Gainsbourg, le film : Joann Sfar dynamite le biopic
Avec « Gainsbourg (vie héroïque) », son premier film qui sort ce mercredi, Joann Sfar oublie l’académisme et signe une fiction libre, impertinente, à l’image de son modèle. Une bonne nouvelle pour le cinéma français.
Après Piaf, Sagan, Coluche, Mesrine et en attendant Romy Schneider, Montand et les autres (Carla Bruni ?), voici qu’un autre « monument » national renaît sur nos écrans. Son nom : Serge Gainsbourg, un homme dont la vie et l’œuvre interdisent a priori sa panthéonisation en images.
Mais depuis le succès de « La Môme », le biopic made in France est devenu un genre à part entière. Pour la plus grande joie des producteurs (la biographie filmée se vend bien chez les argentiers des chaînes de télévision), des décorateurs, excités à la perspective de réinventer une époque, et bien sûr des comédiens.
Ces derniers n’ignorent pas que les métamorphoses spectaculaires sont souvent un gage pour glaner des nominations aux Césars, voire pour triompher à l’international.
Adieu académisme
Si le genre ne donne pas toujours l’occasion de s’enthousiasmer, certains films échappent aux pièges de la reconstitution poussiéreuse. C’est le cas de « Gainsbourg (vie héroïque) » : le premier essai du dessinateur Joann Sfar (l’auteur du « Chat du rabbin », dont il réalise actuellement une version film d’animation) confirme que les metteurs en scène sont parfois inspirés d’aller farfouiller dans le passé. (Voir la bande-annonce)
Plutôt que de retracer, façon saga académique, le parcours de son personnage du premier au dernier souffle, Sfar opère des choix radicaux dans la bio de Gainsbourg. Il refuse d’emprunter les autoroutes de la reconstitution pseudo-réaliste et préfère fureter là où zigzague son imaginaire boulimique. « Un conte de Joann Sfar », indique le sous-titre du film. On ne saurait mieux dire.
Les Gainsbourg(s)
Gainsbourg enfant, dans Paris occupé. Gainsbourg et la séduction. Gainsbourg et son destin raté de peintre. Gainsbourg, génial dynamiteur de la chanson française. Gainsbourg et Gainsbarre, enfin, ce double un tantinet maléfique que Sfar, très audacieux, choisit de mettre en scène, façon film d’animation, aux côtés de son héros.
Le cinéaste ne prétend pas tout savoir et, donc, tout filmer. Sa fiction est composite, vaguement schizophrène...
Le Gainsbourg caméléon de Sfar ? D’abord un garçon timide qui, grâce à quelques mentors et maîtresses (Boris Vian, Juliette Gréco), fait son trou dans Paris et dans son microcosme musical. Une fois venu le temps des premiers succès, Gainsbourg ne cessera plus de cavaler de-ci, de-là. En quête de nouvelles aventures mélodiques. De sentiments inédits. D’amours (Bardot, Birkin...). D’expériences et de provocations variées.
Avec un art très inventif de la fragmentation et du métissage, Sfar mêle les époques, châtie les règles usuelles de la chronologie. Il donne à voir le kaléidoscope Gainsbourg et ses démons inquiétants : l’autodestruction, la violence, le mépris de soi-même...
En toile de fond, des décennies et des modes défilent. Un répertoire musical inégalable les accompagne, qui absorbe les influences les plus diverses et les réinvente. Tout y passe, au gré d’extraits judicieusement réorchestrés pour les besoins du film. Des premiers monuments (« Le Poinçonneur des lilas ») aux derniers feux (« Love on the beat »).
En chemin : les concept-albums scalpant la chanson française (« L’Homme à tête de chou ») ou encore la « Marseillaise » version reggae, soit un scandale énormissime. Notamment lors d’un concert à Strasbourg où les paras se chargent de rappeler au juif Gainsbourg qu’on ne badine pas avec l’hymne national. (Voir la vidéo)
Immense Eric Elmosnino
Preuve supplémentaire de l’inspiration du cinéaste, les choix radicaux du casting. Plutôt que de sélectionner un acteur « bankable » pour singer Gainsbourg, Sfar a souhaité qu’Eric Elmosnino incarne le personnage. Incarner ? Pour une fois, le mot n’est pas trop fort. Aux antipodes de l’imitation laborieuse, le comédien, plus connu jusqu’alors pour ses prestations théâtrales, est absolument sidérant.
L’irrévérence affichée par Gainsbourg dans ses prestations médiatiques est restituée avec une énergie qui dynamite l’effet musée Grévin, le piège des bios filmées. Mais c’est surtout dans les scènes intimistes, plus émouvantes et fragiles, que l’acteur étonne et touche...
Du très grand art, à l’image d’un film qui ne cesse de prendre des risques. Si fidélité à Gainsbourg il y a dans le conte de Sfar, elle est nichée dans ce refus de la sagesse et ce mépris pour les hommages compassés. Beau travail.
- Sur Rue89Films bio : Coluche, Mesrine et l'effet musée Grévin
- Sur wikipedia.orgLa bio de Joann Sfar
- Sur allocine.frLa fiche ciné du film sur Allociné.fr
- 19579 visites
- 82 réactions













5








Aboyeur
Aboyeur
c’est quoi un biopic ?
une biographie ?
Marre de ces anglicismes à la noix




Partager