Decryptage 16/10/2009 à 10h06

AFP : chronique d'un pataquès politique annoncé

Pascal Riché | Redchef Rue89

A priori, la réforme du statut de l’Agence France Presse n’est pas une mauvaise idée. Datant de 1957, il corsette le développement de l’agence, qui perd du terrain face à ses concurrentes AP ou Reuters. Problème : dans le contexte actuel, alors que le pouvoir fait tout pour contrôler les médias, une telle réforme est politiquement minée.

Même s’il est un peu poussiéreux (en 1957 l’information était très différente d’aujourd’hui : l’audiovisuel balbutiait), le statut de l’AFP a toujours été considéré par les salariés de l’agence comme un rempart protégeant l’indépendance des journalistes. C’est un statut mythique car unique en son genre. Ni société nationale ni établissement public, l’AFP est un « ornithorynque juridique », résume son actuel président, Pierre Louette. Les agenciers y sont attachés.

« Who is the owner ? »

La semaine dernière à Strasbourg, lors de la conférence de clôture des assises du journalisme, Jean Miot, ancien patron de l’AFP, a raconté cette anecdote. Bill Gates avait voulu le rencontrer (il louchait sur les 8,5 millions de photos des archives de l’agence). Assez rapidement dans la conversation, il lui demande :

« But who is the owner ? » (« Quel est le propriétaire ? »)

Miot lui répond alors, non sans fierté :

« L’AFP est une société à but commercial, elle n’a pas de propriétaire, elle n’a pas de capital, un statut législatif et son conseil d’administration est composé en majorité de clients minoritaires ! »

Inutile de dire que Bill Gates avait l’impression d’être tombé chez les fous.

Pierre Louette, lui-même, avant de prôner la modification du statut sacré, faisait partie de ses fidèles. En 2006, interrogé par le blogueur Loïc le Meur, il défendait cette « loi fondamentale » :

« Ce qui est bien, c’est que personne ne peut dire qu’il est propriétaire de l’agence. L’agence n’a pas de capital. Elle n’est véritablement aux mains de quiconque. C’est une garantie supplémentaire d’indépendance. C’est inscrit dans la loi fondamentale de l’agence. Cela nous donne cette capacité à être indépendant, à parler de ce dont on veut parler, tout le temps. » (Ecouter le son)

Audio file

Pierre Louette en 2006

Un rempart largement symbolique

Evidemment, un statut est un rempart largement symbolique. Même s’il bénéfice de l’onction législative (et de l’unanimité des députés qui l’ont voté en 1957), il n’en n’est pas moins un simple bout de papier. Financièrement, c’est bien l’Etat qui est derrière l’AFP : c’est lui qui comble indirectement ses déficits (40% des abonnements sont soucrits par des institutions publiques, sans parler des prêts dont l’Etat « oublie » gentiment de demander le remboursement...). L’Etat pourrait, d’un simple claquement de doigts, provoquer la chute de l’agence : il lui suffirait, par exemple, de réduire ses abonnements de moitié.

L’indépendance ne tient pas au « statut », mais au travail des journalistes de l’AFP, à leur professionnalisme : c’est par la qualité de leur travail qu’ils ont pu tenir l’Etat à distance. Et de fait, personne n’a jamais mis sur le même plan l’AFP et des agences de propagande de style TASS ou Chine nouvelle.

L’indépendance menacée par la fragilité de l’agence

Mais cette indépendance est menacée lorsque l’AFP est, comme aujourd’hui, fagilisée sur plusieurs fronts :

  • à la différence de Reuters, elle a raté le coche lorsque l’information économique et financière s’est développée ;
  • elle subit de plein fouet la crise de la presse écrite (un journal comme La Provence s’est désabonné) ;

  • étant aidée par l’Etat, elle est menacée des foudres de Bruxelles ;

  • enfin, elle se retrouve face à une concurrence très rude : à celle, classique, d’AP et de Reuters, s’est ajoutée celle, plus insaisissable, des centaine de milliers de blogs, sites d’information, sites de partage de vidéos ou photos du type Youtube ou Flickr.

Pour s’adapter à cette nouvelle donne, il faut investir. Mais l’Union européenne veille à ce que les aides de l’Etat ne faussent pas les règles de la concurrence. D’où l’idée, pour donner des moyens à l’agence, de la transformer en société, et de la capitaliser. Pierre Louette m’a déclaré, lors d’une émission de France Culture à laquelle je participais vendredi, qu’il avait besoin pour financer le décollage de cette « agence du futur » de 65 millions d’euros.

Mais pour engager cette stratégie, il faut écorner le statut sacré.

AFP = La Poste = France Télécom ?

Ce qui peut sembler simple sur le papier promet de tourner au casse-tête effroyable. Car si l’actualité fournit le carburant de l’AFP, on ne peut pas dire qu’elle aide beaucoup, en ce moment, les projets de réforme en cours.

Comment ne pas faire de rapprochement avec la réforme prévue à La Poste (dont ont veut également changer le statut pour en faire une entreprise à capitaux publics), par exemple ? Voire avec l’actualité douloureuse de France Télécom récemment rebaptisée « orange stressée » ?

Les syndicats n’ont pas manqué de faire ce type de rapprochement ; la gauche est prête à leur emboîter le pas sur ce terrain. Ils dénoncent tantôt une étatisation, tantôt une privatisation, l’idée étant que la seconde succèdera vite à la première.

Autre actualité qui perturbe les plans de Pierre Louette, le comportement de « l’hyperprésident » vis-à-vis des médias. On ne peut pas dire qu’il soit le moins interventionniste des dirigeants : il engueule la directrice de l’info d’une télé publique, a repris la main sur la nomination du président de France Télévisions, exige le retrait d’articles dans les publications de ses amis, etc.

Les craintes des salariés de l’agence n’ont donc rien d’extravagant.

Le chat et le pot de crème

Sur l’indépendance de l’agence, le climat est déjà très tendu. On a vu récemment l’UMP se plaindre que l’AFP ne relayait pas ses communiqués. On a entendu les directeur de Libération et de Mediapart se plaindre, à tort ou à raison, que leurs scoops ne soient pas relayés par l’AFP... Et des confrères de l’agence me racontaient il y a quelques jours les pressions croissantes des ministres pour que soient couvertes toutes les conférences de presse officielles, fussent-elles sans grand intérêt.

Dans un tel contexte, il n’est pas illégitime de soupçonner une volonté de reprise en main de cet outil essentiel d’information. Confier le capital à l’Etat n’est pas une affaire anodine. Comme dit un proverbe : on ne confie pas au chat la garde du pot de crème.

La réforme du statut s’impose peut-être. Mais il faut éloigner le chat du pot de crème. Le sort de l’AFP, qui reste le principal pourvoyeur d’informations de la presse en France, n’est pas un mince enjeu pour la démocratie. S’il y a réforme, c’est là dessus que la bataille doit s’engager.

  • 6598 visites
  • 10 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • JJ Reboux outrageur de poulets
    • Posté à 10h47 le 16/10/2009
    • Internaute 41591

    Vous avez raison de souligner le sérieux du travail des journalistes de l’AFP. Il y a un an, avec le sieur Hervé Eon (poursuivi pour offense au grand chef et actuellement en cassation), nous organisâmes une réunion publique à Laval pour lancer notre pétition (pour dépénaliser l’outrage). Trente personnes dans la salle, dont un journaliste et un photographe de l’AFP venus spécialement de Rennes. Quelques jours plus tard, l’AFP annonçait la pétition (qui n’était pas encore en ligne)…
    Si le « pot de crème » de l’AFP tombait entre les griffes du « chat Sarkzoy » (pardon pour les chats d’être comparé à ce personnage !), j’ai comme dans l’idée qu’une telle information aurait peu de chances d’être reprise par l’AFP. Me trompe-je ?
    Lien

    • Charles Mouloud
      Charles Mouloud répond à JJ Reboux outrageur de poulets
      Bras gauche de la Vénus de (...)
      • Posté à 12h56 le 16/10/2009
      • Internaute 12542
        Bras gauche de la Vénus de (...)

      Création du Codedo à Laval :

      Avec Hervé Eon et Jean-Jacques Reboux (co-fondateurs du Codedo,) et M’Hamed Bellouti.
      Le 28 novembre 2008

      Le 28 novembre doit devenir un jour fériè !

  • General Subverciòn
    General Subverciòn
    viva Makhnovchtchina
    • Posté à 10h56 le 16/10/2009
    • Internaute 47117
      viva Makhnovchtchina

    et ouais,un truc qui n’a pas de propriétaire,c’est du communisme pour Bill Gates,pareil pour le gratuit ou les licences libres,il ne comprend sans doute pas que le monopole tue la concurrence...ben voyons !

  • portissol83
    • Posté à 12h43 le 16/10/2009
    • Internaute 49339
      sans

    merci pour cet article très complet sur l’AFP et son avenir proche. Cela soulève pas mal de questions, et des questions cruciales effectivement, où les enjeux sont importants, bien plus que symboliques. J’ignorais la plupart des informations développées dans cet article, notamment pour ce qui est du statut de l’AFP, de son fonctionnement et de son degré de (in)dépendance.
    Ajouté à cela la concurrence des nouveaux sites relayeurs d’info, l’avenir de l’AFP est très incertain, mais l’enjeu n’est pas moins essentiel.
    Alors j’essaye de comprendre, j’essaye de penser à un shéma ou l’AFP resterait pérenne, garderait un minimum d’independance - ou plutot ne souffrirait pas de davantage de dependance - et puisse retrouver un second souffle, redéfinir ses contours, mieux s’adapter à son nouvel environnement. Et je ne parviens pas trouver une quelconque voie à emprunter.
    L’AFP est bel et bien coincé entre l’Etat d’un coté, qui pourrait continuer à la soutenir moyennant un changement de statut - notamment pour ne pas enerver Bruxelles - et la crise de la presse ecrite.
    Si elle change de statut, vers lequel devra-t-elle se tourner ? Et n’est-il pas inevitable qu’elle perde tout ce qui faisait sa singularité ?

  • David_Sharp
    David_Sharp
    Journaliste
    • Posté à 13h41 le 16/10/2009
    • Journaliste 87415
      Journaliste

    Bonjour,

    Dommage que ni votre article ni l’émission de France Culture n’ai parlé de la pétition intersyndicale, qui a receuilli presque 20 000 signatures et rencontre de plus en plus de succès, avec la signature de très nombreuses personnalités et plus d’une centaine de députés français.

    Voici son adresse : Lien

    Merci de la soutenir !

    Cordialement, David Sharp (syndicaliste et webmestre)

    • Pascal Riché
      Pascal Riché répond à David_Sharp
      Auteur(e) de l'article Redchef Rue89
      • Posté à 14h03 le 16/10/2009
        éditeur
      • Journaliste 7
        Redchef

      La pétition était citée en fin de cet article...

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 14h51 le 16/10/2009
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    Pataquès ? quel pataquès ?
    Hier soir, le polit bureau de l’UMP a désigner à l’unanimité le futur PDG de l’AFP, en l’occurence F. Lefebvre. E. Zemour est pressenti comme directeur de l’information.
    Après discussions et en accord avec le Président de la République, il a été convenu que F. Lefebvre laisserait sa place à Louis Sarkozy en 2017 lorsque celui ci aura passé son CAP de journaliste au Lycée Français de Doha (Qatar)

  • marie 75
    • Posté à 16h16 le 16/10/2009
    • Internaute 3563

    Agence France Frousse, surnom donné par la presse belge à notre AFP/UMP

  • Yfig
    Yfig
    Poète sans illusions j'écris (...)
    • Posté à 08h47 le 17/10/2009
    • Internaute 41364
      Poète sans illusions j'écris (...)

    EH ! OH ! ! ! ! !

    On se calme ! ! ! ! !

    J’ai LA solution .........

    Nommons Jean Sarkozy à la tête de l’AFP et tout ira mieux !

  • Jean René Verso
    Jean René Verso
    free lance senior
    • Posté à 00h39 le 18/10/2009
    • Internaute 93238
      free lance senior

    Cher Pascal Riché,
    étant moi-même assez au fait des questions de fond de l’AFP, pour y avoir passé de longues années, je souhaite souligner un aspect très essentiel, qui souvent n’est pas noté. Le statut de 1957 porte son âge, certes, mais il est remarquablement rédigé en ce qui concerne le pluralisme politique.
    Outre l’art 2, qui pose les « grands principes », il faut regarder de près les équilibres du CA, et se souvenir que ce statut a été conçu dans le cadre du régime parlementaire d’Assemblée en vigueur en 1957.
    Le CA comporte « 5 représentants » nommés par le Gouvernement.(Point important, c’est Matignon qui nomme, pas l’Elysée. Par exemple pendant la cohabitation 97-2002, c’était Jospin qui nommait, pas Chirac) Mais le point majeur, c’est qu’en 1957, les 5 représentants nommés par l’Etat (Matignon) l’étaient dans le cadre d’un accord POLITIQUE multiparti. Il y avait un MRP, un SFIO, un Radical, un Indépendant, un UDSR.... Ceci est complètement oublié parce qu’avec la Constitution gaullienne de la Vème, l’habitude a été prise de nommer, non plus 5 représentants équilibrant les tendances majeures du Parlement et les différents partis, mais des représentants administratifs (finances, quai d’Orsay, SJTI ou DDM) et des représentants de l’audiovisuel public.
    Ce faisant, on a rompu un mécanisme très précis et subtil (rappelons que ce texte de 1957 a été concocté par le François Mitterrand de l’époque). C’est d’ailleurs cet aspect du statut, « un CA gouverné par un équilibre multiparti », qui a permis que cette loi soit votée A L’UNANIMITE par la Chambre des Députés en 1957.
    Ici nous touchons à l’essentiel de la question posée aujourd’hui en 2009, avec ce projet de réforme du statut demandée par Sarkozy, et cela pointe aussi la voie d’une possible refonte NON-partisane de l’AFP.
    Pour refaire un statut, il faut une loi. Pourquoi ne parviendrait-on pas à ce que cette loi soit préparée et rédigée de telle sorte que l’opposition ET la majorité en viennent à la voter ensemble, comme en 1957. Pour cela, il faut revenir un accord politique non-partisan. Le CA nouveau devrait comporter des représentants nommés par l’Etat en accord CONFORME avec les grands partis d’opposition. Une telle voie n’est pas impossible, il suffirait de le vouloir, et de négocier honnêtement.
    ...Que ceux qui le voudraient lèvent le doigt...