TRIBUNE 27/09/2009 à 13h16

La mesure du progrès : des indicateurs et des hommes

Pierre Polard | ConvictionsPolitiques.midiblogs.com

Je reviens sur la nouvelle préoccupation du chef de l’Etat : la mesure de la performance économique et du progrès social (cf. rapport Stiglitz), notamment grâce à de nouveaux indicateurs. Il s’agit notamment de s’affranchir du sacro-saint PIB.

Avec le zèle des nouveaux convertis, Nicolas Sarkozy s’enflamme désormais pour le « loisir », la « qualité des services publics ».

Malheureusement, on peut craindre qu’il ne s’agisse simplement de nous dire : « Voyez, ça ne va pas si mal que ça. Regardez aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou en Espagne, c’est bien pire ». Alors qu’il y a deux ans à peine tous ces pays faisaient figure à ses yeux d’eldorados dont il fallait au plus vite importer les recettes miracles.

La mise en place d’indicateurs n’a de sens que dans le cadre d’un projet, d’une stratégie.

Mon métier de consultant en gestion me conduit fréquemment à accompagner des entreprises (principalement des PME) pour mettre en place des indicateurs de gestion, rassemblés dans ce que l’on appelle communément un « tableau de bord ». Les anglo-saxons parlent de « balanced scorecard » pour signifier que le tableau de bord ne doit pas se limiter à la prise en compte d’indicateurs exclusivement financiers, mais intégrer les aspects liés aux clients (satisfaction, fidélité...), au process (taux de rebut, taux de panne...) , aux salariés (turn-over, motivation, formation...).

Quoiqu’il en soit, je m’empresse de rappeler à mes clients que le « tableau de bord » n’est que l’aboutissement d’une démarche, la cerise sur le gâteau en quelque sorte. Les indicateurs sont des outils de pilotage, ils doivent permettre de mesurer l’atteinte d’objectifs et de savoir sur quoi agir pour rectifier le tir le cas échéant. Il est donc primordial de définir au préalable des objectifs, bref de savoir « vers quoi on veut aller ». Dans le cas contraire, on se fera plaisir en produisant des beaux tableaux de chiffres, des jolis graphiques... et c’est tout !

« Il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va », pour reprendre la célèbre formule du philosophe Sénèque.

Loin, très loin de moi l’idée de dire qu’un pays se gère comme une entreprise, mais je pense que, dans la mesure où il s’agit de permettre à une collectivité de mettre en œuvre un projet commun, on peut s’inspirer des grandes lignes de la méthodologie :

  • définir une stratégie (« vers quoi voulons-nous aller ? ») ;
  • décliner cette stratégie en objectifs opérationnels (« comment mettre en œuvre au jour le jour, concrètement, la stratégie ? ») ;
  • associer à chaque objectif un ou plusieurs indicateurs (« comment mesurer l’atteinte des objectifs ? ») ;
  • analyser les résultats et mettre en œuvre les actions correctives nécessaires (« allons-nous dans la bonne direction et sinon, que faire pour y revenir ? »).

Pour le cas de la France, c’est précisément à la première étape que le bât blesse : il y a à peine deux ans, la direction visée était tout autre que celle qui semble se dessiner aujourd’hui. Nicolas Sarkozy vantait l’endettement des anglo-saxons, s’émerveillait devant les mesures du plan « Hartz IV » en Allemagne... Bref il fallait « travailler plus pour gagner plus » et la France « qui lève tôt » serait intraitable avec les « assistés ».

Aujourd’hui, il semblerait que nous ayons le droit de faire la grasse matinée !

Et demain, lorsque la croissance repartira, faudra-t-il à nouveau se conformer à ces « modèles » provisoirement mis entre parenthèses ?

Certes, la stratégie ne doit pas être figée et doit prendre en compte les évolutions de l’environnement, mais elle ne doit pas non plus fluctuer au gré des aléas conjoncturels.

L’indicateur ne fait pas la politique

Il s’agit d’inscrire la société française dans le long terme en proposant des réponses claires à la question : « vers où voulons-nous aller ? » Une fois cela tranché, la question des indicateurs sera (presque) réglée.

Se concentrer sur la seule question des indicateurs revient à focaliser l’attention sur un problème technique, en occultant la question la plus importante : la question politique.

Illustrons cela par un exemple : l’OCDE publie un document intitulé « Panorama de la société 2009 - Les indicateurs sociaux de l’OCDE » qui intègre un grand nombre d’indicateurs sur les pays membres (dont la France) classés en cinq thèmes :

  • indicateurs de contexte généraux ;
  • indicateurs liés à l’autonomie ;
  • indicateurs liés à l’équité ;
  • indicateurs liés à la santé ;
  • indicateurs liés à la cohésion sociale.

Veut-on que la France soit un pays doté d’un haut niveau d’éducation ? La réponse est évidemment oui. Mais si l’on s’intéresse aux indicateurs de l’OCDE liés à la « performance scolaire », on peut s’apercevoir de plusieurs choses inquiétantes :

  • les performances des élèves français sont tout juste moyennes et sont en baisse (résultats des études PISA 2000 et 2006 - indicateur SS4.1). Les inégalités de résultats entre les élèves sont, elles, plus fortes (indicateur SS4.3).
  • La proportion de jeunes garçons sans emploi qui ne suivent pas d’études ou de formation est en augmentation régulière (6,7% en 2006 contre 3,5% en 1998 - Indicateur SS5.1)
  • Les dépenses totales d’éducation en proportion du revenu national net sont en baisse continue (elles sont passées de 7,5% en 1995 à 7,14% en 2000, puis 6,84% en 2005 - Indicateur SS7.2)

Cela traduit la situation d’un pays qui « baisse la garde » en matière d’éducation et de formation. La question politique est « acceptons-nous de devenir un pays de milieu de gamme ou voulons-nous mettre les moyens (pas uniquement financiers) pour assurer un bon niveau d’éducation à tous ? »

Ce sont les hommes, pas les indicateurs, qui trouveront la réponse... à condition de se poser les bonnes questions.

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  • Autist Reading -
    Autist Reading -
    In enculo cum vibro
    • Posté à 17h34 le 27/09/2009
    • Internaute 73535
      In enculo cum vibro

    Ouai...

    Ben t’as plus qu’à demander audience à Sarkosy, et à prier pour qu’il t’entende !

  • Cinsault
    Cinsault
    Graine de rosé
    • Posté à 19h46 le 27/09/2009
    • Internaute 24720
      Graine de rosé

    Et puis Sarkozy s’y connait en indicateurs depuis ses passages au ministère de l’intérieur.

  • Alt-Z
    Alt-Z
    Dans le marigot Lepen89
    • Posté à 20h55 le 27/09/2009
    • Internaute 34267
      Dans le marigot Lepen89

    Merveilleuse invention que cet indicateur du bonheur. Quoi de mieux que de prouver scientifiquement à un pays de dépressifs qu’il est heureux ?

  • Tassin
    Tassin
    Inquiet
    • Posté à 21h41 le 27/09/2009
    • Internaute 70606
      Inquiet

    Très bon article... qui mériterait un développement et une suite !

  • BrunoC
    BrunoC
    ( ° ) ( ° )
    • Posté à 22h38 le 27/09/2009
    • Internaute 49016
      ( ° ) ( ° )

    Un indicateur est une arme à double tranchant. Un chiffre seul ne sera jamais suffisant pour faire une politique, au niveau de l’entreprise, comme à celui du pays.

    La politique du chiffre promue au rang de méthode de management dans la police nationale fait des ravages considérables. Les indicateurs choisis ne sont pas suffisament équilibrés et les policiers sont laissés seuls face aux objectifs qu’ils doivent atteindre.

    Pour revenir au secteur de l’education traité par l’article.
    Lorsqu’un ministre de l’Education donne comme objectif que 80% d’une classe d’âge ait le bac... il y a plusieurs méthodes pour y arriver, mais une seule lorsque l’éducation manque de moyens.

  • anini
    anini
    terrienne de souche !
    • Posté à 08h26 le 28/09/2009
    • Internaute 51759
      terrienne de souche !

    La politique de Sarko nous entraîne de toute façon à une France à deux vitesses , celle des gens qui peuvent payer et celle des personnes qui n’ont pas le choix !
    Que ce soit la santé avec les dépassements d’honoraires que bientôt seuls les possesseurs de mutuelles onéreuses pourront s’offrir , soit au niveau de l’éducation qui fabriquera à court terme une école privée puissante et sélective !

  • Wildleech
    Wildleech
    révolutionnaire en devenir
    • Posté à 18h16 le 28/09/2009
    • Internaute 81842
      révolutionnaire en devenir

    si on doit être dirigés par les chiffres autant se passer des hommes politiques.
    Il n’y a pas de petites économies.

  • Anaximandre
    Anaximandre
    Sous la voûte étoilée
    • Posté à 20h56 le 28/09/2009
    • Internaute 61809
      Sous la voûte étoilée

    Très bon article, qui me rappelle la pensée de Sismondi (1773-1842) : « Le but de la société humaine doit être le progrès des hommes, non celui des choses. »

    Le Petit Prince n’ayant ni culture ni conscience de l’Histoire des hommes, nous sert ainsi une évidence en s’appuyant sur un rapport en rien innovant.

    Le soleil se lèvera toujours à l’orient, la vertu politique sera toujours un bel oxymore, et les Français se contenteront toujours du moins-disant politique. Quel dommage que Rocard ...

  • orion77
    orion77
    http://desobeissance-civile. (...)
    • Posté à 22h06 le 28/09/2009
    • Internaute 64965
      http://desobeissance-civile. (...)

    C’est cela même, la qualité des services publics, notamment en réduisant le nombre de fonctionnaires.
    La justice aussi fonctionne bien, ou presque......

    Lien

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 23h32 le 28/09/2009
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    Cet article à le mérite de poser les bonnes questions en matière d’indicateurs sociaux/économiques et notamment.
    - vers quel type de socièté voulons nous aller (solidaire ou individuelle)
    - Quel degré de qualité sommes nous prêt à acccepter
    - Y a t’il des domaines prioritaires qui doivent être suivis par un indicateur (santé, éducation, justice,....)
    La réponse à ces questions détermine le tableau de bord qui doit être mis en place.
    Si effectivement le BNB (Bonheur National Brute) de type Bouthanais est choisi avec des critères du type,
    la croissance et le développement économique responsables ;
    la conservation et la promotion de la culture
    la sauvegarde de l’environnement ;
    la bonne gouvernance responsable
    il faut s’attendre à du subjectif, voir à de l’arbitraire propice à administrer du xanax pour calmer les etats d’âmes des citoyens.
    Le « bonheur » n’est pas un concept manipulable au grè des pulsions d’un quelconque individu, fût il Président