aux voisins, était même carrément perçu comme une terrible faute de goût pour quiconque n’appartenait pas à la catégorie des Beurre-Œufs-Fromages immortalisée par Jean Dutourd.
Mais tout est changé, aujourd’hui, et la lettre anonyme pleine de fiel qu’est souvent un billet de blog ou un commentaire d’article passera bientôt pour l’équivalent de la feuille clandestine que Jean Moulin appréciait avec son bol de chicorée, le matin dans son maquis. Un poil paradoxal, le retournement.
Un peu comme ces adeptes d’une économie sur-encadrée, défenseurs acharnés des « zacquisociaux », pourfendeurs des spéculateurs luxembourgeois, qui se transforment en ultralibéraux dès qu’il est question de faire circuler de la musique ou du cinéma sur le Web et expédient les droits d’auteur aux oubliettes de la culture... Car si le Web permet, techniquement s’entend, de faire quelque chose, n’importe quoi, il faut le faire ! Si un start-upper californien, dans son garage ou dans sa cité U de Stanford, invente un réseau social permettant d’optimiser son binge drinking, il faut en être !
Je viens d’ailleurs de découvrir qu’il existait une sorte de Twitter branché sur votre carte Visa permettant à vos « amis » d’être mis au courant, dans l’instant, de tous vos achats pour mieux les commenter et, pourquoi pas, c’est certainement l’idée des promoteurs de ce « service », de passer à la caisse à leur tour. Mais si ce machin devient vraiment populaire (et nul doute qu’il le deviendra maintenant qu’il possède ses « applis » iPhone et Android), le critiquer sera-t-il ringard ?
Le Web est une chose formidable et le formuler ainsi tient presque de la tautologie. Mais certains de ses pratiquants, souvent les plus bruyants, semblent avoir décidé une fois pour toute que ce qui en sortait était bon par nature, même lorsque nos principes, notre histoire et notre culture nous avertissent du contraire.
Une pratique fondamentaliste du réseau, qui transforme Mark Zuckerberg ou Larry Page en prophètes, l’iPhone en veau d’or et les conditions générales d’utilisation de Twitter en évangiles, est la nouvelle orthodoxie.
L’anonymat est devenu une norme de fait
Le blogueur anonyme, pour autant, a fréquemment l’excuse (ou le simple sentiment) de ne pas pouvoir s’exprimer sous son vrai nom pour des raisons professionnelles. C’est parfois aussi le cas du simple commentateur et c’est la raison pour laquelle je ne peux pas m’associer aux amateurs de coming-out obligatoire.
Mais force est de constater que l’anonymat est devenu, plutôt qu’une simple précaution, une norme de fait. Et que le refus d’assumer ses propos, mêmes les plus outranciers, est devenu systématique.
N’empêche, l’anonyme derrière son clavier, qu’il soit un trader spéculant sur une monnaie ou un boucher-charcutier spéculant sur la réputation d’une personne publique, tiendra toujours davantage du corbeau que de l’aigle vengeur. Demandez donc à Jean Moulin ce qu’il en pense, à l’occasion.
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insomniaque
insomniaque
Je trouve réducteur d’assimiler ces combats du web 2.0 (téléchargement, anonymat) à l’attitude panurgesque de ceux qui suivent des modes. C’est comme assimiler l’âge légal de la retraite à un « dogme », ou parler de « crispations », voire de « grogne », lorsqu’un mouvement revendicatif pointe le bout de son nez.
Dans tous ces cas, s’est s’arroger le monopole de la rationalité, les attitudes visées étant assimilées à de la déraison. C’est censurer le débat par intimidation. Stratégie de base de tous les Alain Minc de l’ère néolibérale.
Eh bien soit. Puisque nous sommes, paraît-il, déraisonnables, suivons le vent de la déraison. Faisons circuler la folie et , en l’occurrence ici, les propos les plus outranciers sur le web, que nous n’oserions même pas proférer au comptoir du café du commerce. Evitons par-dessus tout d’être policés, et faisons de ces forums de discussions autant d’apéros géants de la vindicte populaire.
Bien sûr, l’on trouvera surtout le pire : des crachats virtuels même pas constructifs, de la diffamation à foison, des appels au meurtre, et un grand nombre de talonnettes. Mais si d’aventure quelque décideur en vient à renifler une telle odeur de merde, peut-être en viendra-t-il à ressentir un peu de cette angoisse salvatrice qui le fera, espérons-le, réfléchir un peu, aussi.
« Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur », dit-on. Sans la liberté de cracher, il n’est point non plus de contradiction possible, c’est malheureux à dire, mais c’est comme ça. Le névrosé de la bien-pensance budgétaire n’entend pas les cris des peuples qui crèvent de ses austérités perpétuellement renouvelées ? Publions-les, portons le fer sur le web, et nous nous hisserons peut-être au niveau de ses augustes oreilles...




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