04/09/2007 à 09h19

Une réhabilitation de Jean Yanne et de ses « Chinois à Paris »

Pierre Haski | Cofondateur Rue89


Avec trente ans de retard, voici une réhabilitation d’un chef d’oeuvre méconnu du cinéma français : « Les Chinois à Paris », de Jean Yanne, sorti en 1974. Certains feront la moue, Jean Yanne c’est grosses ficelles et humour franchouillard.

Pourtant, revoir « Les Chinois à Paris » en DVD comme je l’ai fait récemment, est assez jubilatoire, non seulement parce que c’est drôle mais aussi comme reflet d’une époque, les années 70 en France et l’influence de la révolution culturelle sur une partie de son intelligentsia.

Paradoxalement, dans ce film, les Français sont plus caricaturés que les occupants chinois de la France, présentés comme disciplinés, travailleurs, portés par un idéal, alors que les occupés sont volontiers collabos, délateurs, corrompus. Jean Yanne a forcé le trait, et n’a pas hésité à froisser l’orgeuil gaulois. Au point que, dit-on, Marcel Dassault qui avait coproduit le film aurait été furieux du résultat et demandé que son nom ne figure pas au générique ! Encore plein des images de ce film, je viens de recevoir un texte de René Viénet, sinologue iconoclaste, faisant l’éloge des « Chinois à Paris », en des termes assez drôles. Il l’a trouvé, comme moi, en DVD pirate à moins d’un euro en Chine... Avec sa permission, je reprends une partie de son texte, paru dans la revue Le Monde Chinois :

« Les Chinois à Paris, est sorti en salle à Paris en 1974 [l’année de la publication de Révo. cul. dans la Chine pop., d’Ombres chinoises, etc.]. Malgré un réel succès populaire, le film fut méprisé par l’intelligentsia française – qui n’imaginait pas qu’il se trouverait si rapidement disponible en Chine même, chez tous les disquaires, pour le public chinois, à si bon prix, dans les mêmes bacs que Les Enfants du paradis.

Jean Yanne a réalisé non pas une pochade sur une fantasmagorique irruption de l’APL en Europe, mais une remarquable (et, par moments, effrayante de réalisme) peinture d’archétypes français alors abondants dans les couloirs des universités, et à chaque carrefour de la société française, plus précisément encore une évocation de leurs grands-parents dans une époque plus sanglante. Michel Serrault, Daniel Prévost, Jacques François, Bernard Blier et des dizaines d’autres grands comédiens – sans oublier Nicole Calfan – furent remarquables pour restituer toutes les nuances d’un subtil scénario signé par Jean Yanne (1933-2003), Gérard Sire (1927-1977), et Robert Beauvais (1911- 1982). Mais ce qui réjouit peut-être plus encore les spectateurs chinoisqui achètent ce DVD, aujourd’hui, en Chine, c’est la parodie des opéras- ballets-modèles, l’irrésistible Carmen dansé comme dans une mise en scène kitsch de Mme Mao (ne pas oublier de relire Camarade Jiang Qing, de Roxane Witke, qui est une sorte de Rozenkranz & Guildenstern sont morts en regard des soliloques hamletiens de Mao reproduits dans Vive la pensée du Président Mao).

À ceux qui chipoteraient en écrivant dans leur thèse de doctorat que Jean Yanne a eu la main lourde dans la satire, on ne peut que recommander de relire Sollers, Badiou et, plus encore, les célèbres pages dythirambiques de Roland Dumas et François Mitterrand à leurs retours de Chine, en extase prolongée devant le “ Grand bond en avant” ; puis de visionner les anciennes bandes d’actualités que la Chine libère peu à peu pour vacciner les uns (en Chine) et les autres (hors de Chine) sur les “ quadrilles de la loyauté” que tous, pilotes d’avions et tireurs d’élite compris, devaient danser devant les bustes de Mao, en dessinant avec leurs bottines le caractère “ loyauté” [au président Mao]. »

Dans son texte, René Vienet fait le parallèle avec le film de Feng Xiaogang, « Da Wan » ( « Big Shot’s Funeral » en anglais), sorti en 2001. Je suis moins séduit, les ficelles, là, sont un peu lourdes. Mais il est vrai que ce film a des résonnances certaines avec celui de Jean Yanne, qu’on aurait bien vu, en effet, jouer dans ce film, une comédie sur la rencontre Chine-Occident, qui n’en finit pas de faire réfléchir... et rire.

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  • FabiendeMénilmontant
    FabiendeMénilmontant
    journaleux - blogueur
    • Posté à 10h36 le 04/09/2007
    • Internaute 14145
      journaleux - blogueur

    Pierre,

    Dans ton papier, je lis :

    « Paradoxalement, dans ce film, les Français sont plus caricaturés que les occupants chinois de la France, présentés comme disciplinés, travailleurs, portés par un idéal, alors que les occupés sont volontiers collabos, délateurs, corrompus. »

    Le terme d’« occupants » est-il emploi à bon escient ?

    La carte de résident existait à l’époque, que je sache…

    Fabien
    Lien

    • Anonyme répond à FabiendeMénilmontant

      la réponse est dans le texte :

      « Jean Yanne a réalisé non pas une pochade sur une fantasmagorique irruption de l’APL en Europe »

      • Anonyme

        et comme chacun sait APL veut dire ’aide personnalisée au logement’

    • Anonyme répond à FabiendeMénilmontant

      rehabiliter est un terme inexact
      futuriste et visionnaire est plus juste
      Jean Yanne est un tres Grand sans doute meconnu

  • Anonyme

    Oui j’ai aussi découvert ce film à 1 euro en Chine, une merveille. Par contre pour beaucoup de Chinois a qui je l’ai montré, ils ne voient que la parodie des chinois et pas celle des français.

  • Anonyme

    C’est un film excellent, décors, figurants, satire a peine voilée de l’occupation allemande,avec une idée de la France ’éternelle’ : bouffe, alcool et petites femmes..jubilatoire, moi j’ai acheté le DVD, pas pirate : -), et j’en suis bien contente.Cat

  • camarade ma
    • Posté à 12h24 le 04/09/2007
    • Internaute 13614

    Oui le film est très intéressant, mais très long, trop long, certaines séquences devraient être coupées ou suprimer. Cela tient sans doute au fait que Yanne avait entièrement carte blanche lors du tournage et au montage.
    Il est intéressant de noter que le film ait été produit par Dassault.
    J’ai acheté le film 0,60 € en Chine, mais que font Dassault et les ayants droits ?
    Mais pourquoi ce titre, « Une Réhabilitation » ?

  • Anonyme

    J’ai suivi le lien de votre article vers la revue Monde chinois. J’ai pu ainsi lire en complément l’article en entier qu’ils ont publié sur le sujet.
    J’ai appelé l’éditeur (Choiseul) pour en savoir plus sur l’auteur.
    René Vienet a d’après mes recherches sur le web et ce qu’ils m’ont dit un parcours vraiment étonnant.
    J’ai su qu’il reprennait les rênes de la revue Monde chinois pour en faire quelque chose de moins académique.
    Plutôt alléchant !

  • Anonyme

    il y a un bon moment que je l ai prêté à plusieurs amis chinois qui ne connaissant pas assez bien la france et ses habitants n’ont pas vu la critique. Cependant, la critique des chinois, bien plus légère les a bien fait rire

  • Anonyme

    Pourquoi René Viénet est il qualifié de « sinologue iconoclaste » ? Parce qu’il n’a jamais été maoïste ? Mais d’autres comme Simon Leys non plus. Faut il donc avoir été maoiste pour être un sinologue normal ?

    • Pierre Haski
      Pierre Haski
      Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
      • Posté à 23h31 le 04/09/2007
        éditeur
      • Journaliste 9
        Cofondateur

      Excellente remarque, tellement judicieuse qu’elle pourrait avoir été écrite par René Viénet lui-même ! Non, iconoclaste car il ne s’est jamais réellement inscrit dans le champs de la sinologie française classique, maoïste à son heure ou pas. Il a suivi son chemin à lui. J’imagine que le terme iconoclaste devrait lui plaire. Moi ça me plairait !

  • Compte supprimé le 3 janvier 3
    • Posté à 14h51 le 04/09/2007
    • Internaute 10904
      in angulo

    Cher Pierre,
    A l’époque où le film est sorti, j’étais gamin, je lisais Okapi. Je me souviens d’un dossier très engagé sur la révolution culturelle : ça frisait le panégyrique. C’étais fascinant et comme beaucoup, j’étais fasciné.
    Et puis j’ai vu « Le cerf-volant du bout du monde » de Prévert et Alekan. Ca m’a scotché.
    Au point qu’il y a quelques années, je suis monté sur la Butte Montmartre à la recherche de l’arbre dans lequel s’était fiché la « chose » cinquante ans plus tôt (dîtes docteur, ça se soigne ? ...)
    J’ai retrouvé l’emplacement (rue Poulbot). Mais l’arbre que nenni.

    Quant au cerf-volant, je crois qu’il faut faire une croix dessus.

    ps : Vous parliez encore récemment des articles à vendre sur Rue89 et bien que n’aimant guère jouer les homme-sandwichs, Je voulais vous dire ma joie d’avoir arboré cet été un de vos tee-shirts siglés, bombant le torse à qui mieux mieux afin d’en rendre la lecture commode.
    Merci pour tout ce que vous faîtes car, sachez-le, Rue89 est un oasis à beaucoup.

    • Pierre Haski
      Pierre Haski répond à Compte supprimé le 3 janvier 3
      Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
      • Posté à 22h22 le 04/09/2007
        éditeur
      • Journaliste 9
        Cofondateur

      Cher internaute-sandwich, merci pour le t-shirt ! Et pour votre soutien amical.

    • Anonyme répond à Compte supprimé le 3 janvier 3

      Vous m’avez donné envie de voir « Le cerf-volant du bout du monde ». Le film a été réalisé par Roger Pigaut et Wang Kia-Yi. Alekan fût le directeur photo et Pierre Prévert le consultant.
      Malheureusement, il n’est pas disponible en DVD ni projeté en salle...

      • Anonyme

        Il vous reste le téléchargement sur Emule.
        Il y est, ainsi que le « ballon rouge ».

    • ebolavir
      • Posté à 10h04 le 12/09/2007
      • Internaute 784
        Tianjin

      Vous pourrez rencontrer « la petite Chinoise qui parle français » du film. Dans la vie elle s’appelle Monique Hoa ; à l’époque elle vivait en Chine et on parlait français dans sa famille. Aujourdhui elle enseigne le chinois aux petits Français à l’université Paris 7 (ex-Jussieu, maintenant Grands Moulins). Elle a écrit la série de manuels d’enseignement « c’est du chinois » (éditions You Feng), disponible à la FNAC et ailleurs.

  • Anonyme

    Et si en fait, ce film n’était qu’un chapitre d’une oeuvre global, à mettre en lien avec « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », ou encore « moi y en a vouloir des sous » et « Chobizenesse “ ou encore ‘je te tiens tu me tiens par la barbichette’, sans oublier ‘Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ’ ?

    J’adore Jean Yanne, sa mort m’a beaucoup touché, je me suis dis ‘oh non, alors nous perdons un peu plus la vue’...

    • Anonyme

      absolument d’accord, à part deux heures moins le quart, qui n’est pas au niveau des autres. La charge est trop lourde.
      Sinon, dans le même genre, il a l’incroyable « touche pas à la femme blanche » avec MAstroianni, Deneuve et Paolo Villagio dans un rôle d’espoin génial.

      Lien

  • Anonyme

    « Jean Yanne a forcé le trait, et n’a pas hésité à froisser [b]l’orgeuil[b/] gaulois ».
    C’est un jugement un peu « dégeulasse », ne trouvez-vous pas ?

    • Pierre Haski
      Pierre Haski
      Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
      • Posté à 19h11 le 04/09/2007
        éditeur
      • Journaliste 9
        Cofondateur

       ? ? ?

  • Anonyme

    La première réhabilitation (indexée sous « LA MERE DE TOUTES LES REHABILITATIONS ») du film LES CHINOIS A PARIS a été publiée par la revue COMMENTAIRE dans sa livraison du printemps 2004, article intitulé « L’ANNEE DE LA CHINE » sous la plume de votre serviteur et, nonobstant l’excellent récent article de René à ce sujet, fait autorité. Il y était rappelé en particulier l’épisode rien moins que fictif dans lequel un porte-coton pro-chinois de l’administration élyséenne a eu l’idée de loger le président Hu Jintao et sa suite à l’hotel Meurice, rue de Rivoli, aux frais présumés de la république, - sans qu’on sache si la référence implicite à l’installation de la Kommandantur nazi en ces mêmes murs 68 ans plus tôt avait été perçue d’un côté et/ou de l’autre du couple pékinochiraquien. A la place des svistika, le comité des fêtes avait disposé pour ornementer la façade des projecteur l’inondant d’un seyant rouge sinocommuniste du meilleur effet, rappelait l’article (dont je n’ai pas le texte sous la main à Bangkok mais qui est disponible sans nul doute auprès du secrétariat de Jean-Claude Casanova. hauts les coeurs (et « Place à la Joie », disait un des personnages de Yanne-Tito Taupin – ne jamais oublier Taupin dans l’évocation de ce grand moment de cinéma, non plus que Jean-Pierre Rassam.

    Francis Deron

    • Anonyme

      Francis, le rouge n’est pas sino-communiste. Dans la culture chinoise, le rouge a toujours été considéré comme une couleur très positive, la couleur des mariés, la couleur du brave dans l’opéra, la couleur de l’empereur, etc.
      Le fait que les communistes arboraient un drapeau rouge n’explique pas que le rouge soit apprécié par les chinois, c’est peut être un peu l’inverse.

      Guillaume Andrieu

  • Anonyme

    Jean Yanne était un acteur fantastique, un chansonnier de talent. Par contre, comme cinéaste il ne valait pas tripette... films mal fichus, paresseux, mal photographiés, ... il restera quelques scènes de « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », tout de même. Mais les « chinois à Paris » ne ressemble à rien.

  • Krobka
    • Posté à 21h47 le 04/09/2007
    • Internaute 1496

    Réhabilitation ? De quoi, de qui ? Auprès de l’intelligentsia ? On s’en tape. Yanne a été un des derniers grands anars lumineux. C’est une forme de génie du comique subversif qu’il avait. Revoir ses films, ses sketches, écouter ses chansons (celles de « Tout le monde il est beau... »... Quoiqu’il en soit merci de parler de lui. il n’y a actuellement plus d’équivalent.

  • Anonyme

    Faudrait peut-etre faire un petit « Traité de savoir (tout court) à l’usage des jeunes générations » !
    APL : Armee Populaire de Libération
    Mr Viénet : détourneur en chef de « La dialectique peut-elle casser des briques ? »
    Extrait :
    « - Encore un de perdu…
    - Qu’est-ce que c’est ?
    - Il est devenu responsable syndical, il a aussitôt réprimé une grève sauvage avant de s’acheter une télévision à crédit.
    - Oh que c’est triste, quels salauds… Et si on leur grillait les poils sous les bras ? »

    Je rouvre mon vieil IS 1958-69, Octobre 1967
    Cit. : « La dissolution de l’association internationale des bureaucraties totalitaires est mainteant un fait accompli » in Le point d’explosion de l’idéologie en Chine

    Jean Yanne a-t-il lu ces lignes ?

    Salut Raoul, salut Guy, on vous a bien aimé.
    Je ne sais pas si vous seriez très « digestes » aujourd’hui...

  • Anonyme

    Dassault était furieux parce que le film lui avait fait perdre un contrat en Chine,

  • Anonyme

    L’important, surtout, c’est qu’on parle pas du reste ...

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