02/12/2009 à 07h40

Rencontres d'Averroès : « Nous vivons une époque tragique »

Rémi Leroux | Rue89


L’historien Stéphane Audoin-Rouzeau aux Rencontres d’Averroès, à Marseille, novembre 2009 

À Marseille, Stéphane Audoin-Rouzeau, historien spécialiste de la Grande Guerre et l’ensemble des invités des Rencontres d’Averroès se sont penchés sur une « époque tragique », la nôtre. Et il n’y a pas vraiment de quoi se réjouir…

Les formes de la tragédie ont bien changé depuis Eschyle, Sophocle ou Euripide. Il n’est pas certain que les trois auteurs retrouveraient les ingrédients qu’ils y avaient mis à l’origine.

Pas dans les mêmes proportions en tout cas… À en croire les quelques penseurs de ce début de XXIe siècle invités aux Rencontres d’Averroès de Marseille, nous vivons « une époque tragique » et ça n’a rien de drôle. Forcément.

Tenez, pour Vassilis Papavassiliou, metteur en scène grec, l’Homme, ce contemporain universel, « n’est pas sûr et ça, c’est tragique ». Cet homme « pas sûr » qui donne chaque jour la preuve de sa fragilité, de son inconstance, cette « absence d’équilibre » selon Goethe qui peut faire basculer l’espèce humaine dans la tragédie.

Guerres et terrorismes

Celle des guerres par exemple, des génocides ou du terrorisme, composante moderne du fait guerrier. Pour Stéphane Audoin-Rouzeau, historien spécialiste de la Grande Guerre, vice-président de l’Historial de Péronne, « il existe dans le monde contemporain des situations de porosité permanente entre la société pacifiée et le fait guerrier qui se réinvente constamment » :

« Il y a effectivement une déprise de la guerre, dans cette acceptation de guerre totale telle qu’elle a été inventée au XXe siècle et qui s’est progressivement éloignée de notre horizon, mais cela n’empêche pas la guerre d’être “présente” dans l’espace social. »

Une « présence » que Farhad Khoskokavar, sociologue iranien, a décelée chez les combattants jihadistes ou dans la figure du martyre (dans sa dimension sacrée et non religieuse) :

« Il y a chez les martyres une transformation radicale du rapport entre la vie et la mort. Ils pensent qu’il n’y a pas d’autre voix que celle d’une violence totale et déterritorialisée, dans la perspective d’instaurer un ordre juste. »

Il y a, prolonge Stéphane Audoin-Rouzeau, une « sidération occidentale face au phénomène de martyre » et face à cette « désacralisation totale de la vie ». Mais il ne s’agit là que d’une figure parmi d’autres de ce « tragique contemporain » qui a traversé ces XVIe Rencontres d’Averroès.

Mon voisin, mon tueur…

Car dans cette perspective, l’historien a également insisté sur l’autre grande évolution de ce « fait guerrier » à partir notamment de l’expérience rwandaise. Stéphane Audoin-Rouzeau est longuement revenu sur cette idée de « différence inexistante » comme source possible de la tragédie moderne :

« Le surcroît de ressemblance, l’excès de similarité peut provoquer des angoisses qui conduisent à des attitudes ou des comportements plus radicaux. Le danger, d’une certaine manière, s’est rapproché de nous, de chacun. Ce danger peut prendre le visage de mon voisin… »

Un thème développé dans le film « My neighbor, my killer » d’Anne Aghion, sur le Rwanda précisément. En ce sens, prolonge Giuliano Da Empoli, sociologue et journaliste italien, « l’évacuation du mal n’est pas possible ».

Pour celui qui est également adjoint à la culture de la ville de Florence, on trouve dans ces expériences extrêmes « une métaphore de la conception de risque épidémique », propre à notre monde contemporain.

La politique est-elle tragique ? Pis...

Une généralisation du risque qui n’épargne pas non plus cette « sphère pacifiée » auquel Stéphane Audoin-Rouzeau fait référence. Risque sanitaire, pandémies, violence économique, monde de l’entreprise, etc.

Et la figure de l’homme politique dans tout ça ? Est-il, lui aussi, tragique ? Vassilis Papavassiliou préfère avancer l’hypothèse qu’il est devenu « le spectacle même » :

« La scène politique ne tient ni de la tragédie ni de la comédie. Tout cela participe de la parodie et c’est bien le fond du problème politique de notre époque. »

Les colonels grecs, Salazar ou Hitler, Mussolini.. les grandes figures des dictatures ? « Des parodies ! Pas seulement Mussolini, ajoute le metteur en scène, voyons des exemples italiens bien plus récents... »

Et Dieu dans tout ça ?

Le philosophe Michel Guérin, l’historien Jean-Christophe Attias et le politologue Mahmoud Hussein ont également apporté leur pierre à l’édifice de ces Rencontres d’Averroès en interrogeant les relations complexes du couple « Dieu et le tragique »...

Comment réconcilier « un Dieu de certitude et de cohérence à priori » (Mahmoud Hussein) et cette « absence de réponse, de raison d’être » propre au tragique (Michel Guérin) ?

Passant d’un monothéisme à l’autre, ils ont ainsi convoqué quelques-uns des grands fondements religieux - l’exode et le génocide pour le judaïsme, la toute-puissance de Dieu et la liberté de l’homme dans l’Islam, la bonne nouvelle, la figure de Jésus, voire la mort de Dieux pour le christianisme - pour tenter d’y parvenir...

Pour Takis Théodoropoulos, éditeur et romancier grec, « si le drame s’occupe des problèmes de plomberie de la condition humaine, la tragédie, elle, dit l’insoluble... » Et, au fond, c’est peut-être là tout le problème.

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  • franc parleur
    franc parleur
    anarchieevangelique.wordpress. (...)
    • Posté à 09h08 le 02/12/2009
    • Internaute 75335
      anarchieevangelique.wordpress. (...)

    Ce que l’on voit ressortir de toutes nos tragédies, ce sont des « programmes » autoritaires de nettoyage social/économique/écologique.
    Mais aucun programme, même non autoritaire, même ultra écologique ne changera le monde,
    si demeure dans les coeurs la « pollution » qui les contient toutes :

    le « péché » ;
    nos vies détournées de la Vie.

    L’écologie prioritaire est celle de nos âmes.
    Lien

    • pikasso02
      • Posté à 09h29 le 02/12/2009
      • Internaute 10134

      D’accord avec vous. J’ai donc cliqué sur top. Vous aviez alors 1 vote sur top. Comment expliquer que Rue89 m’ait accordé 2 votes mais vous ait dégradé d’une case ? Pourquoi m’accorder 2 votes ? Pourquoi, ne pas voir s’afficher 2 votes sur top ? Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas.

      • franc parleur
        franc parleur répond à pikasso02
        anarchieevangelique.wordpress. (...)
        • Posté à 09h50 le 02/12/2009
        • Internaute 75335
          anarchieevangelique.wordpress. (...)

        Ne vous inquiétez pas trop du fonctionnement aléatoire des « top », aussi capricieux qu’un bulletin de vote entre deux sondages -
        mais merci du votre !

        « Tout changement implique le changement de soi car si l’être humain ne change pas lui-même, il ne pourra changer durablement le monde dont il est le responsable. »

        « Pour que les arbres et les plantes s’épanouissent,
        pour que les animaux qui s’en nourrissent prospèrent,
        pour que les hommes vivent,
        il faut que la terre soit honorée »
        Pierre Rabhi.

      • jyeden
        jyeden répond à pikasso02
        khmer vert ( age des caverne, (...)
        • Posté à 10h18 le 02/12/2009
        • Internaute 20631
          khmer vert ( age des caverne, (...)

        il faudrait confirmation mais peut etre que

        tu lis le commentaire
        qui a un vote
        le temps que tu lises quelqu’un(e) vote
        ce deuxième vote n’apparais que quand toi meme tu votes
        donc en votant tu a l’impression que tu as voté plusieurs fois et pas dans le bon sens
        il faudrait que rue89 confirme
        mais après tout quelle importance ?

    • zénon denon 84
      zénon denon 84 répond à franc parleur
      Bonne
      • Posté à 09h39 le 02/12/2009
      • Internaute 30028
        Bonne

      Tien ,

      Une hirondelle ...
      puis peut-être deux nirondelles !
      qui sait . ?

      Vive la vie .( !) .
      Carpe Diem __________________________________________

      • franc parleur
        franc parleur répond à zénon denon 84
        anarchieevangelique.wordpress. (...)
        • Posté à 09h41 le 02/12/2009
        • Internaute 75335
          anarchieevangelique.wordpress. (...)

        Bonjour Zenon,

        « Le savoir acquis dans un pays étranger peut être une patrie et l’ignorance peut être un exil vécu dans son propre pays » (Averroes)

  • leo s
    leo s
    (...)
    • Posté à 09h41 le 02/12/2009
    • Internaute 73621
      (...)

    « nous vivons une époque tragique »

    que faire ?

    • jyeden
      jyeden répond à leo s
      khmer vert ( age des caverne, (...)
      • Posté à 10h19 le 02/12/2009
      • Internaute 20631
        khmer vert ( age des caverne, (...)

      on pourrait s’arreter pour reflechir au lieu de foncer d’un travail idiot à une consommation effrénée

      • franc parleur
        franc parleur répond à jyeden
        anarchieevangelique.wordpress. (...)
        • Posté à 11h02 le 02/12/2009
        • Internaute 75335
          anarchieevangelique.wordpress. (...)

        Oui !

        On peut aussi cesser de cautionner l’absurde et l’insensé, l’étouffant et l’avidité érigée en système, refuser d’obéir par obéissance, désobéir de droit naturel.
        Bref,
        Devenir un « non-coopérateur intransigeant »
        Lien

         
        • zénon denon 84
          zénon denon 84 répond à franc parleur
          Bonne
          • Posté à 12h28 le 02/12/2009
          • Internaute 30028
            Bonne

          Cher voisin ,
          bonjour _
          Suis bien heureux de vous retrouver
          apres un long silence .
          Salutaire ...le silence .

          Il permet entr’autre d’entendre ...l’autre .
          Je vous souhaite une excellente journée .
          La plus belle
          avant une autre ! ! !
          Ah les mains dans le cambouis ,
          c’est aussi ça la vie .Croyez pas ?

          M’enfin , surtout ne pas s’endormir ...

        1 autres commentaires
    • pablico
      pablico répond à leo s
      À la porte d'un sourd, 
un jour (...)
      • Posté à 16h17 le 02/12/2009
      • Internaute 14278
        À la porte d'un sourd, 
un jour (...)

      c’est une bêtise, de l’hypocondrie, toutes les époques ont été tragiques... toutes..

      Mais pour certains cela se passe correctement dans le tragique, pour d’autres c’est l’enfer...

      la tragédie est le passé, le présent et l’avenir de l’homme...


      - Le tragique mène le protagoniste principal à une fin irrévocable, contre laquelle il va lutter jusqu’au bout mais en vain.
      - Le tragique mêle des sentiments forts et exacerbés par celui qui lutte contre son destin.
      - La passion et la haine se confondent dans une tension qui retranscrit la menace omniprésente de la fatalité, qui tomberait soudainement et accomplirait la destinée.

    • Honnecourt
      Honnecourt répond à leo s
      • Posté à 17h05 le 02/12/2009
      • Internaute 23879

      Peut-être méditer ce que disait Miguel de Unamuno dans « Le sentiment tragique de la vie » :
      « Plus la vie est agréable et enchanteresse, plus horrible est
      l’idée de la perdre. Et c’est ainsi que se corrompent les
      cultures et que viennent les décadences. »

      Le système qui est le nôtre, celui de la surconsommation, de la cupidité de quelques-uns au détriment du plus grand nombre veut nous faire croire que la vie est belle et ravissante. Ce qui est faux nous le voyons bien...... partant de là notre civilisation est en phase de décadence avancée.

  • beaumasque
    beaumasque
    Conseiller municipal d' (...)
    • Posté à 12h20 le 02/12/2009
    • Expert 12155
      Conseiller municipal d' (...)

    Il ne me semble pas nécessaire de faire appel au terrorisme, aux djihadistes ou au massacre au Rwanda pour déceler « des situations de porosité permanente entre la société pacifiée et le fait guerrier qui se réinvente constamment ».

    Je pense que cette « société pacifiée » ne l’est pas tant que cela. Nous vivons pacifiquement dans des sociétés où nos dirigeants (politiques, chefs d’entreprises) et une partie des intellectuels nous parlent quotidiennement de guerre (économique), de conquêtes (de marché), de pertes (d’emplois) ou de mobilisation sur le front(encore de l’emploi).

    Dans une société confondant développement des individus et individualisme et qui prône la guerre de tous contre tous à travers un chacun pour soi mortifère, l’idéologie guerrière est partout.

    Il n’est qu’à voir comment aujourd’hui le sport et certaines compétitions sportives favorisent le retour à la constitution de bande, de clan et s’accompagnent de comportements violents, de slogans guerriers (les supporters qui pour les couleurs de leur club et l’adrénaline de l’affrontement déferlent sur certaines villes nécessitant un déploiement de force de police impressionnant en sont un exemple).

    Il n’y a pas si longtemps à propos de rugbymen pénétrant sur le stade un commentateur parla de gladiateurs. Les valeurs du sport souvent tant chantées sont aussi celles de la compétition, de l’affrontement, de la victoire (y compris à tous prix) et il n’est (malheureusement) pas rare d’entendre sportif et ou commentateur dire qu’il faut tuer (symboliquement) l’adversaire pour le vaincre.

    Il ne faut pas se fier à l’apparence pacifiée de cette société qui à toujours besoin de se rassembler autour d’un ennemi (le bolchévisme d’hier ou l’islamisme d’aujourd’hui) pour se mobiliser et oublier ses démons et contradictions intérieurs et qui a pu se penser comme l’aboutissement de l’histoire et imaginer en même temps le concept de guerre des civilisations.

  • Vuedechezmoi
    Vuedechezmoi
    utopiste
    • Posté à 13h14 le 02/12/2009
    • Internaute 63037
      utopiste

    Aucune époque n’est tragique, ce sont les hommes depuis toujours qui sont tragiques. La Vie, elle, sait parfaitement ce qu’elle fait mais il faut toujours que l’homme, cette engence, totalement étrangère à la Vie sur terre, est manipulable jusqu’à la caricature. Cette engence continue encore et toujours de porter son petit bulletin de vote dans une urne persuadé que là, se joue ce leurre moderne qu’ils nomment la démocratie. Belle invention qui mène le bal des illusions puis des désillusions depuis des lustres !

    • zénon denon 84
      zénon denon 84 répond à Vuedechezmoi
      Bonne
      • Posté à 15h29 le 02/12/2009
      • Internaute 30028
        Bonne

      Faute de mieux ,
      bien obligé de passer par là !

      La perfection voire la bonté
      étant tres rare .
      Sinon ça se saurait
      sinon ça se verrait ...aussi
      ______________________
      ça c’est pour le nombre ,en ce qui concerne l’individu unique ,c’est une autre histoire_Heureusement_
      ____________________________________________________

  • benji25
    benji25
    ()
    • Posté à 14h58 le 03/12/2009
    • Internaute 97913
      ()

    Il y a effectivement une déprise de la guerre, dans cette acceptation de guerre totale telle qu’elle a été inventée au XXe siècle et qui s’est progressivement éloignée de notre horizon, mais cela n’empêche pas la guerre d’être « présente » dans l’espace social. »

    Je suppose qu’ici, par guerre totale, vous entendez généralisation du conflit à une échelle mondiale. Je suis d’accord pour dire que les « champs de bataille » se sont déplacés à plusieurs milliers de kilomètres de nos pays. Par contre, pour moi, la guerre n’est absolument pas présente dans l’espace social, du moins si l’on vit en Europe ou aux Etats-Unis. Nos nations, certes sont en guerre et engagées dans des conflits, qui ne touchent pas physiquement les populations civiles occidentales. Dire que mon pays est en guerre si je n’en subis pas les concurrences directes, signifie que dans mon espace social, ce conflit n’impacte aucunement (ni mon comportement, ni mes décisions).
    Soyons francs 2 min, quel français (outre un militaire) peut légitiment affirmer qu’il ressent vivre dans un pays engagé en guerre ?

  • benji25
    benji25
    ()
    • Posté à 15h05 le 03/12/2009
    • Internaute 97913
      ()

    Vivons-nous une époque tragique ?
    Je ne le crois pas, je crois seulement que nous vivons à une moment charnière de notre Histoire. Chaque époque a ses joies et ses malheurs.

    Chacun d’entre nous, en tant que « contemporain universel » ne serait pas sûr de lui, ce que Vassilis Papavassiliou entrevoit tragiquement. Pour moi, qui ne suis pas un « intellectuel », cette inconstance, cette fragilité est l’essence même de l’Homme et est ce qui en fait sa richesse. Je ne crois pas que c’est cette abscence d’équilibre qui fasse basculer l’Homme dans la tragédie, ce serait plutôt sa dureté, son assurance et cette conviction qu’il est dans son droit, je dirais même sa volonté de faire preuve d’ethnocentrisme et d’imposer sa loi.
    Vive la fragilité de l’homme ! !