Enquête 01/11/2009 à 14h15

Quand la dictature argentine espionnait ses opposants à Paris


C’est une histoire comme seule la mort peut en faire naître. Gabriel Périès, co-auteur d’un livre sur le Rwanda avec David Servenay, a perdu son père l’été dernier. Quelques mois auparavant, il avait retrouvé dans les archives familiales une photo d’un congrès d’opposants argentins organisé en 1978 à Paris par son père.

Une photo dans les archives d’une famille d’exilés

Regardez bien cette image. Derrière les orateurs assis autour d’une table, voici Georges Périès, biologiste, directeur de recherche au CNRS, fine moustache et lunettes. A quelques mètres, un jeune homme observe la scène, regard en coin : le capitaine Alfredo Ignacio Astiz, officier de renseignement de la Marine argentine, en infiltration dans les milieux d’opposants.


Le capitaine Astiz avec Georges Périès lors d’un congrès d’opposants argentins en 1978 à Paris (DR)

Dans les années 70, les Périès accueillent régulièrement les opposants aux dictatures sud-américaines de passage à Paris. Pour les seuls Argentins, ils sont 500 000 opposants à choisir alors les chemins de l’exil.

Fin 1977, à l’approche de la coupe du Monde de football prévue à l’été 1978, les opposants de gauche organisent plusieurs manifestations pour dénoncer la dérive meurtrière (au moins 30 000 morts et disparitions) de la dictature du général Videla. Au premier rang des tortionnaires, les hommes de la tristement célèbre Esma, l’Ecole de mécanique de la Marine à Buenos Aires.


Pour soigner son image, Buenos Aires organise un grand congrès international sur le cancer à l’automne 1978. Plusieurs grands noms de la recherche refusent de faire le voyage. D’où l’initiative de Georges Périès, chercheur à l’hôpital Saint-Louis à Paris, d’organiser un contre-congrès sur le cancer à la faculté de pharmacie de Paris, les 5 et 6 octobre 1978, sous la présidence du Prix Nobel de médecine André Lwoff. Histoire de montrer que les chercheurs aussi peuvent s’engager sur le terrain politique.

L’infiltration des milieux d’opposition à Paris

Voici comment Gabriel Périès, universitaire spécialiste des doctrines
contre-insurrectionnelles, a découvert la silhouette de « l’Ange blond », surnom du capitaine Astiz :

« L’été dernier, avant de faire une présentation sur la vie de mon père à Buenos Aires, j’ai dû agrandir la photo. Et là, je découvre ce visage que je connais et que plusieurs personnes ont ensuite reconnu : Astiz. »


Or, cette photo est la seule preuve incontestable de la présence d’Alfredo Astiz en France. Plusieurs témoignages avaient déjà fait état de la présence de l’officier à Paris, en avril 1978.

Il avait alors été identifié par une de ses victimes lors d’une réunion d’opposants. Libération en avait parlé. Question : pourquoi l’officier de renseignement est-il toujours à Paris, six mois après avoir été identifié par des exilés ?

Réponse de Sophie Thonon-Wesfreid, avocat des familles de deux religieuses françaises victimes du capitaine Astiz. (Voir la vidéo)

A Paris, une structure clandestine de lutte anti-guérilla

Fin 1977, le capitaine Astiz et une poignée d’hommes sont dépêchés à Paris pour animer le « Centro Piloto ». Cette structure, intégrée au plan Condor de coopération des dictatures du Cône sud, est basée avenue Georges Mandel. Officiellement, elle a pour mission de « diminuer la virulence de la campagne » contre l’Argentine en suscitant une communication favorable au gouvernement.


En fait, comme l’explique le journaliste Horacio Verbitsky dans Pagina12, les agents du Centro piloto doivent détecter, parmi les exilés, des militaires en rupture de ban et des dirigeants politiques.

A Paris, Alfredo Astiz se fait appeler Alberto Escudero. Il est entouré par une équipe de marins qui opèrent aussi sous une fausse identité : Antonio Pernías, Enrique Yon et le journaliste Ariel Bufano. Gabriel Périès pense que certains d’entre eux sont, ce jour-là, aux côtés de « l’Ange blond de la mort ».

Ces hommes ont aussi pour tâche de favoriser l’ascension politique de l’Amiral Massera, l’un des chefs de la junte qui entend accéder au plus haut niveau, par des contacts en France.

Un mois après cette photo du contre-congrès, le 8 novembre 1978, l’Amiral Massera a rendez-vous à l’Elysée avec le président Giscard d’Estaing. L’officier tend au chef de l’Etat une liste des disparus français en Argentine, certains noms sont affublés d’un rond. Le signe de la mort. L’indice aussi que l’exécutif français est parfaitement au courant de la situation en Argentine. (Voir la vidéo)

En Argentine, la photo d’Astiz a été publiée début septembre dans le quotidien Pagina12. Jusqu’à maintenant, l’officier de renseignement a échappé aux poursuites. A partir du 19 novembre, il sera à la barre d’un tribunal argentin pour répondre de ses actes avec les anciens de l’Esma.

Yemeli Ortega et David Servenay

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  • 20 réactions
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  • mauser
    • Posté à 14h30 le 01/11/2009
    • Internaute 4683

    Je ne pige pas qu’est ce qui vous choque dans la chose La pasivité ou la connaissance des faits par les français ?
    Vous oubliez que nous avons prétéz le Général Assares le colonel Trinquier et ? aux amèricains pour leurs diverses écoles dont les plus prometteurs des miliciens sud amèricains étaient issus.
    Qu’un agent de renseignement agisse sur notre sol une fois démasquè . Solution de facilitè des plus courantes utilisées dans tous les pays du monde
    Qu’un homme ayant exécutè des française ne soit pas inquitè le savait on à l’époque dans ce cas ou même p)lus tard l’on peut faire passer un message pour les suivant Un jour il met le contact de sa voiture et se vaporise pas trop inutile de causer des dégats collatèreaux Remarquez il n’est pas trop tard pour le faire.

  • REMARQUEUR -Compte bloque-
    • Posté à 15h17 le 01/11/2009
    • Internaute 78816
      freelance

    Un film à voir absolument : « Buenos Aires 1977 » qui suit la torture des soupçonnés de dissidence à la dictature de la junte.
    C’est très révélateur, un parallèle avec ce qui se passe depuis des années à Guantanamo par exemple ou tout autre régime militaire autoritaire.

  • Adéménagé le 3 janvier 2011
    • Posté à 16h26 le 01/11/2009
    • Internaute 29846
      menuisier

    C’était bien Aussares qui avait été envoyé en Amérique du Sud, pour instruire les dictateurs dans la « guerre contre la subversion » ?

    La France giscardienne collaborait (le terme est voulu) alors discrètement (car chez ces gens là le courage est une notion étrange) avec les tortionnaires qui après tout n’exécutaient que quelques opposants de gauche tout en restaurant le libr marché.

    L’essenciel était sauf..

    • kebra
      kebra répond à Adéménagé le 3 janvier 2011
      Bisounours killa
      • Posté à 21h45 le 01/11/2009
      • Internaute 8550
        Bisounours killa

      Je te confirme pour Aussaresses. Il était bien en poste au Brésil et chargé de la lutte anti-subversive pour toute la région. Il a formé les tortionnaires argentins.

      La France giscardienne était un allié total des américain, Giscard et les RI c’est le parti de l’étranger dénoncé par Chirac. Aussaresses, le Condor, le Gladio, que de belles collaborations dans les pires manips de l’époque.

      Je me demande bien oû les français n’ont jamais été coller la merde. A part le Japon, je ne vois pas. .

      • Adéménagé le 3 janvier 2011
        Adéménagé le 3 janvier 2011 répond à kebra
        menuisier
        • Posté à 00h23 le 02/11/2009
        • Internaute 29846
          menuisier

        L’Australie me semble vierge également de ce point de vue là.

        Il me semble que le Français y a été plus gibier que chasseur, mais je me trompe peut être :

        Il est tard.

  • tweesty
    tweesty
    Gaucher et contrarié
    • Posté à 16h51 le 01/11/2009
    • Internaute 83901
      Gaucher et contrarié

    En fait, la France n’a jamais vraiment quitté l’OTAN, créee, faut-il le rappeler, pour lutter à l’échelle internationale contre les dérives gauchistes.
    Au moins à l’époque, on accueillait encore les réfugiés politiques...

  • alberte
    alberte
    Sage-femme retraitée
    • Posté à 17h05 le 01/11/2009
    • Internaute 60250
      Sage-femme retraitée

    Au fond,les délinquants génocidaires devraient se souvenir que toujours, un jour où l’ autre ils seront découverts et auront des comptes à rendre. mais cette histoire jette un jour assez glauque sur la présidence de Giscard - d’ Estaing. Comment a - t - il pu tolérer que cet individu reste en france après avoir été découvert ;
    Quant - à la présence du Gal Ausaresse en argentine pour former les tortionnaires, elle ne me surprend pas, vu son parcours. Mais ce qui est étonnant c’ est qu’ il ait conservé son grade de général et les royalties qui vont avec ! ! ! n’ aurait - il pas dû être déchu ? ?

    • mauser
      mauser répond à alberte
      • Posté à 18h12 le 01/11/2009
      • Internaute 4683

      Aussares enseignait aux USA à fort Brag si ma mèmoire est bonne dans ce qui était l’école des amèriques
      En suite il est passé par le Brèsil dans ses mémoires il ne me semble pas mentionner l’argentine Bon je peux me tromper mais je ne les ai plus sous la mian et faire 500 Km juste pour
      A la suite de ses mémoires il lui a été retiré sa légion d’honneur et il a été radiè du cadre de réserve ce qui lui fait perdre son 1/4 de place et fait passer une part de sa retraite dans une zone plus imposable.
      Mais le donneur d’ordre lui dort bien au chaud et siège au conseil constitutionel qui des deux est le plus répréhensible.

      • GWERN
        GWERN répond à mauser
        Ex militant du vaste mouvement (...)
        • Posté à 19h10 le 01/11/2009
        • Internaute 60684
          Ex militant du vaste mouvement (...)

        « Escadrons de la mort, l’école française », qui décrit les enseignements français auquel a participé Paul Aussaresses auprès des armées des dictateurs en Amérique du Sud.

        Ce documentaire diffusé sur ARTE il y a quelques temps explicite parfaitement comment les thèses de lutte contre révolutionnaire élaborée en Indochine et surtout en Algérie ont servis d’abord aux USA puis dans les années 60 70 en Amérique Latine.
        Les officiers américains s’intéressaient à l’aspect et « répressif » qu’à la façon de combattre entre autres les guérillas sur le terrain idéologique.

         
        • GWERN
          GWERN répond à GWERN
          Ex militant du vaste mouvement (...)
          • Posté à 19h12 le 01/11/2009
          • Internaute 60684
            Ex militant du vaste mouvement (...)

          Les officiers américains s’intéressaient AUTANT à l’aspect « répressif » qu’à la façon de combattre entre autres les guérillas sur le terrain idéologique.

          Je me rectifie !

        1 autres commentaires
      • kebra
        kebra répond à mauser
        Bisounours killa
        • Posté à 21h52 le 01/11/2009
        • Internaute 8550
          Bisounours killa

        Il a aussi enseigné à Manaus, en présence d’officiers argentins et américains, une vraie star mondiale de la torture. Et sur ordre de Giscard. Alors hop Giscard en prison ! C’est la mode et faut pas faire de jaloux...

         
        • Numerosix
          Numerosix répond à kebra
          Prisonnier dans le village (...)
          • Posté à 22h32 le 01/11/2009
          • Internaute 14499
            Prisonnier dans le village (...)

          Tous les anciens présidents de la république au trou , c’est vrai que ça aurait de la gueule ..

          • kebra
            kebra répond à Numerosix
            Bisounours killa
            • Posté à 00h02 le 02/11/2009
            • Internaute 8550
              Bisounours killa

            Battons-les chaque jour en place publique, si nous ne savons pas pourquoi eux le savent !

          • Adéménagé le 3 janvier 2011
            • Posté à 08h16 le 02/11/2009
            • Internaute 29846
              menuisier

            Y en a déja trois au trou.
            C’est un bon début, non ?
            Et puis, y’en a qu’on peut aider un peu.

        3 autres commentaires
      • David Servenay
        David Servenay répond à mauser
        Ex-Rue89
        • Posté à 10h14 le 02/11/2009
        • Internaute 8946
          Ex-Rue89

        Vous avez raison, Mauser, Paul Aussaresses n’est pas passé par l’Argentine, mais par le Brésil où il occupa diverses fonctions :

        - attaché militaire, chargé notamment de transmettre le savoir-faire français en matière de doctrine de guerre révolutionnaire

        - représentant du marchand d’armes Thomson

        En Argentine, de nombreux officiers de cette génération ont joué le rôle de passeurs de savoir-faire, notamment le colonel Servant, en poste au début des années 70, directement sous les ordres du général Videla...

  • xicot
    xicot
    independant
    • Posté à 05h45 le 02/11/2009
    • Internaute 94725
      independant

    je suis le neveu de Soeur ALICE disparue en 1977 . La famille était déjà au courant de cette affaire . Malgré de nombreux courriers adressés à VGE aucune réponse . Je rappelle que depuis 1990 Astiz à été jugé et condamné par la justice française par contumace à la prison à perpétuité, jugement jamais appliqué.
    Mieux Astiz vient d’être libéré sous caution avant son procès. Quand la France reconnaitra sa participation d’enlèvement de ma tante. VGE était au courant, je vous conseille de lire l’excellent livre « les escadrons de la mort, l’école française ». Des vies d’innocents ne valent pas des contrats d’armements ! ! ! !

    • mauser
      mauser répond à xicot
      • Posté à 08h23 le 02/11/2009
      • Internaute 4683

      De la part de VGE cella ne m’etonnne guerre . Dèsolè j’avais pris un conditionnel ne savant pas ou plus

  • marie 75
    • Posté à 09h00 le 02/11/2009
    • Internaute 3563

    je me souviens de la maison d’argentine fermée à la Cité Internationale de paris ...
    la junte !

  • AliceLablonde
    AliceLablonde
    Blonde
    • Posté à 13h39 le 02/11/2009
    • Internaute 93743
      Blonde

    Jean François Vilar a évoqué l’infiltration des réfugiés argentins de Paris dans un très beau polar, paru en 99 : Bastille Tango. Je ne connais pas assez le sujet pour savoir s’il est fidèle à la réalité, mais il s’inspire de faits réels comme ceux évoqués ici. Et pour les amoureux de Paris, il raconte aussi les dernières heures du quartier de la Bastille avant l’édification de l’opéra.