La Villette : Duane Hanson et son Grévin des « gens de peu »
Tout le monde (ou presque) connaît Duane Hanson (1925-1996), un sculpteur hyperréaliste américain fasciné par ses frères humains. Car tout le monde (ou presque) est, au moins par hasard, tombé sur la photo de cette grosse dame à bigoudis poussant un chariot débordant de boites de cornflakes et de pizzas surgelées… Grosse dame d’ailleurs parfois recyclée en illustration des affiches de la pièce de Dario Fo sur l’auto-réduction, « Faut pas payer ! ».
Tout le monde (ou presque) devrait donc apprécier l’exposition que consacre le pavillon Paul Delouvrier du Parc de la Villette à cet artiste exceptionnel, même si la fameuse grosse dame a préféré se faire porter pâle pour l’occasion (à moins qu’elle n’ait été retenue chez Wal-Mart par une promotion proprement hallucinante sur les meubles de jardin en PVC).
Mais qu’importe : les pièces présentées, du gang d’ouvriers du bâtiment en pause-déjeuner à Queenie la femme de ménage, sont largement aussi emblématiques du travail de Hanson que notre amie « shopaholic ».
Il l’exprime lui-même dans le petit documentaire projeté à l’intention des visiteurs (à ne pas manquer), Duane Hanson s’intéresse avant tout aux gens ordinaires et à leurs existences tout aussi ordinaires. Ses sculptures de fibre de verre et de vinyle, parfois de bronze peint, ne sont d’ailleurs qu’une succession d’hommages aux « gens de peu », figés dans un quotidien aussi a-spectaculaire que possible et transformant la collection rassemblée à la Villette en un véritable musée Grévin des anonymes.
Du Martin Parr en trois dimensions
Cette focalisation sur Monsieur et Madame Nimportequi ne coulait pas de source : Hanson a d’abord commencé, dans les années 1960, à mettre son talent descriptif au service d’œuvres plus clairement « engagées » en multipliant les scènes de violence urbaine ou raciste, voire d’accidents de la circulation.
Mais, abandonnant progressivement cette espèce de « journalisme plasticien », il s’est mis à privilégier les vieilles dames assises sur une chaise ou les couples de touristes floridiens à chemise bariolée sur les flics sudistes à la méchanceté caricaturale (de son propre aveu). Non qu’il ait cessé d’être révolté par l’injustice et les défauts du « système », mais plutôt qu’il ait eu envie de se consacrer à ce qu’il y a de meilleur en l’homme ― laissant à d’autres le soin d’en explorer la part d’ombre.
La dimension politique de son travail n’en reste pas moins évidente, mais passe au second plan derrière la puissance poétique de personnages grandeur nature que l’on ne peut s’empêcher de croire, oh, un tout petit peu, comme ça, fugacement, prêts à s’animer et à vous faire la conversation...
Du Martin Parr en 3D, quoi, mais sans la condescendance faussement bienveillante du spécialiste de l’observation de la classe ouvrière anglaise. De fait, on serait plutôt, toutes choses égales par ailleurs, chez Robert Doisneau ou Willy Ronis s’il fallait vraiment chercher une analogie entre sculpture et photographie.
Ah, et si la grosse dame en bigoudis poussant son chariot de supermarché vous manque, faites un tour chez Auchan porte de Bagnolet en sortant de l’expo : sa cousine gauloise y est régulièrement aperçue…
► Exposition Duane Hanson, pavillon Paul Delouvrier, parc de la Villette, Paris XIXe - jusqu’au 15 août - du lun. au dim. 14h-19h - le sam. 14h-21h - entrée libre.
- Sur saatchi-gallery.co.ukLe mini site de la collection Saatchi consacré à Duane Hanson
- Sur villette.comLe site de l'exposition Duane Hanson à la Villette
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Bonjour Hugues,
D’abord, hein, n’y voyez pas malice, mais quand vous dites : (...) « personnages grandeur nature que l’on ne peut s’empêcher de croire, oh, un tout petit peu, comme ça, fugacement, prêts à s’animer et à vous faire la conversation » je vous trouve trop mimi en moineau des raisins de Zeuxis : -)...
Sinon, j’ai plutôt bien aimé votre article, même s’il y a il y a un truc qui me gêne dans le titre. Car si « Duane Hanson et son Grévin des “gens de peu” “ est un beau titre, il laisse cependant à penser qu’une sculpture hyperréaliste et une effigie du musée Grévin, c’est exactement la même chose.
Or, non.
Dans le cas du musée Grévin, la procédure, on la connait :
‘Les sculpteurs travaillent avec de la terre glaise et débutent leur œuvre en s’appuyant sur des photographies et des vidéos de la célébrité choisie. Une fois le premier modelage effectué, on essaie en général de faire venir la personne à Paris afin qu’elle pose en direct’ pour le sculpteur. On prend des mesures très précises afin que la statue possède exactement les mêmes mesures que son double de chair. Une fois le travail de sculpture effectué, on enveloppe la glaise de plâtre et d’élastomère puis on laisse sécher. On verse ensuite la cire dans le moule obtenu.”
Dans le cas de Duane Hanson, comme chez ses contemporains Georges Segal, John de Andrea ou bien encore l’anglais John Davies, c’est la méthode de moulage du corps humain qui est préférée.
Ça n’a l’air de rien, mais modelage et moulage sont deux modes
d’ “appréhension” du réel extrêmement différents, même si, à l’arrivée, le résultat peut sembler proche aux yeux de beaucoup.
Loin de moi l’idée de glorifier la méthode Grévin dont on sait les limites, mais enfin, il y a là, dans l’approche sensible du modèle, une forme de “naïveté” due à la prise de distance d’avec le modèle que l’on serait bien peine de trouver chez Hanson.
Le problème du moulage, bien plus que le modelage, c’est qu’il fige toute expression de vie.
Il flatte les yeux, mais ne suggère rien à l’esprit.
De ce point de vue, il me semble que le travail de Hanson se rattache davantage à cette coutume, vieille de six ou sept siècles, qu’avaient les familles de la bourgeoisie florentine de donner en offrande, à l’église de la Santissima Annunziata, des figures de cire, obtenues elles-aussi par moulage, pour remercier la Providence d’une faveur ou d’une protection.
Au début du quattrocento, Cennini a décrit cette technique du moulage du visage ou du corps entier avec beaucoup de précisions.
Et puis il y a également ce texte de Vasari qui décrit sa fascination pour ces galeries d’ancêtres constitué de moulages de masques mortuaires dont le vérisme lui semblait la qualité première : “On voit dans toutes les maisons de Florence, sur les cheminées, les portes, les fenêtres et les corniches, une infinité de tels portraits, si naturels et bien faits qu’ils semblent vivants.”
Mais si on évoque Vasari et sa fascination avouée, on ne peut passer sous silence la célébrité évanouie du jadis tant loué Antoine Benoist. Qui sait encore qui fut ce monsieur ? Personne.
Il vivait au siècle du Bernin, lui, on s’en souvient, voir Lacan.
Antoine Benoist, artiste réputé jadis pour ses “beaux et surprenants portraits en cire” à qui “il donnait l’air de la vie par une gaieté souriante”, encore un qui négligeait la part d’ombre ; -) était le protégé de Louis XIV. Sa mission, montrer dans un “cercle”, (présentation groupée) les principaux personnages de la Cour figurés en cire colorée, au naturel.
Les puissants ont toujours aimé faire la promotion d’un art qui leur ressemble au pore près.
Rappelons à toutes fins utiles, que l’hyperréalisme américain, dont celui de Hanson, est né aux Etats-Unis dans les années nixonniennes, époque politiquement engourdie, sous le joug, comme jamais, de la si merveilleuse apparence des choses.
Ni Mme de Sévigné, ni La Bruyère, ni bien sûr Bernin, ni Félibien, ni Boileau, enfin, ne furent dupes des figures vides et passives comme des marionnettes de Benoist où l’être intérieur ne pouvait affleurer.
Mais la Cour et le Roi étaient fascinés.
Un portrait de cire de Louis XIV, existe encore, figuré une dizaine d’années avant sa mort, il est conservé, avec vrais cheveux et habits, à Versailles, au musée national du château.
Il me semble, en fait, que la technique du moulage, quelqu’en soit l’époque (et on est passé, on l’a vu, en l’espace de quelques siècles du rituel de funérailles royales aux joies du divertissement culturo-mondain) a plus à voir avec la mort qu’autre chose.
Autre chose qui serait l’art, par exemple.
Car l’art et la mort ont partie liée, certes, mais l’art, c’est pas la mort, ça se saurait.
Et donc beaucoup de questions se posent devant un travail comme celui de Hanson :
- Un art qui cède le pas à ce point à une technique est-il encore un art ?
- La fidélité vériste au réel relève-t-elle de l’art ?
- Qu’est-ce que cette “mort” des “gens de peu” que l’on nous présente comme un hommage et qui n’est pourtant pas exempt de cruauté ?
Et tandis que je vous écris tout ça, Hugues, me revient en mémoire le merveilleux travail de Raymond Mason, ce natif de Birmingham si proches des humbles, lui, pour le coup...
Mais bon, même une fois tout cela dit, je pense que l’expo de Hanson vaut le détour et je vous remercie de nous y avoir conviés.




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