vos reactions 05/11/2009 à 17h05

Oui, on peut faire un film sur un génocide, en restant digne et vigilant

Philippe Van Leeuw | Cinéaste

Je voudrais revenir sur la question de l’« irreprésentabilité » du génocide, récemment traitée par Rue89. Claude Lanzmann y répond par l’affirmative, considérant que toute tentative est vouée à l’échec. Ce disant, il procède par exclusive et tente d’imposer un dogme de la représentation.

Lorsqu’en 1994, j’ai reçu le témoignage des coopérants belges qui m’ont raconté qu’ils avaient laissé la nourrice de leurs enfants cachée dans le plafond de leur maison de Kigali, c’est elle qui m’est apparue, c’est avec elle que je me suis retrouvé, c’est sa cachette que j’ai imaginée, et les cris autour d’elle, se rapprochant inexorablement, et c’est cette nasse, ce piège que j’ai vu et qui ne m’a plus quitté.

C’était une image à ce point concrète qu’il m’était facile de la décrire, et de la reproduire. Et lorsque j’ai entrepris mon travail d’écriture, il n’a jamais été question d’autre chose qu’une fiction, qui représente cette image et les suivantes, et qui nous permettent la plus grande proximité avec cette femme.

Je voulais qu’on puisse s’identifier à elle, et vibrer et ressentir de la manière la plus intime les émotions et la souffrance qui l’habitent.

Respect des victimes, rejet du spectaculaire et de l’interprétation

Seul un travail de fiction, une personnification, un récit à la première personne du singulier permet cela. Les récits de Primo Levi où Elie Wiesel, ou même les témoignages recueillis par Jean Hatzfeld [auteur d’ « Une saison de machettes », ndlr] ne sont pas différents. Ils parlent chacun d’une singularité, d’une situation personnelle.

Ce qui les rend remarquable à mes yeux, c’est qu’ils soient à ce point dignes et pudiques, tout en étant terriblement concrets. Ce sont aussi des témoignages, situation à laquelle je n’ai pas accès, mais qui ne m’empêche pas d’essayer de comprendre et de transmettre, comme Jean Hatzfeld.

Les seuls repères fiables étant la dignité et le respect des victimes, le rejet du spectaculaire et de l’interprétation.

L’actrice du film, Ruth Nirere, est elle-même rescapée du génocide. C’était pour moi une condition sine qua non de ce projet. J’aurais été le premier choqué de voir une comédienne faire une composition à partir d’un personnage comme celui-ci, si brillante fut-elle. Il fallait que Jacqueline soit incarnée, qu’elle soit authentique, que sa crédibilité ne puisse pas être mise en doute.

La position de Lanzmann revient à sanctuariser l’Holocause

Déclarer que toute tentative est vouée à l’échec conduit à une sanctuarisation de la notion de génocide, l’Holocauste en particulier. Elle ne peut à mon sens produire qu’immobilisme et éloignement.

Or la souffrance est là, elle ne peut pas être ignorée ni sublimée. Elle doit rester un terrain d’évocation et de reconnaissance. Elle passe cependant par la singularisation, par l’histoire d’une personne. Pour moi, c’est Jacqueline.

Ce qui est irreprésentable, c’est le nombre, la masse des victimes. Il l’est pour tout le monde, il nous est impossible de mesurer ce nombre et de lui donner une dimension, donc lui donner une sensation, une émotion, est hors d’atteinte.

C’est un constat que nous faisons tous puisque nous pouvons dire 6 millions ou 800 000 morts, mais que nous ne parvenons pas à nous situer dans cet ensemble. Seul l’un d’entre eux est capable de nous appeler, de nous attirer à lui, et de nous faire entrevoir sa souffrance.

C’est cela que j’ai fait. Je ne pense pas qu’il faille procéder par exclusive, mais au contraire par accumulation. Chaque témoignage, chaque récit est utile et important. Le seul préalable étant à mes yeux de rester toujours digne et vigilant.

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  • Waldeck
    Waldeck
    Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)
    • Posté à 17h23 le 05/11/2009
    • Internaute 36864
      Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)

    -« Oui, on peut regarder un film sur un génocide, en mangeant du pop-corn et en restant digne et vigilant »

  • Deborah
    • Posté à 17h51 le 05/11/2009
    • Internaute 3584

    A chacun sa conception de la dignité. En somme, l’idée que le spectacle de génocides vous coupe l’appétit vous incite à demander qu’on n’en voit jamais d’image. La rescapée que je suis pense au contraire qu’il faut aussi montrer, pas seulement parler. Je pense en effet que Lanzmann ghettoïse le massacre nazi et cela fait plus que me gêner. Au demeurant, quand dans son film Lansmann fait refaire à un malheureux coiffeur d’Auschitz les gestes de couper les cheveux qu’il avait dû faire au camp, je suis gênée parce qu’il montre un geste qui justement, est une reproduction pas une réalité. Une reproduction qui d’ailleurs fait souffrir son cobaye.
    En effet, on peut montrer le réel. Reste à savoir comment on décide de le faire, quant à ce qu’en feront les spectateurs c’est une affaire différente. Et que ce soit en mots ou en images, nous savons tous qu’il y aura toujours des imbéciles pour bouffer du pop corn quand ils en seront témoins. Il faut parler et il faut montrer. En espérant ouvrir des consciences.

    • Waldeck
      Waldeck répond à Deborah
      Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)
      • Posté à 18h30 le 05/11/2009
      • Internaute 36864
        Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)

      -« Et que ce soit en mots ou en images, nous savons tous qu’il y aura toujours des imbéciles pour bouffer du pop corn quand ils en seront témoins. Il faut parler et il faut montrer. En espérant ouvrir des consciences. »

      C’est ce que mon commentaire iconoclaste voulait exprimer !

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 18h33 le 05/11/2009
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    je ne vois pas comment on peut comparer un film documentaire, comme Shoah, fait uniquement d’entretiens et un film de fiction, forcément romancé.
    Ce sont deux genres différents.
    La vraie question serait : peut-on romancer l’Histoire ? que ce soit la Shoah ou tout autre drame humain.

  • Waldeck
    Waldeck
    Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)
    • Posté à 09h35 le 06/11/2009
    • Internaute 36864
      Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)

    -« On me dit à présent que ces mots n’ont plus cours,
    Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour,
    Que le sang sèche vite en entrant dans l’histoire,
    Et qu’il ne sert à rien de prendre une guitare.
    Mais qui donc est de taille à pouvoir m’arrêter ?
    L’ombre s’est faite humaine, aujourd’hui c’est l’été,
    Je twisterais les mots s’il fallait les twister,
    Pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez. »

    Nuit & Brouillard - Jean Ferrat -

    ...« Je twisterais les mots s’il fallait les twister,
    Pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez. »

    Pourquoi pas, en effet ? ...

  • Vincente
    • Posté à 13h30 le 06/11/2009
    • Internaute 31385

    Il y a eu récemment un film « sur un génocide », qui est resté « digne et vigilant », en plus c’est une œuvre importante y compris artistiquement parlant : « L’important c’est de rester vivant », de la réalisatrice franco-cambodgienne Roshane Saidnattar.

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