28/02/2010 à 07h43

« I love dollars » : la chronique des années bling bling chinoises

Bertrand Mialaret | Mychinesebooks.com


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Attention, provocation et talent... un recueil de courts romans, « I Love Dollars » de Zhu Wen, un écrivain chinois peu connu mais qui a eu l’honneur d’être édité par l’Université de Columbia, vient d’être traduit en Français. D’autres publications sont envisagées, même si, désormais, l’auteur se consacre surtout au cinéma.

L’ouverture économique s’accompagne d’un désert moral :

« I Love Dollars » comprend cinq courts romans et une nouvelle. Les thèmes sont très variés : c’est d’abord l’hypocrisie de la piété filiale, chacun se défile et c’est l’ami de la fille qui supporte les humeurs du père la nuit à l’hôpital.

C’est aussi le père qui est le héros de la nouvelle qui donne son titre au recueil ; son fils, écrivain, est conduit à rechercher une femme pour un papa en goguette. Le huis clos et les menaces diffuses d’une traversée en bateau, seront suivies par des histoires de racket et une évocation d’un groupe d’ingénieurs confrontés au déclin d’une entreprise d’Etat.

Désarroi des personnages ballottés par les événements et qui manquent de colonne vertébrale ; ils n’ont guère de buts ni de racines alors que tout change. L’argent est une obsession permanente, tout comme le sexe comme objet de consommation.

Les réformes économiques ont conduit à plus de liberté, mais le poids du pouvoir, la violence des relations économiques et la structure familiale traditionnelle, limitent l’autonomie des personnages qui revendiquent leur individualisme. Le ton est neutre, satirique, assez mordant ; l’auteur n’a guère de sympathie pour ses créations.

Des livres puis des films

Né dans la province du Fujian, en Chine du sud, Zhu Wen fait des études d’ingénieur à Nankin et travaille cinq ans dans une centrale thermique. En 1994, à moins de trente ans, il commence à écrire poèmes et surtout la nouvelle « I love dollars » qui est un succès immédiat. Il semble alors l’héritier cynique de l’« écrivain-hooligan », Wang Shuo.

Il est encore plus apolitique ; il expliquera plus tard que les manifestations de la Place Tiananmen, au printemps 1989, étaient un exercice beaucoup trop fatigant et qu’il préférait rester au lit. Le romancier Ma Jian, auteur de « Beijing Coma » ne lui pardonnera pas.


Zhu Wen (DR)

Plus de dix ans après, avec son ami Han Dong (dont le premier livre « Banni » vient d’être traduit en anglais), il fonde le mouvement littéraire « Rupture » qui vise à défendre la liberté de l’écrivain. Une volonté de couper les ponts avec la vieille garde et les officiels de la littérature qui rencontre un certain succès et n’empêche pas Zhu Wen de publier plusieurs recueils de nouvelles et un roman.

Il est un écrivain « libre », il ne s’agit pas de liberté de parole ; il existe dans l’économie de marché et non comme écrivain/fonctionnaire dans le système socialiste. Il est vite évident que l’écrivain ne peut triompher du système, du fait de l’indifférence générale et du contrôle du pouvoir ; en 2000, il cesse d’écrire et, déjà connu comme scénariste, devient un réalisateur dont malheureusement les films n’ont pas été distribués en France.

Hors des circuits officiels, « Seafood », une histoire sombre de prostituée et de flic ripoux à Beidahe, la station balnéaire la plus proche de Pékin, est primé à Venise. Puis « South of the Clouds » semble additionner les fantasmes : un retraité visite la province du Yunnan, le rêve d’une vie, pour se retrouver près du lac Lugu, chez les Mosuo, une ethnie de tradition matriarcale où les femmes jouissent d’une entière liberté , mais où le tourisme chinois installe karaoké et maisons de passe !

I Love Dollars de Zhu Wen, traduit du chinois par Catherine Charmant (éd Albin Michel, 350 pp, 20€).

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  • chengyang
    • Posté à 09h56 le 28/02/2010
    • Internaute 38622

    Assez d’accord sur l’appréciation que vous portez sur la verve et le talent de Zhu Wen. Mais je pense que le thème principal de cet ouvrage est la « rupture » entre les générations.
    A propos de la piété filiale, par exemple, il montre le relâchement de ce système de solidarité millénaire entre les générations, sous les coups de boutoir de l’ouverture et de la « modernisation » de la société chinoise contemporaine .
    Ce que Zhu Wen laisse à voir également, c’est la différence de perception de la femme entre hommes issus de la génération maoïste (cf la figure du père qui porte la conception égalitaire de cette époque) et ceux de la génération actuelle (consommateurs de « xiaojie ») pour lesquels le corps féminin, sous l’influence de la pub et de la pornographie, est devenu une « marchandise ».
    Zhu Wen, à mon avis, tente de montrer la difficulté du vivre ensemble de ces deux systèmes de représentation et de valeur.

    ps : les Moso du lac Lugu (ainsi que les Naxi de la région de Lijiang) sont à ranger dans les sociétés de type matrilinéaire ...
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    • Bertrand Mialaret
      Bertrand Mialaret répond à chengyang
      Auteur(e) de l'article Mychinesebooks.com
      • Posté à 10h32 le 28/02/2010
      • Internaute 16700
        Mychinesebooks.com

      Vous avez raison d’insister sur la « rupture » entre générations, c’est d’ailleurs le nom du mouvement littéraire ; de même la notion de piété filiale est centrale dans au moins deux des textes.
      Une précision : contrairement à ce qui est souvent écrit et à la situation officielle, les Naxi et les Mosuo sont deux ethnies de tradition différente même si leur origine est commune ; les Naxi ne sont pas une société matriarcale.

      • chengyang
        • Posté à 20h22 le 01/03/2010
        • Internaute 38622

        Mon intention était d’attirer votre attention sur l’emploi abusif du terme « matriarcat » (compris comme le pendant symétrique du « patriarcat ») en ce qui concerne les Moso : au risque de décevoir ceux qui seraient tentés par l’expérience ethnographique, il n’a jamais existé en Chine (et ailleurs dans le monde, non plus ...) de société à proprement parler « matriarcale », mais seulement des groupes ayant des systèmes de parenté matrilinéaires (transmission du nom par les femmes). Il existe d’ailleurs des indices probants de l’existence d’une société matrilinéaire chez les anciens peuples de culture han : par exemple le sinogrammme qui signifie « nom de famille » en chinois (姓) comporte l’élément graphique de la femme (女). Cela pourrait éventuellement permettre d’expliquer la relative indépendance dont semble jouir la femme chinoise par comparaison avec des sociétés plus nettement patriarcales et patrilinéiaires !
        Les ethnologues rattachent les Moso (en chinois mandarin « Mosuo ») et les Naxi au même groupe de tradition matrilinéaire, celui des « Na » : de façon schématique, les Na se sont historiquement trouvés divisés en deux groupes, de part et d’autre du fleuve Yangzi, depuis la dynastie Ming (à partir du XIVe siècle). Les Na de la rive droite (région de Lijiang) ont été plus influencé par la culture han chinoise que les Na de la rive gauche (plaine de Yongning et lac Lugu), ont conservé certains traits culturels (comme par exemple le système de relation très libre entre les hommes et les femmes dit de l’« azhu ») et linguistiques relativement anciens. Depuis 1990, les autorités de la province du Yunnan ont accordé un statut distinct au peuple Moso (à l’intérieur de la « nationalité » naxi), ce qui, en effet, n’est pas (encore ?) le cas au plan national.
        A ce sujet voir, par exemple, l’excellent article d’Alexis Michaud :
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        • Bertrand Mialaret
          Bertrand Mialaret répond à chengyang
          Auteur(e) de l'article Mychinesebooks.com
          • Posté à 23h27 le 01/03/2010
          • Internaute 16700
            Mychinesebooks.com

          Merci de ces précisions ; il s’agit effectivement d’un système de parenté matrilinéaire qui est décrit en détail dans le chapitre 7 (pages 93 à 142) de l’ouvrage de base sur le sujet « Une société sans père ni mari, les Na de Chine » par Cai Hua- PUF 1997.
          Merci d’avoir indiqué l’article d’Alexis Michaud que je ne connaissais pas.
          PS- Toute cette région est en train de sombrer avec l’invasion de plus d’un million de touristes chinois tous les ans à Lijiang (qu’il faut maintenant fuir !) ; cependant de nombreux villages des environs sont encore magnifiques tout comme les paysages de montagne. Quant au lac Lugu, beaucoup plus facilement accessible, la transformation est aussi très rapide.

          • chengyang
            • Posté à 00h12 le 02/03/2010
            • Internaute 38622

            Oui, j’ai également été témoin de la « disneylandisation » de Lijiang et du développement anarchique du tourisme sur les rives du lac Lugu : toutefois, n’oublions pas que le point de départ en a été le terrible tremblement de terre de 1996, à la suite duquel le gouvernement (à l’époque dirigé par Jiang Zemin) a initié ce type de développement. Réflexion faite, je me demande si le gouvernement central lui-même n’a pas été un peu dépassé par la réussite de cette opération !
            Toutefois, malgré les nuisances du tourisme de masse que vous évoquez, (en cherchant un peu) on trouve encore à Lijiang même, ainsi qu’aux alentours de cette magnifique cité, des havres de paix et surtout des habitants qui semblent heureux de profiter cette manne tombée du ciel ... C’est pourquoi, il serait dommage de s’interdire la visite de cette partie de la Chine, qui reste une expérience inoubliable, tant du point de vue de la richesse des paysages que de la diversité des populations rencontrées.
            On comprend la fascination exercée par cette partie du Yunnan sur des écrivains chinois comme Zhu Wen et sur tous les voyageurs occidentaux qui la visitèrent depuis le 19ème siècle !

        2 autres commentaires
  • San De-
    • Posté à 15h19 le 01/03/2010
    • Internaute 19339

    « de la maturité culturelle en tant que Chinois, ils ont été réduit à la petite enfance culturelle en tant qu’hommes blancs »