France 2 : téléscopage entre « Apocalypse » et Ahmadinejad
Raccourci de l’Histoire, mardi sur France 2, qui proposait une soirée exceptionnelle. Au programme, interview de Mahmoud Ahmadinejad puis « Apocalypse ». Très grande soirée. (Voir la vidéo)
Parce que rien ne serait vraiment français s’il n’y avait une polémique à la clé, on a discuté le principe de la colorisation. Georges Dibi-Huberman ne dit pas que des choses fausses. Le choix de ne pas coloriser les images de la Shoah reste surprenant malgré les explications données. Il donne à penser que les images colorisées pourraient être, de ce seul fait, sujettes à caution.
En revanche, lorsqu’il considère que la série « Apocalypse » « a pensé que nous étions trop stupides pour accepter de voir des bribes blêmes, des lacunes, des bouts de pellicule rayés à mort », c’est lui qui nous prend pour des imbéciles.
S’il pense à ceux qui ont une exigence historique, alors il doit se rassurer : ceux-là ont déjà visionné, de « Nuit et Brouillard » à « De Nuremberg à Nuremberg », pour ne citer que ceux-là, des dizaines d’heures de documentaires en noir et blanc. La seule présence de la couleur ne modifiera pas leur vision de l’Histoire.
S’il pense à ceux qui n’ont guère de recul, qu’il réalise que ce documentaire est peut-être le premier qu’ils regardent. Et l’on se moque bien de l’immodestie des auteurs, on se moque bien que le berger allemand dans les rues de Berlin soit associé au nom de Blondie, le chien d’Hitler.
A toutes fins utiles, je précise que je me fous royalement du clébard en question. Faut-il regretter qu’« Apocalypse », documentaire éventuellement immodeste, aux couleurs harmonisées, soit le premier documentaire que certains auront vu ?
Il faut au contraire se réjouir qu’ils aient vu un documentaire. Ceux que seule la couleur aura retenus n’auraient pas visionné un autre documentaire en noir et blanc, simplement parce que le noir et blanc, « c’est chiant », aussi rigoureux eût-il été sur le plan historique.
Certes, « Apocalypse » mélange un peu les genres, dans sa volonté de rendre attirant un documentaire historique. Mais, quelles que soient ses éventuelles imprécisions historiques - et l’on aura en revanche relevé des précisions rarement évoquées - « Apocalypse » entretient la mémoire.
Se situe-t-il sur le plan de l’étude historique ? Il en a peut-être l’ambition, en grande partie justifiée, mais il entretient surtout la mémoire et, par la proximité que suscite la couleur, il rend hommage.
Et puis, il faut aussi se réjouir du message donné par le succès d’audience d’« Apocalypse ». Les Français ne sont pas des veaux, et « Apocalypse » a presque fait jeu égal avec TF1 la semaine dernière, et a foutu la pilée aux « Experts » mardi soir. Voilà qui est... ragaillardissant.
« Si l’Holocauste est un fait historique... »
Il faut évidemment se méfier d’un rapprochement facile. Comparer un dictateur à Hitler est d’une facilité qui confine souvent à la bêtise. Nous ne le ferons donc pas. Mais comment ne pas être frappé par la collision entre l’entretien accordé à France2 par Mahmoud Ahmadinejad, le cynisme du dictateur, et le documentaire diffusé ensuite ?
« Si l’Holocauste est un fait historique, alors il faut qu’ils autorisent la recherche à ce sujet. »
Ahmadinejad, sur France2 mardi soir, employait la dialectique habituelle des révisionnistes et négationnistes. « Si » c’est un fait historique ? Mais il n’y a pas de doutes. « Il faut qu’ils autorisent la recherche » : la seule recherche que l’on pourrait considérer comme restreinte, c’est la recherche visant à nier la Shoah. (Voir la vidéo)
Quelques minutes plus tard, les images de la Shoah passeront à l’écran. On verra aussi le Mufti de Jérusalem passer en revue les troupes de la division SS Handschar, des troupes arabes, ce qui devrait dissuader Ahmadinejad de penser que la Shoah est un drame européen auquel le Proche-Orient ne serait pas mêlé.
Mahmoud Ahmadinejad, lui, continue, placidement. Il ose affirmer qu’« en Iran, il y a liberté, les gens peuvent s’exprimer », alors que nous avons tous vus les images de ces défilés pacifiques réprimés avec violence, alors que nous avons tous vus que la liberté d’expression, en Iran, conduit à l’organisation de procès staliniens, selon l’expression, et en tout état de cause totalitaires.
Il ose prétendre avoir saisi la justice sur les cas de torture et de viol dans les prisons iraniennes, alors que leur ampleur témoigne assez de ce qu’il s’agit de comportements concertés.
Il ose enfin mettre sur un pied d’égalité Clotilde Reiss et l’assassin de Chapour Bakthiar, se contentant d’affirmer que la France aussi détient des prisonniers iraniens. Interrogé sur le fait qu’il s’agisse d’un chantage, il répond encore que, « s’il s’agissait d’un chantage, il y aurait des méthodes plus faciles ». Ces paroles lourdes de sous-entendus ne manquent pas d’écho historique.
Comment ne pas rapprocher le froid cynisme de ce dictateur et les mensonges auxquels les régimes totalitaires recourent de façon systématique ?
Pas une ligne dans la presse
Ce matin, de façon surprenante, ni Libération, ni Le Figaro, ni Le Monde, ni L’Express, ni Le Point, ni L’Obs n’accordent une seule ligne au négationnisme de Mahmoud Ahmadinejad. Pour quelle raison ?
Serait-il devenu banal qu’un dirigeant étranger propage son négationnisme dans un journal télévisé français ? Etait-il plus croustillant, plus intéressant, de repasser les propos dérisoires d’Ahmadinejad sur Nicolas Sarkozy ? Son « c’est celui qui dit qu’y est » mérite-t-il réellement cette attention ? Mérite-t-il vraiment une réponse de Nicolas Sarkozy ? Doit-on seulement entendre les leçons de démocratie d’un despote ?
Par la même occasion, je trouve particulièrement déplacées les réactions, lues ça et là, de ceux qui, protestant de leur absence de complaisance à l’égard du dictateur iranien, concèdent toutefois leur accord sur son appréciation de Nicolas Sarkozy. Un minimum d’honneur et de dignité imposerait au moins le silence, à défaut d’un front commun.
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Sur Ahmadinejad, ça devient un peu fatigant de rappeler à chaque fois qu’il n’est guère plus qu’un George W. Bush iranien avec moins de pouvoir. Un dictateur, c’est très contestable dans la mesure où la réalité du pouvoir iranien lui échappe très largement.
D’autre part, sur le négationnisme (plus que le révisionnisme) incontestable dont il fait preuve, il faudrait peut-être se contenter de hausser les épaules. Parce que oui, de Dieudonné à Ahmadinejad, il est devenu banal d’entendre n’importe quel crétin dépourvu de toute compétence historique sortir ce qu’il estime être des opinions sur des faits. Qu’y pouvons-nous ? Pas grand chose, c’est du même tonneau que le débat que tentent d’établir les créationnistes (Darwin propose une théorie, la Bible en propose une autre, enseignons les deux à égalité). Laissons donc les négationnistes et les créationnistes à leurs élucubrations : ce sur quoi il convient de veiller, c’est sur la qualité de l’enseignement qui, lui, ne doit pas confondre lubies et théories.
Toutefois il convient de remarquer que chercher à interdire certains écrits révisio-négationnistes risque d’avoir un impact exactement inverse à celui qui est recherché, sur le modèle de : si on l’interdit, c’est donc bien qu’on cherche à nous cacher quelque chose. Il me paraît beaucoup plus efficace de les réfuter, ce qui (pour un véritable historien) ne doit pas être très difficile.
Un mot encore : le grand mufti de Jérusalem est sans doute un personnage très critiquable, la division Handschar est sans doute très moyenne du point de vue de l’humanisme, il n’en reste pas moins que la Shoah demeure bel et bien pour l’essentiel (conception et exécution) une affaire européenne. Il me semble même que suggérer le contraire ne serait pas loin de constituer une forme (plus subtile, certes) de révisionnisme.




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