Un "singe" au Châtelet, mariage d'opéra chinois et de Brit pop

Chen Shizheng au Théâtre du Châtelet (Pierre Haski/Rue89)

Alors qu'il n'avait que quatre ans, Chen Shizheng était dans les bras de sa mère lorsqu'il a vu une tache rouge se répandre sur la robe blanche de celle-ci. Sa mère venait de recevoir une balle perdue lors d'un défilé de Gardes rouges pendant la Révolution culturelle chinoise. Quatre décennies plus tard, metteur en scène à la mode installé à New York, il signe un extravagant opéra sino-pop au Théâtre du Châtelet, grand spectacle délirant au succès assuré, qui a démarré mercredi.

Le parcours de ce metteur en scène de 44 ans à l'éclectisme décoiffant est impressionnant. Orphelin, il est reccueilli par une troupe de comédiens ambulants gagnant leur vie en parcourant les campagnes de son Hunan natal (également la province natale de Mao Zedong) et en interprétant, lors des funérailles, des scènes de la vie du défunt. A la fin de la Révolution culturelle, au milieu des années 70, ses compagnons l'inscrivent à l'école de l'opéra de Pékin. Il se retrouve à New York en 1989, et une autre vie l'attend.

Chen Shizheng a signé depuis près de vingt ans la mise en scène d'opéras classiques, de nombreuses créations théâtrales, dans le monde entier, et il vient de réaliser son premier film, « Dark Matters », présenté à Cannes et primé à Sundance. Sa reconnection avec la Chine fut douloureuse : il fut le metteur en scène de l'impressionnant « Pavillon aux pivoines », un opéra basé sur un texte du XVI° siècle chinois, et qui fut présenté sur 19 heures en trois jours à Paris en 1999. Mais la Chine avait interdit aux acteurs de quitter le pays pour la création du spectacle à Paris, et les représentations prévues ensuite à Shanghaï furent annulées. La censure n'avait pas apprécié qu'il exhume un texte à l'érotisme trop torride pour la Chine puritaine du parti communiste...

Le premier blockbuster chinois

Depuis, le carcan s'est desserré, et Chen Shizheng a repris le chemin de Pékin et Shanghaï. On l'a retrouvé en France ces dernières années dans le cadre du Festival d'Automne, avec « la nuit du banquet », ou au festival d'Aix en Provence avec « Cosi Fan Tutti ». Mais c'est dans un tout autre registre qu'il crée, au Théâtre du Châtelet, ce « Monkey” venu d'ailleurs, au point, sans doute, de déconcerter ceux qui s'attendraient à voir un spectacle dans la lignée de ses créations précédentes. Il a choisi de faire l'équivalent d'un “blockbuster » dans l'univers de l'opéra, une machine de guerre théâtrale grand public qui sera assurée de trouver son public (trois représentations supplémentaires ont déjà été rajoutées) sans pour autant entraîner l'adhésion des puristes.

Pour adapter à la scène « La Pérégrination vers l'Ouest » (selon le titre de La Pléiade), l'un des quatre grands classiques de la littérature chinoise, Chen Shizheng s'est trouvé d'inattendus alliés : le créateurs du groupe virtuel anglais Gorillaz, Damon Albarn et Jemie Hewlett. Ensemble, ils ont créé un univers multimédia et multidisciplinaire (théâtre, cirque, arts martiaux, opéra, vidéo etc.) empruntant au registre traditionnel chinois, à l'univers de la BD (voir l'affiche ci-dessus et les personnages ci-contre), le tout mâtiné de Brit Pop.

Pour conter les aventures du roi singe et de ses camarades de pérégrination vers les écritures bouddhiques qu'ils introduiront ensuite en Chine, Chen Shizheng a fait venir une cinquantaine d'acteurs et d'acrobates de son pays natal, notamment une quarantaine de jeunes pensionnaires du cirque de Dalian qui effectuent des prouesses sur scène et en l'air. Une superproduction financée aux deux tiers par le Théâtre du Châtelet, qui compte bien la faire tourner à travers le monde. Le premier grand show chinois planétaire aura donc été réalisé par un metteur en scène chinois exilé, des créateurs britanniques, et des financements français. Bouddha et la Chine y trouveront tout de même leur compte.

► « Monkey, Journey to the West », au Théâtre du Châtelet jusqu'au 13 octobre. 1 place du Châtelet 75001 Paris, tel : 01 40 28 28 40. Site web : www.chatelet-theatre.com


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d.n.d
01H17 28/09/2007

Voilà une proposition qui fait quand même s’intéresser davantage à une possible dynamique du Châtelet que « Le chanteur de Mexico »…
Plutôt envie de me réjouir à lire cet article, donc, même si je ne pourrai m’y rendre.
En attendant « La mouche » de Cronenberg et Shore !…

 
nathalie.ohana
06H08 28/09/2007

Article très apprécié. Merci. Mais, monsieur Haski, je ne suis pas certaine de comprendre « Mais la Chine avait interdit aux acteurs de quitter le pay, et les représentations prévues à Shangaï furent annulées ». Shangaï n’est-elle point en Chine?

 
Pierre Haski | Rue89
08H13 28/09/2007

Vous avez raison, la phrase est mal tournée. En fait, les comédiens ont été empêchés de venir en France, où le spectacle devait être créé, avant de retourner pour des représentations à Shanghaï. Il avait fallu retarder le spectacle d’un an et trouver de nouveaux acteurs, chinois de la diaspora, uniquement pour les représentations à Paris puis à New York, au Lincoln Centre.

 
Didice
11H48 28/09/2007

J’y étais ! Je confirme, côté public, il n’y a pas non plus que des « puristes ». Placée à l’orchestre (cadeau d’anniversaire oblige) j’ai pu savourer l’exquis mélange de sonneries de téléphone portable aux impeccables thèmes composés par le Sieur Damon Albarn. Des chuchotements quand l’action devient moins palpable sur scène(quand le petit singe n’est pas là pour surveiller) ou lorsque l’orchestre joue son intro. De grands enfants qui viennent s’asseoir dans l’allée pour mieux voir.
A spectacle hybride, public hybride. On ne se sent en effet à aucun moment ni en plein concert de rock, ni devant un opéra à Bastille, ni sur les gradins d’un cirque. Ni au Châtelet. C’est un ailleurs qui nous emmène sous l’eau, dans le ciel, et au coeur même d’un superbe dessin animé. On en prend autant dans la figure que lors d’un festival en plein air ! Mais que ça ne dispense pas d’éteindre son portable…

 
Didice
14H48 28/09/2007

Il n’y pas « d’étrange unanimité », courageux anonyme. Spectacle vivant, tout n’y est pas parfait. Quant à l’histoire, bon, la mise en scène semble miser sur le côté enfantin, ce qui encourage à prendre tout ça comme on feuillette un album d’images.
OK avec toi pour dire que le mélange corps/animation, c’est de loin hyper efficace. Et perso, la compo musicale je la trouve bonne.
Globalement, quand même, on sort de là avec une impression d’ensemble assez positive, non ? Bon, je te l’accorde, les dialogues c’est vraiment pas du Shakespeare. La faute au surtitrage, sans eux, on n’y aurait vu que du feu comme quand on écoute de la britPop…

 
M. Panda
15H40 28/09/2007

Cher Pierre Haski, pourquoi ne critiquez-vous pas le spectacle ? Recopier le dossier de presse, c’est pas terrible… J’ai également vu ce spectacle ; je l’ai trouvé complètement idiot. Quand on sait que Brecht se passionnait pour le théâtre classique chinois (pratiquement jamais monté en France), on est abasourdi par la stupidité du livret : une suite de combats en costumes, sans grâce ni humour, auréolée d’une philosophie new age incompréhensible (mais quelqu’un pourra sans doute m’expliquer). Pour jouer à Zelda, je préfère rester chez moi, sans débourser les 30 euros du billet - c’est moins inconfortable que coincé au deuxième balcon, plié en deux, à guetter les minuscules surtitres. Parce que Monkey se résume vite à une parade Disney goes to Beijing : sur des phrases musicales pas trop ratées (mais on reste loin de Gorillaz ou de Blur), de très bons techniciens (oh, un saut périlleux) habillés dans de très laids costumes essaient de nous persuader qu’on ne s’ennuie pas à mourir pendant, quoi ? Deux heures ? Les dix minutes de dessin animé sont en revanche très réussies.

 
Pierre Haski | Rue89
15H47 28/09/2007

Cher M. Panda: recopier le dossier de presse, vous rêvez ? Où trouverez vous l’histoire de l’enfance de Chen Shizheng que je raconte ici? Dans quel dossier de presse? Il se trouve que j’ai interviewé ce metteur en scène en 2001 à Pékin et que je l’ai suivi depuis: je trouve son parcours incroyable et c’est surtout ça que j’avais envie de raconter. J’ai assisté à une répétition du spectacle et à la première, j’ai essayé de transmettre une déception face à ce spectacle (l’expression blockbuster n’est pas un compliment à mes yeux), mais je respecte ce créateur et le travail de toute cette équipe, et même si le résultat final n’est pas ma tasse de thé (chinois), je n’avais pas envie de le « démolir », ce qui aurait été facile, simplement parce que c’est un spectacle grand public.

 
M. Panda
17H17 28/09/2007

Bon. Je croyais lire une critique de spectacle (sur « un "Singe" au Châtelet, mariage d’opéra chinois et de britpop »), alors qu’il s’agissait en fait d’un article sur son metteur en scène… Autant pour moi. Et c’est vrai que le parcours du metteur en scène est incroyable.

En revanche, votre conception du spectacle « grand public » m’intrigue assez - et j’ai peur hélas de ne pas m’y retrouver. Le « grand public » n’est pas une catégorie esthétique, plutôt une définition publicitaire. Devez-vous dès lors vous interdire de « démolir » (ou même de critiquer clairement) un spectacle parce que vous le supposez « grand public » ? Est-ce qu’une telle conception de la critique théâtrale n’aurait pas pour conséquence indirecte de rendre caduques les tentatives de certains metteurs en scène (Sivadier, Py…), qui créent un théâtre populaire ET exigeant ?

 
Pierre Haski | Rue89
20H38 28/09/2007

Si vous pensiez lire une critique d’un spectacle, vous vous trompiez. Je ne suis pas critique, je ne prétends pas l’être, et je ne revendique pas ce qualificatif. Critique, c’est un métier, et ce n’est pas le mien. J’ai fait un article sur les aspects qui me semblaient les plus intéressants dans ce spectacle, en me basant sur des éléments recueillis depuis des années et au cours des derniers jours. Dans l’article, j’emploie le mot « blockbuster », plutôt que « grand public » que j’ai mis dans ma réponse. Blockbuster a un sens précis au cinéma où il est employé, et pour moi ce spectacle entre dans cette catégorie.

 
Puttermesser
09H07 30/09/2007

Musicalement: très faible.
Quelques bonnes voix, certes.
L’essentiel est ailleurs, les yeux en prennent pour leur compte. Rires, peurs, soulagements, hier soir j’avais 4 ans.

 
绮芬
09H43 11/10/2007

Ce mélange inattendu de l’occident et de l’orient était risqué, mais la sauce prend assez bien au final (surtout pour le « grand public » comme déjà dit dans les précédents commentaires).
Personnellement, je regrette la traduction en français qui fait perdre beaucoup de son charme au sens des mots, et aurais préféré un sous-titrage en chinois, mais ça, c’est une toute autre histoire.
J’attendrais peut-être de le voir en Chine, qui sait?

En somme, un pudding à la sauce chinoise ou encore un riz gluant à la marmelade d’orange à déguster.