« Farewell » : les secrets de l'affaire d'espionnage du siècle

Guillaume Canet (Pierre) et Emir Kusturica (Grigoriev) dans « L’Affaire Farewell » de Christian Carion (DR).

Révélée initialement par Thierry Wolton en 1986 dans son livre « Le KGB en France » (Grasset), l’affaire « Farewell » a fait couler beaucoup d’encre, avec nombre de rumeurs et de théories du complot. Tout le voile n’est pas encore levé sur cette histoire à multiples facettes, qui a eu un impact énorme sur les relations transatlantiques et sur le bras de fer entre l’Est et l’Ouest.
A l’occasion de la sortie du film, un nouveau livre très vivant et bien documenté, signé de Sergueï Kostine et Eric Raynaud (scénariste du film), « Adieu Farewell » (Robert Laffont), est publié ces jours-ci.
A partir de ces écrits et sur la base d’autres témoignages méconnus, il est possible aujourd’hui de révéler quelques secrets de cette opération exceptionnelle, menée par les services français, en lien avec la CIA.
L’un de ces témoignages clé est celui, crucial, de l’ancien agent traitant de « Farewell », militaire français qui fut, sur le terrain et sous le pseudonyme de « Monsieur Paul », au contact direct de Vetrov durant presque une année à Moscou et qui a toujours, depuis lors, cultivé la discrétion. « PF » -ce sont ses initiales- , aujourd’hui à la retraite, m’a confié qu’il souhaitait rester dans l’ombre, même si nom est apparu ici et là.
Mais son récit, nous allons le découvrir, a été récemment mis en ligne sur le site de l’Association des anciens des services spéciaux de la défense nationale, dont il est membre. Avec d’autres sources récentes, il permet de mieux comprendre le contexte, le déroulement et les conséquences de « l’affaire Farewell ». Et de rétablir quelques vérités.
Un petit résumé de l’affaire Farewell
Pour commencer, mieux vaut résumer l’histoire. Officier de renseignement modèle progressivement désillusionné par le système soviétique, Vetrov (interprété dans le film par Emir Kusturica) prit contact début 1981 avec des amis français de Thomson-CSF, qu’il avait connus dans les années 60 à Paris, afin de livrer des documents à la DST, service de contre-espionnage français.
Dans un premier temps, un des ingénieurs de Thomson (interprété par Guillaume Canet), du nom de Xavier Amiel (voir son interview vidéo ci-dessous), assuma les premiers rendez-vous à Moscou, avant de laisser la place, en mai 1981, à un professionnel du renseignement, « PF », attaché militaire adjoint à l’ambassade de France à Moscou. Au total, près de 4000 documents soviétiques furent transmis à la DST. Grâce à cette taupe au sein du KGB, les Français découvrirent des pans entiers du dispositif de pillage scientifique et technologique des Soviétiques à l’Ouest.
Le président François Mitterrand en informa le président Ronald Reagan lors du sommet d’Ottawa en juillet 1981. La CIA et la DST travaillèrent sur l’ensemble des informations collectées, découvrant les faiblesses technologiques de l’URSS, dont ils surent tirer parti.
« Farewell » disparut un jour de février 1982 à Moscou, arrêté pour une affaire de meurtre d’un milicien et de tentative d’assassinat de sa maîtresse. Condamné à douze ans de goulag, Vetrov ne fut démasqué qu’en 1983 comme « traître », après l’expulsion par François Mitterrand de 47 « diplomates » russes en poste à Paris. « Farewell » fut exécuté.
Voilà pour planter le décor. Mais rentrons maintenant dans les secrets de cette histoire.
Une paranoïa aiguë du KGB et de l’URSS, qui croyait à une guerre nucléaire
Le contexte, d’abord, est beaucoup plus tendu qu’on ne le croit. Au début des années 1980, la Guerre froide bat son plein. L’URSS a envahi l’Afghanistan et la Pologne est sous tension. A Moscou, les dirigeants soviétiques vieillissants voient arriver l’élection de l’ultra-républicain Ronald Reagan à la Maison-Blanche comme un vrai danger. D’après le livre référence de l’historien Christopher Andrew et de Vassili Mitrokhine, « Le KGB contre l’Ouest » (Fayard), le Premier secrétaire du Parti communiste, Leonid Brejnev, prononce en mai 1981 au KGB un discours secret dénonçant la politique de Reagan comme « une menace sérieuse ».
Son successeur Youri Andropov, issu du KGB, décide fin 1981 une opération prioritaire de renseignement, baptisée « RYAN », afin de tout savoir sur une présumée future attaque nucléaire américaine contre l’URSS, jugée imminente. Les agents du KGB dans le monde doivent alimenter, dans le sens souhaité, cette paranoïa galopante.
Il est probable que le colonel Vetrov, de plus en plus frustré professionnellement au sein de la direction T (renseignement scientifique et technique) du KGB où il travaillait, ait été choqué par ces directives secrètes, qu’il ait craint sérieusement le déclenchement d’une guerre nucléaire.
Cela a sans doute pesé dans sa décision de donner des informations aux Français, si l’on en croit l’ex-agent traitant de Vetrov, dans son témoignage :
« Là où est [Vetrov], il ressent parfaitement l’ambiance de guerre qui envahit la population, mais surtout la classe dirigeante ; il sait que la doctrine soviétique envisage l’emploi normal de l’arme atomique. Il connaît la capacité de riposte occidentale. Il comprend, par les papiers qu’il traite, que la Nomenklatura essaye de reprendre l’avantage ; des joueurs d’échec. »
Le « traitement » de Vetrov par les services français : la DST n’opère pas seule
Contrairement aux usages, c’est la DST, chargée du contre-espionnage sur le territoire français, qui pilote cette opération après les premiers messages envoyés par Vetrov. Tout simplement parce que le colonel du KGB avait eu des contacts avec la DST lorsqu’il était en poste à Paris, officiellement comme attaché commercial soviétique dans les années 60. La DGSE, théoriquement en charge de la sécurité extérieure, est globalement tenue à l’écart, ce qui alimentera les rivalités entre les services français. Le patron de la DGSE d’alors, Pierre Marion, ira même jusqu’à douter de cette histoire qui lui échappait.
Mais, contrairement à une idée répandue, la DST n’a pas opéré seule dans cette affaire. Sans agent à Moscou, après avoir exposé l’ingénieur Amiel, la DST ne peut pas faire grand-chose. Elle demande alors au chef d’état-major des armées, le général Jeannou Lacaze, l’aide des militaires. Lacaze joint directement le général Jacques Laurent, attaché militaire à l’ambassade de France à Moscou, pour qu’il désigne un « agent traitant » de Vetrov.
Arrivé dans la capitale soviétique en 1980, PF, l’attaché militaire adjoint s’en charge, avec l’aide et le feu vert des plus hautes autorités des armées. Sous le pseudonyme de « Monsieur Paul », le militaire français mène cette opération risquée, avec son épouse, alias « Marguerite », de manière efficace, durant plusieurs mois pour le compte de la DST. Outre l’appui de la DST, la CIA fournit un mini-appareil photo pour que Vetrov puisse photographier davantage de documents.
Certains experts ont critiqué le caractère artisanal de cette opération, les documents transitant souvent dans des paniers à provision échangés sur un marché de Moscou entre « Farewell » et « Marguerite ». Dans son témoignage, ce dernier explique que tout reposait réellement sur la confiance de Vetrov :
« C’est un professionnel, il sait comment travaillent ceux qui sont chargés de protéger la sécurité et les secrets soviétiques ; il convaincra ses traitants de leur faire confiance ; mais il reste lucide : le pire peut arriver ; pour lui, la balle dans la nuque, pour ses traitants successifs, ce devrait être l’accident de circulation, l’écrasement par un poids lourd, par un métro. Message qui serait compris par le service intéressé. »
Par ailleurs, selon PF, Vetrov, « bon vivant » et malin, « va augmenter son côté pochard et beaucoup viendront boire avec lui les innombrables bouteilles que lui procurera son traitant ». Il s’agit visiblement d’une tactique de diversion. A-t-il tendance à trop boire, comme l’affirmeront les Soviétiques par la suite, probablement pour noircir sa réputation ? Il boit « sans doute comme tous les Russes de cette époque, pas plus », corrige le militaire français.
Une manipulation des Soviétiques ou des Américains ? Thèse invraisemblable
Dès le départ, les services français se demandent s’il ne s’agit pas d’une manipulation des Soviétiques. Mais la teneur des documents que « Farewell » fournit, en masse, les convainc vite que leur source ne bluffe pas. 70% des documents concernent les Etats-Unis. Ils révèlent le caractère systématique et organisé du pillage scientifique du KGB à l’Ouest, qui permet des économies considérables à l’URSS, chiffrées à 6,5 milliards de francs (un milliard d’euros) entre 1976 et 1980.
Vetrov livre aussi l’identité de 222 officiers du KGB de la « ligne X » (espionnage scientifique et technique à l’étranger) agissant sous couverture diplomatique à l’Ouest et de 70 agents clandestins. Paris expulsera 47 de ces « diplomates » en avril 1983. L’ancien agent traitant résume :
« En tout cas, la DST a dévoilé une partie des agents soviétiques impliqués et a neutralisé le dispositif de recherche de l’URSS. Il en a été ainsi dans les autres pays européens. »
Difficile de croire que les Soviétiques aient monté une opération aussi déstabilisante pour eux !

Vladimir Vetrov, alias Farewell (DR)
D’autres -ce fut notamment le cas de quelques conseillers élyséens, de cadres de la DGSE ou de membres du KGB- ont avancé que la CIA avait probablement créé cette histoire de toutes pièces, pour de sombres motifs, comme celui de tester la fiabilité des Français. Thèse invraisemblable, selon PF :
« Non, les Américains n’ont pas été impliqués dans la manipulation à Moscou, cela aurait été à l’encontre de la simplicité voulue dans celle-ci. Oui, ils ont fourni la technologie de l’appareil photo ; oui, au début, ils étaient seuls à pouvoir développer ; mais le problème a été vite réglé. »
Dans une interview au Journal du dimanche, le 13 septembre 2009, Raymond Nart, ancien patron du contre-espionnage à la DST, confirme cette thèse en ajoutant : « nous nous sommes débrouillés pour traiter les négatifs ». Autrement dit : la DST n’a pas servi de simple boîte à lettres pour la CIA !
La soudaine arrestation de Vetrov en février 1982 ? « Farewell » brouille les pistes
Après une année de travail intensif pour les Français, Vetrov disparaît soudainement. A ce sujet, son ancien agent traitant donne des précisions :
« Brusquement, après février 1982, Farewell ne se présente plus aux rendez-vous fixés. Non que son double jeu ait été découvert par le KGB, mais, comme le découvrira la DST à l’automne seulement (et cela grâce aux Américains), il a été arrêté pour crime de droit commun ! Selon la version officielle, il a tenté de tuer sa maîtresse, qui exerçait sur lui un chantage depuis qu’elle avait trouvé dans son veston des documents dérobés au sein de la centrale soviétique. Surpris par un milicien, il l’aurait abattu à l’aide d’un couteau de chasse... »
A défaut de certitudes, son ancien agent traitant doute sérieusement de cette thèse soviétique. Selon le militaire français, d’après les quelques informations qui ont filtré de l’enquête soviétique, « on comprend que Vetrov, comme tous les prévenus du monde, va balader les enquêteurs, essayer de gagner du temps, de protéger ses traitants auxquels le lie une véritable amitié, peut-être de sauver sa peau. » Vetrov a donc pu tout faire pour brouiller lui-même les pistes !
Pour la première fois, un ancien collègue de Vetrov au KGB, le lieutenant-colonel Konstantin Preobrazhensky, a donné (sur le site helvétique drzz.info, le 4 septembre 2009), une nouvelle version des incidents qui ont conduit à l’arrestation de Vetrov :
« En 1982, j’étais à Tokyo lorsque j’ai appris avec surprise que Vetrov avait grièvement blessé Lyudmila Oshkina -que nous connaissions tous- et poignardé un homme à mort sur un parking. Une année plus tard, des officiers du “ Directorat T ” m’ont appris que cet homme était en réalité un agent du KGB. Ce que j’ai appris de ce rendez-vous contredit clairement la version du FSB/KGB sur les circonstances du drame.
Dans les livres d’histoire, on raconte que Vetrov aurait voulu tuer sa maîtresse car il la soupçonnait de l’avoir démasqué ; un passant venu au secours de la malheureuse en aurait payé le prix fort. C’est une version totalement fausse. Cette rencontre entre les trois protagonistes était planifiée.
A mon retour à Moscou, j’ai appris que Vetrov avait tenté de recruter l’homme pour le compte des services secrets français, mais l’agent a soit refusé, soit demandé plus d’argent, et Vetrov s’est résolu à le tuer. Lyudmila Oshkina participait aussi à ce recrutement. Mais son rôle n’est pas clair : des versions disent qu’elle couchait avec cet agent à dessein, d’autres qu’elle l’avait seulement recommandé à Vetrov. »
Quelle que soit la vérité, « Farewell » réussit à ne pas être démasqué tout de suite. Il protège ainsi ses amis français. Condamné à douze ans d’emprisonnement pour crime, il est envoyé au goulag à Irkoutsk, en Sibérie. Sa « trahison » ne sera découverte qu’un an plus tard, en 1983. Ramené à Moscou, il est interrogé longuement, livre des aveux forcés avant d’être condamné à mort, puis exécuté d’une balle dans la tête début 1985.
L’affaire Farewell a des effets en cascade
« L’affaire Farewell » a des retombées énormes. Le premier effet est un réchauffement des relations entre Paris et Washington en 1981. En transmettant, à partir de mi-1981, les informations de « Farewell » aux Américains, les Français ont marqué des points. François Mitterrand et ses ministres communistes n’effrayaient plus l’ultra-conservateur Ronald Reagan.
En second lieu, côté américain, les documents de « Farewell » ont été utilisées de manière très machiavélique. Gus Weiss, ancien membre du Conseil national de sécurité à la Maison-Blanche, sous Ronald Reagan, a raconté comment la CIA et la Maison-Blanche ont monté une vaste opération d’intoxication des Soviétiques. Elles ont notamment laissé le KGB dérober des logiciels américains préalablement piégés, qui ont fini par provoquer des dégâts majeurs en URSS, par exemple en faisant exploser un gazoduc soviétique... .
« Un plan brillant » commentera Richard Allen, l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Reagan, cité dans le livre « Des cendres en héritage, l’histoire de la CIA » du journaliste américain Tim Wiener (Editons de Fallaois, 2009) ainsi que par les auteurs de l’ouvrage « Adieu Farewell ». La Maison-Blanche a aussi lancé, au bluff, des projets militaires délirants de défense anti-missiles, comme « la guerre des étoiles » en 1983, surenchère que les Soviétiques ont dénoncé sans avoir les moyens de la suivre. Et les Américains le savaient parfaitement...
Le troisième « effet Farewell » fut le minage intérieur du KGB et du système soviétique. Explications de l’ancien agent traitant de « Farewell » :
« Cette affaire a eu un retentissement psychologique considérable sur les membres du KGB. Cela n’a, bien sûr, pas été un élément fondamental de la Perestroïka, mais elle a révélé un malaise profond et les contradictions qui ont provoqué l’implosion du système. »
Quelques années plus tard, le mur de Berlin tombera... Pour le militaire français, cette histoire est, finalement, celle d’une opération de renseignement réussie :
« Un jour, on saura, et on s’étonnera de la simplicité de toute cette affaire très humaine : bon sens, patriotisme, amitié. Et il faudra rendre hommage à Vladimir Ippolitovitch Vetrov du rôle qu’il a accepté de jouer, quelles que soient ses véritables motivations, et qui a contribué à l’évolution du monde. »
Photo : Guillaume Canet (Pierre) et Emir Kusturica (Grigoriev) dans « L’Affaire Farewell » de Christian Carion (DR).
- Sur Rue89Julius et Ethel Rosenberg étaient bien des espions soviétiques
- Sur Rue89CIA : sexe, drogue et espionnage à Alger
- Sur laffairefarewell-lefilm.comLe site de l'affaire Farewell
- Sur bibliosurf.comLe livre « Adieu Farewell », de Sergueï Kostine et Eric Raynaud (Robert Laffont) édition 2009 revue et augmentée du livre « Adieu Farewell » de Sergueï Kostine (Robert Lafont, 1997)
- Sur dailymotion.comLe documentaire d'Arte sur l'affaire Farewell
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journaleux - blogueur
journaleux - blogueur
Il y a eu deux patrons de la DST sur ce coup : Marcel Chalet au début de l’affaire, remplacé par Yves Bonnet en 1982.
Avec, peut-être, une « déperdition » entre le début de l’affaire et l’expulsion.
Quant aux « diplomates », ils n’étaient pas « russes », mais « soviétiques » (originaires d’URSS). Et parmi eux, quarante étaient officiellement des diplomates, d’autres étaient officiellement des journalistes, et le reste je ne sais plus.




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