Bras de fer Google-Chine : vers un Internet chinois « harmonisé »
Un tweet chinois résume le bras de fer entre Google et la Chine : « Ce n’est pas Google qui se retire de Chine, c’est la Chine qui se retire du monde. » C’est en effet la conception étatique d’un vaste intranet chinois avec des accès filtrés au monde qui est en train de s’imposer et de prendre corps.
Un autre internaute chinois relève que les trois plus gros sites au monde, Google, Facebook et YouTube, sont bloqués ou sérieusement filtrés en Chine, alors que prospèrent des équivalents chinois beaucoup plus sensibles, évidemment, aux pressions et aux ordre d’un pouvoir autoritaire bien décidé à gagner la bataille d’internet.
La réaction de Google, annoncée mercredi, est un retournement spectaculaire de situation. Jusqu’ici, Google, redoutant par-dessus tout de se voir écarter du plus grand marché des télécoms au monde -370 millions d’internautes, 650 millions de téléphones portables...-, avait avalé de très nombreuses couleuvres.
Autocensure et punitions
Le plus grand moteur de recherche au monde avait accepté de s’autocensurer, en mettant par exemple des photos touristiques de la place Tiananmen lorsqu’on tape « Tiananmen » sur sa version chinoise, mais la fameuse photo de l’« homme au char » pour toutes les requêtes dans les autres langues...
Il avait également accepté sans sourciller lorsque les autorités l’avaient accusé d’héberger des contenus pornographiques et l’avaient « puni », condamné à ne plus mettre de liens vers des sites étrangers et à « nettoyer » son contenu chinois.
Ce qui a provoqué le retournement de la direction de Google, très officiellement annoncée par son conseiller juridique David Drummond sur le blog de l’entreprise, c’est une tentative de hackage des serveurs de Google pour accéder aux comptes gmail de dissidents chinois.
Fait significatif, David Drummond fait un lien avec l’opération « Ghostnet », un vaste réseau d’espionnage électronique révélé l’an dernier, et qui s’infiltrait notamment dans les comptes de l’entourage du dalaï lama, le chef tibétain en exil.
Les multinationales complaisantes
Ce coup d’arrêt décrété par Google est d’autant plus un tournant que c’est l’attitude de toutes les multinationales du web qui est en question.
Yahoo a ainsi été au centre d’un grand scandale, il y a trois ans, lorsqu’on a appris que la société américaine avait fourni à la justice chinoise les informations qui avaient permis de retrouver et de condamner à dix ans de prison le journaliste Shi Tao et deux autres dissidents chinois.
Yahoo avait dû s’expliquer devant le Congrès américain et avait présenté ses excuses aux familles et à ses utilisateurs. L’affaire avait débouché sur l’élaboration d’un « code de conduite » contre la censure entre les géants du web et l’organisation Human Rights Watch.
La Chine a tout fait, ces dernières années, pour marginaliser et doucement pousser vers la porte de sortie les géants américains, qui ont tous connu des échecs dans l’empire du Milieu.
C’est le seul pays au monde où aucun d’entre eux -Google, YouTube, Facebook, Twitter, eBay, Yahoo, Amazon...- n’est leader dans son secteur, se voyant devancer par un concurrent chinois de même nature qui bénéficie de toutes les largesses du réseau et des encouragements officiels. Le facteur politique n’explique toutefois pas tout et les acteurs locaux sont évidemment plus proches d’une culture web locale très particulière.
Vers le retrait de Google de Chine ?
Baidu, le moteur de recherche chinois qui distance Google sur le marché chinois, a même prédit publiquement que Google allait disparaître du paysage local. C’est ce qui risque de se passer si le bras de fer engagé entre Google et Pékin se termine par le retrait du moteur de recherche américain, comme le laisse entendre cette phrase de David Drummond :
« Nous sommes conscients que cela peut signifier la fermeture de Google.cn, et potentiellement celle de nos bureaux en Chine. »
En introduisant Internet en Chine, il y a bientôt quinze ans, les autorités visaient d’abord un objectif économique, en permettant l’essor du premier marché des télécoms au monde. Dans le même temps, elles savaient qu’il fallait contrôler l’information qui pourrait désormais circuler d’une manière plus libre que jamais auparavant dans ce pays.
C’est le sens de la « Grande muraille électronique » progressivement érigée, avec force filtrages par mots-clé, blocages d’URL, et une cyber-police comptant des dizaines de milliers de membres, chargée d’« harmoniser », comme disent ironiquement les Chinois, les sites qui sortiraient des clous.
La phase suivante a été de permettre l’émergence de puissantes plateformes de contenu chinois, qui comptent aujourd’hui parmi les plus puissantes au monde, s’appuyant sur la taille du marché chinois et sur sa croissance ininterrompue quand la crise frappait leurs homologues occidentaux.
Les Chinois face à la censure
Aujourd’hui, on approche d’une heure de vérité qui verrait la Chine devenir un vaste intranet, débarrassé des influences étrangères, et dans lequel tous les contenus provenant de l’étranger pourraient être approuvés (une « liste blanche » pourrait être créée, avec les sites étrangers autorisés). Cela laisserait les internautes chinois face à eux mêmes et à leurs censeurs.
Mais Internet a aussi ouvert une brèche très difficile à refermer dans le contrôle de l’information, créant le seul lieu de liberté relative en Chine, malgré les contrôles et les filtrages, malgré les arrestations et les menaces. Il suffit de lire ce qui circule sur la toîle chinoise pour juger de la liberté de ton qu’on peut y trouver.
Alors dans la course de vitesse entre « Big Comrade » et sa muraile électronique, et la créativité libertaire des internautes, le vainqueur ne sera pas nécessairement celui qui a le gros bâton. Décrié ailleurs comme une force hégémonique dangereuse, Google apparait désormais en Chine comme un facteur-clé de pluralisme et de liberté.
►Mis à jour le 12/01/3010 à 17h35 : Google a cessé la censure de son site chinois, et l’homme au char de Tiananmen en 1989 est de retour.
- Sur Rue89Google sanctionné en Chine, sous prétexte de pornographie
- Sur Rue89Censure : un code de conduite pour les géants du Web
- Sur chinadigitaltimes.net“It’s Not Google that’s Withdrawing from China; It’s China that’s Withdrawing from the World”, sur chinadigitaltimes.org
- Sur blogspot.comA new approach to China, par David Drummond, sur Googleblog
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daniel
daniel
Dommage pour les Chinois, en même temps quel intérêt aurait Google par rapport à Baidu si on sait qu’il est également censuré.
Pourtant Google avec sa nouvelle politique d’être partout et d’espionner tout le monde, assumant avec aplomb que l’anonymat n’existe pas, avait tout pour plaire au gouvernement Chinois.
En réalité, ce que Google ne supporte pas, c’est la concurrence déloyale qui lui est faite en Chine. Ces explications de tentatives de piratages de comptes font doucement sourire : comme si il n’y avait que les Chinois qui essayent de s’introduire dans les comptes informatiques. Je suis un peu surpris par ce genre d’arguments faiblards pour expliquer un éventuel retrait du plus gros marché de l’internet mondial et qui est toujours en phase de croissance importante.
Leur menace aurait plus de panache s’ils avaient 80% du marché Chinois comme dans le reste du monde. Ne nous berçons pas d’illusions, Google n’est pas une société philanthropique. Elle n’existe que pour gagner de l’argent.




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