L'édito climatique unique, une démonstration de force efficace ?
L’initiative est sans précédent. Cinquante six quotidiens dans 45 pays et 20 langues ont uni leurs voix pour tirer la sonnette d’alarme et appeler les dirigeants du monde entier à sceller un accord historique à Copenhague. Lancée par le Guardian de Londres, l’union sacrée de la presse mondiale reflète-t-elle l’opinion publique mondiale ou le point de vue des élites ?
Libération titrait ce lundi « climat d’urgence » et l’édito « Notre génération face au jugement de l’histoire », que l’on retrouve dans Le Monde (mais titré « A Copenhague, douze jours pour changer le monde »), se justifie par le fait que « l’humanité se trouve confrontée à une situation d’extrême urgence » (plus urgente encore que la faim ?). Extrait :
« A moins d’unir nos efforts pour prendre des mesures décisives, le changement climatique va ravager notre planète et, ce faisant, perturber fortement notre prospérité et notre sécurité. Les dangers sont devenus tangibles en une génération. (...)
Dans les revues scientifiques, la question n’est plus de savoir si l’homme en est le grand responsable, mais combien de temps il lui reste pour limiter les dégâts. Cependant, à ce jour, le monde a réagi avec mollesse et sans enthousiasme. (...)
Les représentants politiques à Copenhague ont le pouvoir de façonner le jugement de l’histoire sur notre génération : celle qui a vu le défi et l’a relevé, ou celle qui était si stupide qu’elle a vu la calamité qui s’annonçait mais n’a rien fait pour l’éviter. Nous les conjurons de faire le bon choix. »
Un projet éditorial sans précédent, qui est le résultat, pour le rédacteur en chef adjoint du Guardian, Ian Katz « de semaines de négociations entre les journaux pour parvenir à un texte final, à l’image de l’empoignade diplomatique qui dominera ces 14 jours à Copenhague ». Aucune autre cause n’a suscité un tel projet, car, explique le directeur de la rédaction du Guardian, Alan Rusbridger :
« Les journaux n’ont jamais rien fait de pareil parce qu’ils n’ont jamais eu à couvrir une actualité pareille. Aucun éditorial tout seul ne pouvait espérer influencer l’issue de Copenhague, mais j’espère que notre message commun rappellera aux politiques et aux négociateurs ce qui est en jeu et les persuadera de dépasser les rivalités et l’inflexibilité qui avait jusqu’ici fait obstacle à un accord. »
« Une initiative de l’Europe anglo-saxonne et de ses anciennes colonies »
A y regarder de près, les 56 journaux ne représentent pas la presse à gros tirage mais plutôt des quotidiens de référence, des « journaux de l’élite bien pensante, assez chic », remarque Anthony Bellanger, chef des informations à Courrier International :
« C’est assez étonnant de voir qu’il y a une certaine diversité politique, avec des journaux de centre-gauche à commencer par le Guardian et aussi des quotidiens de centre-droit comme El Mundo, Corriere della Serra, Hürriyet, ou Novaya Gazeta.
Mais à l’exception de l’israélien Maariv, il est frappant de voir qu’il n’y a pas de presse populaire comme le Sun ou le Daily Telegraph. Quant aux pays africains ou arabes, les journaux sont ici tous anglo-saxons (comme le Daily Monitor ougandais ou le Kenyan The Nation).
Le Miami Herald est un journal conservateur de Floride assez peu lu, l’Amérique latine est réduite à trois journaux... Bref, si j’étais méchant je dirais que c’est une initiative de l’Europe anglo-saxonne et de ses anciennes colonies, très climato-compatible. »
« La naissance d’une nouvelle religion, païenne »
Ces dernières semaines, le soupçon de manipulations dans le milieu de la climatologie (affaire dit du « Climategate »), avait émoussé la confiance du public dans cette jeune science. Le géophysicien climato-sceptique Vincent Courtillot estime ce jeudi sur France Inter que « lorsqu’on dit que le débat est clos, c’est qu’on n’est plus dans le domaine de la science, mais de la religion ».
Autre sceptique, Serge Galam, chercheur en socio-physique à Polytechnique, s’inquiète aussi d’une certaine « idolâtrie » au nom de la prédiction scientifique du réchauffement :
« Copenhague est l’acte fondateur de la naissance d’une nouvelle religion, une religion païenne. On a ramené Dieu sur terre, et c’est la planète qui est devenue Dieu, on s’y réfère comme une idole, il faut un sacrifice salutaire sinon c’est l’apocalypse.
La différence avec les autres religions c’est qu’il n’y a pas d’amour, il n’y a pas de morale, il n’y a que du concret : il faut changer notre mode de vie ou si on transgresse en émettant trop de CO2, on peut se racheter avec la compensation carbone. L’Occident a réussi à rendre universelles ses valeurs, et demain elle exigera des autres la même punition. »
Les éditorialistes ne voient sans doute pas l’éventualité d’un effet boomerang de leur unanimisme, ils sont surtout dans une « démonstration de force » destinée à peser sur les politiques, comme le rappelle Anthony Bellanger de Courrier International :
« Un éditorial a vocation à dire ce que pense le journal. Et puis, il est compliqué d’expliquer aux gens les conséquences du réchauffement climatique, alors les journaux pensent qu’il vaut mieux avoir recours à un ton catastrophiste pour réveiller les gens. Il s’agit aussi de dire aux lecteurs “dans ces pages vous n’aurez pas une page de doute, les sceptiques ne sont pas les bienvenus”. »
Cette prise de parole unique en forme de lobbying médiatique aura-t-elle les effets escomptés ? Ou risque-t-elle d’agacer ?
- Sur Rue89Cinq clés pour comprendre les enjeux de Copenhague
- Sur Rue89Sauver la planète ou s'occuper des hommes ? Ou les deux ?
- Sur guardian.co.ukL'édito du Guardian annonçant l'opération
- Sur liberation.frL'édito commun en français
- Sur rue89.comTous nos articles sur Copenhague 2009
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Binationale
Binationale
Je ressens un profond malaise à voir la tournure que prend le débat sur cette Rue. Chère Sophie, autant j’avais apprécié ton papier donnant la parole à Serge Galam (« 90% de certitude = zéro preuve », autant j’ai l’impression que les articles qui se suivent sur le sujet depuis quelques semaines chargent un peu la barque. Genre : « Les riverains sont allergiques au trop médiatique, aux grandes messes, aux célébrités, aux bons sentiments... alors abondons dans leur sens, ils seront contents. »
Moi aussi, je suis dubitative vis à vis de l’initiative de l’édito unique. Mais bon sang, rappelez-vous les années 80, 90... Il était alors extrêmement mal vu par l’establishment (que vous dénoncez aujourd’hui) d’agiter le spectre de l’effet de serre et des évolutions climatiques. Il y a très peu de temps, sur ce même site, on traitait encore avec un mépris sans nom les Américains climato-sceptiques et leur abruti de président G. W. Bush.
Et puis voilà, retournement de situation. Je suis absolument scandalisée de voir traiter de « journaux de l’élite bien pensante, assez chic » ceux qui ont pris l’initiative de cet édito commun. Soudain, les torchons populaires que sont le Sun ou le Daily Telegraph sont parés de toutes les vertus parce qu’ils ont gardé leurs distances. (A vrai dire, ces mêmes journaux, à longueur de colonne, crachent sur les écolos en général, c’est normal).
Franchement, je ne sais pas à quel jeu vous jouez, mais je n’aime pas ça. Qu’il y ait des questions scientifiques à se poser, des épaules à hausser, des gens à railler, des coups de gueule à pousser sur le politiquement correct, OK. Mais là, c’est trop facile. C’est du bas de gamme.




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