Témoignage 07/10/2009 à 19h31

Pourquoi j'ai soutenu Erwan Redon, enseignant réfractaire

jacques jedwab | psychanalyste

Erwan Redon, dont vous aviez lu le témoignage sur Rue89 l’an dernier, a été muté d’office par l’Education nationale le 25 septembre 2009 car il fait partie de ce qu’on a pris l’habitude d’appeler les « enseignants désobéisseurs ».

Hostile à plusieurs réformes impulsées par Xavier Darcos avant l’arrivée de Luc Chatel au ministère, ce prof des écoles marseillais était passé, toute une nuit durant, devant une commission paritaire le 17 septembre. Il avait notamment fait témoigner Jacques Jedwab, psychanalyste. Ce dernier a voulu publier sur Rue89 son éclairage sur cette affaire et le point de vue des profs réfractaires.

On ne sait pourquoi, mais il arrive que ça change. Quelque chose grippe, quelque chose désobéit. Ou quelqu’un. Peu de choses, peu de gens en vérité, mais cette résistance illumine, comme un éclair, le paysage et permet de voir à travers lui.

Les inspecteurs « uniformés » d’une Institution forcément gagnante

J’ai rencontré Erwan Redon dans le courant de l’année. Il avait dans sa classe un enfant que je recevais au CMPP, centre médico-psycho-pédagogique. Cet enfant participait à la classe mais ne pouvait rien produire et se détournait dès qu’il s’agissait d’écrire. Erwan m’a demandé de témoigner en sa faveur devant la commission de l’inspection d’académie.

Je suis allé deux fois comme témoin à l’Inspection d’académie boulevard Nedelec, à Marseille. En juillet, la commission avait débuté le matin. En septembre à trois heures l’après-midi.

Le groupe qui assistait Erwan est parti avec lui dans un couloir dissimulé par une porte à battants. Ils étaient nerveux. La partie adverse est passée aussi, un groupe d’inspecteurs « uniformés » d’un costume gris, cravatés comme des cadres anonymes les cadres d’une société. Ou d’une banque, « les banquiers gris de la République ».

Tout l’art du mépris, comme Dieu, gît dans le détail. Nous sommes restés de trois heures de l’après-midi à une heure du matin. Nous sommes restés là dans un inconfort total, sans que personne ne s’avise de nous faire parvenir quelque chose à manger ni ne vienne nous demander si nous n’avions besoin de rien. Les témoins de la partie adverse ont eu droit à une salle pour eux, séparés de nous. Pourtant, comme eux, nous étions là pour permettre à la commission disciplinaire de statuer en toute connaissance et conscience.

Des témoins de la qualité d’un homme et de son enseignement

Le groupe s’est imposé, un groupe énergique et courageux de femmes et d’hommes résolus, tenus par la conviction de la qualité d’un homme et de son enseignement.

Après dix-sept heures, des chants et des cris nous sont venus de la rue. La manifestation de soutien se faisait entendre dans l’enceinte. Nous étions pris par ce qui se passait à quelques mètres de nous dans la salle où siégeait la commission. De cette salle fusait parfois un cri, ou un éclat de rire, dont le sens nous échappait, mais qui renforçait la tension de l’attente. Parfois l’un ou l’autre sortait accompagné par un appariteur, inaccessible.

Nous avons attendu la fin de la journée et la levée du jeûne du Ramadan, pour manger quelque chose, signe de la solidarité qui s’était installée dans le groupe où deux mères jeûnaient. Leurs enfants vinrent les rejoindre, pour que les pères qui les gardaient puissent aller prier. Avec la nuit, nous nous sommes détendus. Il y avait un joyeux brouhaha et les avions en papier volaient aux quatre coins du hall, dans le désordre et les boites grasses de pizzas, quand on en vint enfin à nos témoignages.

Les mères et pères des enfants dont Erwan avait été le maître furent appelés les premiers. Les femmes partirent l’angoisse au cœur mais résolues, et comme dit l’une d’elles, « ils ont vu qui je suis, une tigresse ».

Une autre, qui était entrée voilée et digne, sortit en disant :

« Je leur ai dit que depuis dix ans que je suis en France, Erwan Redon était le premier vrai Français que j’ai rencontré. »

On parlera longtemps encore de la défiance que les immigrés porteraient à la France. Il faut maintenant rectifier, non à la France, mais à ceux des Français qui la trahissent.

Ce qu’on reprochait à Erwan : ne pas savoir mater les gosses

Mon tour vint, après la mère de l’enfant que je connais. J’ai dit ce qui me tenait le plus à cœur : qu’Erwan s’adressait à des enfants, pas à des élèves. Je n’ai pas parlé des conclusions des inspecteurs qui chargeaient Erwan. Ce qu’on reprochait à Erwan était clair : de ne pas savoir mater, dompter les gosses.

Ce que trahissaient avant tout ces pauvres écrits était la haine de l’enfance réelle, celle qui vit, celle qu’on veut transformer en élève ou plutôt en « rabaisse » ou en rabais. Comment ne pas se rendre compte de ce sur quoi ne peut manquer de déboucher un tel mélange de peur et de défiance : une pédophilie institutionnelle, un rapport à l’enfance foncièrement faussé.

Erwan ne pouvait sortir sans sanction, tant l’ordre quasi religieux de l’institution scolaire ne peut aujourd’hui tolérer la moindre dissidence. L’Education nationale est trop malade maintenant pour ne pas vouloir sauvegarder ses apparences et sa liturgie avant tout. Les Inspecteurs, mais aussi les syndicalistes, et même la défense d’Erwan, qui mit trop longtemps à dénoncer la mascarade, étaient trop liés à la vie de l’institution, pour qu’elle ne gagnât point.

Mais j’ai vu une formidable possibilité de dignité, d’abnégation et de force. Personne ne s’est dégonflé malgré l’épreuve. Le soutien extérieur a compté, mais aussi l’émulation du courage soutenue par ceci : « nous ne pouvions pas être moins courageux qu’Erwan et ceux qui marchaient avec lui. » Mais il y avait aussi la force qu’un combat commun crée, qui permet de dépasser tout ce qui nous fait broncher, le racisme, la crainte de l’autre. Ce fut pour moi le miracle de cette nuit.

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  • framboise92
    framboise92
    je choisis la campagne, la (...)
    • Posté à 19h53 le 07/10/2009
    • Internaute 24519
      je choisis la campagne, la (...)

    Bravo à vous !

    • karlM
      karlM répond à framboise92
      Précaire
      • Posté à 00h14 le 08/10/2009
      • Internaute 21378
        Précaire

      ils réconfortent, j espère que la justice viendra

  • Jonas2
    Jonas2
    Les mouches ne me trouveront (...)
    • Posté à 20h42 le 07/10/2009
    • Internaute 19359
      Les mouches ne me trouveront (...)

    [...] « un groupe d’inspecteurs “ uniformés ” d’un costume gris, cravatés comme des cadres anonymes les cadres d’une société. Ou d’une banque, “ les banquiers gris de la République ”.

    Sûrement des zélés ambitieux qui ont appris où sont les vrais leviers de la carrière en ces temps de disette.
    Et pour leur souhaiter bonne route, comme disait l’inénarrable Benito Mussolini : » Ce n’est qu’en obéissant, en éprouvant l’orgueil humble mais sacré, d’obéir, qu’on conquiert le droit de commander ensuite. »

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 20h59 le 07/10/2009
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    Erwan Redon ne pouvait pas gagner face à la machine des « hommes en gris » sensés représenter l’E.N.
    Mais si des témoignages comme celui-ci, comme celui de ceux qui ont courageusement témoigné, pouvaient faire comprendre que les désobéisseurs ne sont pas seuls ! s’ils pouvaient faire comprendre qu’il est temps de ne plus se cacher, qu’il faut agir contre le broyage des esprits et la pensée unique.

  • punky
    punky
    ni jah ni maitre
    • Posté à 22h21 le 07/10/2009
    • Internaute 47624
      ni jah ni maitre

    « Face à la machine des hommes en gris »
    En 2006 des parents de la classe d’Erwan Redon qui avaient fait part de leur mécontentement (voir la rue)
    avaient été condamnés à 600 euros d’amende pour intrusion illégale dans l’enceinte d’un etablissement scolaire.(abravé plan vigipirate)
    Ils ont fait appel et la bonne nouvelle qui date de lundi est « LA RELAXE »
    Comme quoi ces « hommes en gris » ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent face à des personnes determinés et sur de leurs bons droits.
    Continuons

  • affreuxjojo
    • Posté à 23h08 le 07/10/2009
    • Internaute 29421

    Un instit croit à l’école et la défend résolument. C’est lui le condamné. Et ceux qui le jugent sont ceux qui détruisent l’école.

  • framboise92
    framboise92
    je choisis la campagne, la (...)
    • Posté à 07h05 le 08/10/2009
    • Internaute 24519
      je choisis la campagne, la (...)
  • Le Yéti
    Le Yéti
    yetiblog.org
    • Posté à 07h20 le 08/10/2009
    • Internaute 6095
      yetiblog.org

    La seule chose qui reste à espérer, c’est que ces valeureux, comme Erwan Redon, Alain Refalo, Bastien Cazals, tiennent bon.

    Pour cela, le mieux est de Lien.

    • A déménagé le 2 mai 2011
      A déménagé le 2 mai 2011 répond à Le Yéti
      Délinquante au coin de la rue
      • Posté à 09h51 le 08/10/2009
      • Internaute 26137
        Délinquante au coin de la rue

      Merci pour le lien Le Yéti.
      Soutien total à tous les désobéisseurs, à tous ceux qui osent encore braver cette autorité de république bananière.

  • Lairderien
    • Posté à 10h40 le 08/10/2009
    • Internaute 22751

    Une petite lueur fragile dans le brouillard épais de la médiocrité ambiante, merci.

    Mais cette lueur contribue à entretenir la rage qui m’habite et s’amplifie chaque jour, face à ce système qui étouffe le peuple et le manipule, avec l’aide de malheureux gardes-chiourmes lobotomisés eux aussi, au profit d’une frange infime de nantis.