CV anonyme : les cinq casse-tête des recruteurs
Le CV anonyme, comment ça marche ? Après l’annonce d’un test grandeur nature par le gouvernement, les DRH se creusent la tête. Pour effacer les détails trop personnels, faut-il utiliser un logiciel ou faire appel à des humains ? Doit-on masculiniser les CV des femmes et cacher les hobbies des candidats ? Comment repérer les plus expérimentés sans connaître leur âge ? Et au fait, combien ça coûte ?
Comment rendre un CV anonyme ?
Première solution, automatique : un logiciel repère les zones à effacer et les détails à cacher. Axa et Accor, qui testent déjà le CV anonyme, font ainsi appel à Lingway, société spécialisée dans la « recherche sémantique ».
Le procédé est simple. Axa et Accor dressent une liste de détails qu’ils jugent potentiellement discriminatoires. Lingway récupère les CV déposés sur les sites des deux groupes ou scanne ceux envoyés par courrier, puis les soumet à son logiciel.
Les CV sont analysés, expurgés et reformatés dans une présentation standardisée. Durée de l’opération : « environ une seconde », selon Etienne Normier, vice-président de Lingway en charge du dossier.
L’autre solution est plus artisanale. Le conseil régional d’Aquitaine s’est tourné vers une entreprise d’insertion de Pau, Step : ses salariés examinent eux-mêmes les CV. Une méthode adaptée aux besoins de la région (35 recrutements en un an), moins à ceux des grands groupes.
Jusqu’où aller dans l’anonymat ?
Un CV anonyme, ce n’est pas seulement un CV sans nom ni prénom. Le rapport de l’association A compétence égale, qui réunit 40 cabinets de recrutement, note « un large consensus sur les mentions qui pourraient être
interdites » :
- l’âge et la date de naissance
- la photo
- la situation de famille
- la nationalité
- le sexe
Certains vont plus loin. Ainsi, les CV reçus par le conseil régional d’Aquitaine ne permettent pas de connaître la durée de l’expérience professionnelle. Si celle-ci dépasse deux ans, le CV affiche une étoile : une manière de repérer les candidats expérimentés sans préjuger de leur âge, selon une porte-parole.
Les logiciels proposent aussi de cacher le sexe, en masculinisant tous les mots. Le test mené par le cabinet Alain Gavand Consultants n’a pas été entièrement concluant : « Certaines mentions relatives au genre subsistaient, par les adjectifs, les participes passés. »
Transformer une candidate en candidat au nom de l’égalité des sexes, ça peut aussi sembler contradictoire. « On peut remplacer “hôtesse de l’air” par “steward”, mais ça peut être perçu comme discriminant », note Etienne Normier chez Lingway.
Certains recommandent aussi de cacher les hobbies : même si le vocabulaire du CV a été masculinisé, un DRH sexiste sera plus séduit en lisant « rugby » que « danse ».
Comment choisir les candidats ?
En théorie, l’anonymat facilite la tâche des recruteurs et leur fait gagner du temps. Des CV standardisés et ne fournissant que des informations objectives sont plus faciles à comparer.
Pourtant, parmi les cabinets membres de l’association A compétence égale, la moitié est opposée au système. Selon eux, le CV anonyme ne garantit pas forcément que les meilleurs candidats seront sélectionnés.
Comment, par exemple, évaluer l’expérience professionnelle sans connaître sa durée ? Impossible, également, d’avoir la moindre idée de la personnalité du candidat. D’autant qu’en toute logique, les lettres de motivation devraient être interdites : trop révélatrices.
Ce n’est que lors de l’entretien que le recruteur découvrira vraiment le candidat. Et c’est là que l’essentiel se jouera, rappelle A compétence égale :
« Si le CV anonyme permet de passer le premier “filtre”, il ne fait que reporter la discrimination à l’entretien (ou la pré-qualification téléphonique) et peut même servir de “bonne conscience” vis-à-vis de pratiques discriminatoires ultérieures. »
Combien ça coûte ?
L’argument financier n’est pas à négliger. Selon le rapport d’A compétence égale, c’est même une des principales explications des réticences de certains recruteurs.
Chez Lingway, les tarifs évoluent autour de « 20 000 euros par an pour 100 000 CV », selon Etienne Normier. Soit 20 centimes pièce. Mais les prix varient selon le volume traité. « Pour une petite entreprise, ça sera plus compliqué », admet Laurent Meggs, directeur marketing.
La méthode artisanale coûte cher, elle aussi. Ainsi, Step facture au conseil régional d’Aquitaine 150 euros pour le traitement de cinq CV, puis 15 euros par CV supplémentaire. La prestation inclut cependant la gestion des annonces d’emploi sur le web et dans la presse.
Quelles entreprises sont concernées ?
En 2006, la loi pour l’égalité des chances avait imposé aux entreprises de plus de 50 salariés d’examiner le CV d’un candidat « dans des conditions préservant son anonymat ». Quelles conditions ? Les décrets devant le préciser n’ont pas été publiés, et la loi n’a jamais été appliquée.
Nicolas Sarkozy s’est emparé du sujet dans un discours sur la diversité, en décembre 2008. En restant assez mesuré :
« Sur ce sujet j’ai conscience que nous n’avancerons pas par la contrainte mais par la conviction et le pragmatisme. »
Le président annonçait néanmoins une expérimentation menée avec « cent grandes entreprises ». Le résultat est un peu plus modeste : le test lancé par le gouvernement ne concernera que 49 entreprises, pendant six mois. Après la loi avortée de 2006, cette avancée ressemble surtout à un retour à la case départ.

Dessin de Chimulus
Illustration : le CV d’un journaliste de Rue89 anonymisé (DR)
- Sur Rue89CV anonyme : un bon début mais pourquoi en rester là ?
- Sur Rue89Comité sur la diversité : Yazid Sabeg répond à Patrick Weil
- Sur Rue89Les femmes, toujours des exceptions dans le CAC40
- Sur acompetenceegale.comLe rapport publié en juin par l'association A compétence égale
- Sur elysee.frLe discours de Nicolas Sarkozy sur la diversité en décembre 2008
- Sur gouv.frLa loi de 2006 qui devait rendre le CV anonyme obligatoire
- Sur rue89.comDiscriminations: pourquoi la France est-elle si indulgente?
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Jeune insolent
Jeune insolent
Beaucoup d’efforts pour peu, voire aucun résultat.
Pour embaucher un salarié, il est indispensable d’établir une relation de confiance, et donc de bien le connaitre, de s’en sentir proche. Tout ce qui est caché dans le CV anonyme apparaitra à l’entretien. Même sans le CV anonyme, les recruteurs peuvent inviter des « minorités visibles » aux entretiens pour se donner bonne conscience, sans jamais les embaucher.
Ce qu’il faut, c’est changer les mentalités pour qu’un recruteur puisse se sentir proche d’une personne très différente.
Pour les grosses boites, on peu aussi regarder les ratios de femmes, de « minorités visibles », de handicapés, etc.
Il faut aussi encourager l’entreprenariat parmi ces « minorités » : si le patron est une femme noire, par exemple, il y a des chances que le recrutement soit différent...




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