A la une 18/10/2009 à 17h13

A Genève, les étudiants apprennent à défendre les criminels de guerre

Tribune des droits humains"
Carole Vann | Infosud/Tribune des droits humains


(De Genève) La défense des personnes accusées de crimes contre l’humanité s’étoffe au sein des tribunaux internationaux, dans le cadre d’une justice pénale internationale en plein essor mais encore très jeune.

De nombreuses questions restent encore à régler :

  • Peut-on parler de conflit interne dans une région qui réclame une indépendance non encore reconnue internationalement, comme le Kosovo il y a quelques années ?
  • Quel statut attribuer à un témoin qui est, par ailleurs, accusé dans une autre affaire ?
  • Quelle place donner aux victimes dans les jugements de crimes de masse ?
  • Que faire d’un criminel de guerre qui reconnaît ses crimes et se repent ?

Pour renforcer la défense des accusés, jusque là laissés pour compte dans les procès internationaux, un accord a été signé lundi à Genève entre, d’une part, les Bureaux de la défense plaidant devant le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) et le Tribunal spécial pour le Liban (TSL) et, d’autre part, la faculté de droit, l’Institut de hautes études internationales et de développement et l’Académie de droit international humanitaire et des droits humains.

Cette initiative qui émane des Bureaux, établis à La Haye, est inédite. Robert Roth, professeur de droit pénal et co-responsable du projet, avec Paola Gaeta et Andrea Bianchi, explique :

« Les Bureaux de la défense confieront des recherches juridiques à des groupes d’étudiants de Genève. L’équipe d’étudiants ainsi constituée effectuera la recherche sous notre supervision. Elle remettra ensuite un rapport au Bureau de la défense qui l’aura mandatée. »

Eviter que les étudiants soient trop impliqués dans les affaires jugées

Le termes de l’accord interdisent tout contact direct entre les étudiants et les accusés, précise le professeur en droit :

« Cette distance est essentielle pour les protéger des risques de manipulation. Il s’agit de leur éviter de se retrouver impliqués dans des affaires politiquement et humainement assez lourdes. Les étudiants devront aussi s’engager à la plus stricte confidentialité. »

Afin de permettre aux avocats en herbe de mieux mesurer les difficultés auxquelles sont confrontés les défenseurs des criminels de guerre, l’Université de Genève a invité le 5 octobre trois pointures :

  • Slobodan Zecevic, avocat au barreau de Belgrade, est président de l’Association de la défense devant le Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie, où il exerce depuis dix ans. Il a défendu l’ancien Président de la République serbe Milan Milutinovic.
  • L’avocat suisse Guenael Mettraux, qui s’est consacré tout au long de sa carrière à la défense devant les juridictions internationales. Auteur de plusieurs ouvrages de référence en la matière, il s’est penché en particulier sur la question de la responsabilité dans les chaînes de commandement.

Les trois avocats on évoqué, devant une salle comble, les obstacles qu’ils doivent affronter au quotidien :

  • gros titres sensationnalistes des médias
  • méconnaissances culturelles
  • incertitudes pénales
  • ddifficulté à créer une relation avec un témoin alors qu’on défend un criminel de guerre
  • impunité de la magistrature locale
  • taille démesurée des dossiers
  • difficultés concrètes à aller chercher les preuves

François Roux précise :

« L’un des objectifs premiers de ces tribunaux, c’est la lutte contre contre l’impunité. Mais le juge doit oublier cela et rendre justice en toute impartialité. »

Au procureur de lutter contre l’impunité, au juge d’accorder à l’accusé la présomption d’innocence, résume l’avocat français.

Une voix, celle de l’accusé

Et de relever que, dans ce genre de procès, on peut croire que tout a déjà été dit, via les médias, les musées, les archives, les témoins, etc. Or il manque une voix, celle de l’accusé. Dans le cas de Douch, son client khmer qui dirigeait le centre de torture S21, cet élément est capital.

De son côté, Slobodan Zecevic a, de manière très pragmatique, fait une démonstration chiffrée du quotidien d’un avocat de la défense au sein de la justice pénale internationale. Deux ans et demi, cinq jours par semaine, quarante deux semaines par an à quatre heures par jour.

A l’avocat de trouver du temps à côté (durant les jours fériés) pour préparer la défense de ses clients et exercer ses autres activités.

Quant aux dossiers, ils peuvent approcher le demi million de pages et les pièces à convictions se comptent par milliers. Alors que les procureurs sont assistés par au moins une vingtaine de personnes, la défense dispose de cinq assistants au maximum.

Guenael Mettraux a relevé l’absence d’uniformité dans le niveau et le type de formation des juges.

« Ce sont souvent des spécialistes du droit international public, des diplomates, des professeurs d’universités, rarement des magistrats de carrière. L’avocat doit donc constamment s’adapter à son public. »

Difficile aussi de gérer ce que l’avocat suisse appelle « l’incertitude judiciaire ». Des règles de procédure qui changent à mesure que les problèmes se posent.

Parmi les autres difficultés, comment, en tant que défenseur de criminels de guerre, établir une confiance avec les témoins dans une atmosphère plombée alors que des charges très lourdes pèsent sur les accusés ? interroge Guenael Mettraux. Ou encore comment accéder aux preuves ? Elles se trouvent dans les documents de l’ONU, dans les rapports des experts internationaux venus sur le terrain durant le conflit, dans les ambassades, chez les témoins...

A l’avocat de se muer tantôt en diplomate, tantôt en détective, tantôt en kamikaze pour aller à la pêche. Car, si le procureur, dans des zones dangereuses, dispose de gardes du corps, l’avocat en général n’en a pas les moyens.

En partenariat avec la Tribune des droits humains


Publié initialement sur
Tribune des droits humains
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  • spleenlancien
    spleenlancien
    Manant, de passage sous le (...)
    • Posté à 17h40 le 18/10/2009
    • Internaute 78672
      Manant, de passage sous le (...)

    Visiblement, on ne facilite pas la tâche de la défense sans doute au motif de la gravité des faits reprochés mais surtout pour une raison tue : Ces tribunaux ne jugent que des perdants. Nul ne se souciant des crimes de guerre ou de ceux contre l’humanité des vainqueurs.
    Vae victis tel semble être l’éternel mot d’ordre de ceux qui écrivent l’Histoire surtout s’ils ne valent guère mieux que ceux qu’ils jugent.
    Ces procès sont, par nature, politiques.

    • Iv
      Iv répond à spleenlancien
      Roboticien utopiste
      • Posté à 21h13 le 18/10/2009
      • Internaute 39192
        Roboticien utopiste

      Laissons lui sa chance. On crée une institution judiciaire aujourd’hui très liée au politique mais en la basant sur des gens qui n’ont pas du tout cette culture. Petit à petit les équilibres vont se faire. Lorsqu’un juge aura relâché un criminel de guerre pour vice de forme ou aura déclaré irrecevable certains témoignages à charge car obtenu des sous la contrainte des vainqueurs, un équilibre commencera à se dessiner.

      Ce tribunal n’en n’est pas encore à juger des américains ou des russes mais s’il parvient déjà à avoir la latitude pour juger leurs alliés, ce sera énorme et un grand progrès. N’enterrons pas cette institution avant sa naissance, beaucoup de bien peut en sortir.

    • Deamon7
      Deamon7 répond à spleenlancien
      Petit agité
      • Posté à 10h06 le 19/10/2009
      • 49273
        Petit agité

      Tout a fait d’accord.

      Dans le documentaire the Fog of war de McNamara, il raconte que quand il etait dans le Pacifique pendant la guerre, son superieur (le general Lamey je crois) lui a confie :

      « Nous devons absolument gagner, si nous perdons nous serons juges pour crimes de Guerre »

  • beuhrète-
    • Posté à 17h37 le 18/10/2009
    • Internaute 75660

    La meilleure défense ils l’ont déjà, quelques décénnies avant de passer devant un tribunal ensuite au cas très rare ou ils se trouveraient en prison comme papon et quelques rares autres , un bon certificat médical et ils peuvent sortir (en fauteuil comme Pinochet) et puis une fois dehors couler des jours heureux.

    Qui des victimes ?

  • Cogito_ergo_sum
    Cogito_ergo_sum
    Citoyen
    • Posté à 17h45 le 18/10/2009
    • Internaute 92316
      Citoyen

    Très bon article sur un sujet de droit qui mérite toute notre attention.
    On sait qu’il est difficile d’assurer l’équilibre des droits dans un procès d’assises, eu égard au caractère souvent passionné des débats. Que dire alors d’un procès pour crimes de guerre ou crimes contre l’humanité !
    Défendre un criminel « ordinaire », c’est déjà, pour l’avocat, courir le risque de passer dans l’opinion publique pour un salaud, alors qu’il s’agit de faire passer la Justice, et non la vengeance.
    Il faut avoir les nerfs solides et une solide formation pour assumer la défense dans ce contexte. Mais c’est d’autant plus important ici qu’il s’agit d’entendre la « vérité » de l’accusé, de comprendre les mécanismes qui l’ont amené devant le tribunal. Au dela du jugement, c’est une véritable plongée au coeur du crime institutionnalisé par un appareil d’état ou de parti, une étape indispensable pour comprendre et prévenir.

  • Tokani
    Tokani
    Oldmole
    • Posté à 19h02 le 18/10/2009
    • Internaute 71184
      Oldmole

    La Justice Internationnale reste généralement celle des vainqueurs sur des vaincus.... Et l’Histoire est aussi écrite par les Vainqueurs comme Spleenl’ancien le rappelle ... Enfin elle tue souvent ses prévenus avant que les avoir jugée de Goering à Milosevic ...

    • italia13011
      italia13011 répond à Tokani
      sans profession
      • Posté à 21h26 le 18/10/2009
      • Internaute 85281
        sans profession

      d accords avec vous a quand les dirigeant israelien devant ce tribunal

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 18h17 le 19/10/2009
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    La défense des criminels de guerre et autres génocidaires est à l’image de Jacques Vergès.
    Enigmatique, iconoclaste et sulfureux, Vergès ne sera à jamais qu’un avocat des causes perdues, voir inclassables
    La défense de ces criminels ne peut être confiée à des personnes rationnelles et à la culture forgée par notre démocratie. Pour entreprendre la défense de tels individus il faut non pas épouser leurs dogmes, mais en comprendre au mimimum leurs théories.
    Tels des psychiatres en terra incognito, ces avocats naviguent entre culture, religion, histoire et droit local, international, voir abscence de droit.
    Ce n’est pas vouloir minimiser les atrocités commises en ex Yougoslavie, en Afrique, ou ailleurs que de dire que nos sociètés occidentales sont incapables de comprendre et encore moins d’admettre ces crimes contre l’humanité, mais il est néanmoins nécessaire de s’immiscer dans les cultures locales pour juger de la profondeur des crimes commis.
    Notre bonne conscience occidentale forgée par des siècles de christianisme et de démocratie laïque nous fait vomir de honte devant les atrocités commises, alors que l’inquisition et la dénonciation des juifs en 39/45 ont été des époques ou nos anciens ont été confrontés aux épurations « ethniques ».
    Je ne veux en aucun cas prendre la défense des avocats de ces criminels de guerre, mais il faut reconnaitre qu’ils sont les remparts de la « raison » et de la « morale » de nos sociètés à défaut de défendre le « droit »

  • Tita
    Tita
    oiseau
    • Posté à 18h20 le 19/10/2009
    • Internaute 7659
      oiseau

    A la lecture de ce texte, j’ai l’impression que défendre un criminel de guerre est un exercice des plus difficiles et couteux en temps et en énergie. C’est alors sans doute « bien » que des étudiants « s’entrainent » à ce genre d’exercice. Après tout, quand on sait faire des exercices difficiles, a-priori, on sait aussi faire les plus simples. Pédagogiquement, c’est sans doute « bien ».

    D’un autre côté, j’ai aussi l’impression que l’exercice est un peu d’exploiter les étudiants qui font un vrai travail, celui que des assistants feraient si l’avocat avait les moyens d’avoir de tels assistants.

    Pourraient-on dire alors que chacun y trouve son compte ?
    Les étudiants travaillent sur un vrai cas, bien difficile.
    L’université trouve là un moyen de promouvoir son image.
    Les avocats des criminels de guerre y trouvent du travail (certes, pas toujours parfait, mais qui débroussaille bien) fait par les étudiants.

    Me trompe-je ?