Sarkozy : les JO approchent, la diplomatie reste du chinois

A un mois des Jeux, Rue89 poursuit le débat avec Zheng Ruolin sur les incompréhensions entre la France et la Chine.

Nicolas Sarkozy et Hu Jintao en novembre 2007 à Pékin (Claro Cortes/Reuters).

J'ai pris la responsabilité de mettre en ligne l'article du journaliste chinois Zheng Ruolin, ce qui m'a valu quelques (rares) accusations d'internautes d'être devenu un suppôt du parti communiste chinois, ou plus drôle encore, de préparer des investissements en Chine !

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Cette idée de débat sur Rue89, nous en avions parlé avec Zheng Ruolin en pleine crise post-passage de la flamme olympique à Paris, alors que les internautes chinois se déchainaient contre la France, et qu'un fossé d'incompréhension semblait se creuser entre nos deux pays. A un mois de l'ouverture des Jeux olympiques de Pékin, qui cristallisent les passions, il nous a semblé utile de la concrétiser, pour confronter l'événement avec des idées un peu plus claires.

Zheng Ruolin a fait un double commentaire : sur l'attitude de Nicolas Sarkozy face à la Chine et au dalaï lama, et sur le type de relations que peut développer la France avec la Chine d'aujourd'hui.

La faute de Sarkozy

Sur le premier point, le débat sera bref : je partage son point de vue sur le fait que Nicolas Sarkozy, qui a annoncé mercredi au président chinois Hu Jintao qu'il se rendra bien à Pékin le 8 août à l'ouverture des Jeux (le communiqué ne précise pas s'il rencontrera ensuite le dalaï lama lors de sa visite en France), s'est piégé lui-même dans cette affaire. Il tente de satisfaire tout le monde, les dirigeants chinois tout comme l'opinion française, et risque, effectivement, de perdre sur les deux plans. L'équilibriste (voir le dessin de Laplote ci-dessous, trouvé dans les commentaires de l'article de Zhzng Ruolin…), en diplomatie, est rarement recommandable, il fallait s'y prendre autrement dès le début, et en particulier réagir au niveau européen et pas national.

Personne n'est dupe quand le chef de l'Etat annonce attendre les résultats de la rencontre sino-tibétaine pour pendre sa décision. Celle-ci est prise depuis le moment où il a dû envoyer trois émissaires à Pékin pour s'excuser auprès des dirigeants chinois pour les scènes du passage de la flamme. Il a compris ce jour-là que le rapport de force, économique d'abord, plaide en faveur de bons rapports avec la Chine. C'est de la « realpolitik » et, de son point de vue, il n'a guère de choix.

Restait à habiller la retraite, surtout quand on compare le dénouement avec les « conditions » imprudemment avancées par Rama Yade, secrétaire d'Etat aux Droits de l'homme, dans Le Monde en avril dernier : « La fin des violences contre la population et la libération des prisonniers politiques, la lumière sur les événements tibétains et l'ouverture du dialogue avec le dalaï lama ». Elle avait nommément cité le dissident chinois Hu Jia, qui, à un mois des Jeux, croupit toujours dans sa geôle, élargissant la problématique aux droits de l'homme en Chine et pas seulement au Tibet.

Etrangement, en se concentrant sur le seul Tibet, Nicolas Sarkozy était certain d'agiter le chiffon rouge face aux dirigeants chinois, et, comme le montre le texte de Zheng Ruolin, sa rencontre avec le dalaï lama, présentée comme la « compensation » de sa visite à Pékin, ne sera pas digérée par les Chinois (l'ambassadeur de Chine à Paris ne s'est pas géné pour le lui signifier mardi 8 août). Il est pourtant légitime que le président français, à l'instar de la chancelière allemande, rencontre le leader tibétain en exil.

La séquence qui s'annonce risque d'être donc pénible : Nicolas Sarkozy va donc représenter la France et l'Europe à Pékin, caution muette, impérativement muette, de la mise en scène du triomphe ambigu de la Chine, mais aussi de son Parti communiste. Muet, car il n'aura pas le choix sauf à créer une crise plus grave encore. Avant de rentrer à Paris s'afficher avec l'« hydre en habit de moine », qui continue d'être diabolisé à Pékin malgré la reprise du dialogue avec ses émissaires. Qu'aura-t-il signifié aux Chinois comme aux Français ? Quelles relations avec la Chine des 11% de croissance ?

Reste la question de fond que pose inconsciemment le texte de Zheng Ruolin : quel type de relations la Chine actuelle, forte de ses succès économiques et de son « retour » au cœur du monde, veut-elle construire avec le reste du monde ? Faudra-t-il, comme il le dit, se contenter de « profiter » des opportunités économiques qu'offre la Chine, et dont la France, évidemment, a bien besoin ? Et éviter toute « ingérence » dans les affaires intérieures chinoises, c'est-à-dire de tout commentaire sur la peine de mort, les conditions sociales, ou la censure des médias.

Le gouvernement chinois n'en demande pas tant, ayant accepté ces dernières années, d'ouvrir des « dialogues » sur les droits de l'homme avec l'Union européenne, les Etats-Unis ou d'autres pays. Il n'est pas prêt à avancer sous pression, mais il en tient compte quand même…

Mais ce que reflète surtout Zheng Ruolin, c'est l'opinion à fleur de peau de la nouvelle classe moyenne chinoise, grande bénéficiaire des réformes économiques des deux dernières décennies et des changements considérables de la vie urbaine chinoise : ces Chinois d'un nouveau type supportent très mal les critiques qui pointent du doigt tout ce qui va encore mal en Chine alors que, de leur point de vue, tout va dans la bonne direction. Et ils estiment, non sans raisons, que ce n'est pas aux étrangers de leur dire ce qu'il faut faire.

Le nationalisme à fleur de peau de la nouvelle élite chinoise rend le dialogue difficile, comme on l'a vu au printemps. Cela dit, il est indispensable car il conditionne dans une large mesure la nature et la tonalité des relations entre la Chine et le reste du monde. En préalable, il est nécessaire pour les Européens de reconnaître cette nouvelle couche, dont les intérêts ne sont pas nécessairement ceux du Parti communiste chinois, mais qui se réfugie dans ses bras dès qu'elle se sent agressée… La reconnaître et apprendre à lui parler, sans se renier mais sans arrogance pour autant.

Cultiver la société civile chinoise

La Chine actuelle n'est pas monolithique, on le voit chaque jour, comme dernièrement avec l'émeute du Guizhou contre une injustice, relayée par l'Internet chinois. Une société civile peine à émerger, handicapée par la répression officielle et par un environnement peu favorable.

C'est dans cette évolution de la société chinoise, plus que dans l'hypothétique changement de son régime, que se trouve la meilleure chance de voir la Chine devenir un acteur international positif. Et pas seulement, comme aujourd'hui, un épouvantail de nos propres peurs, et un géant sourd à ses propres problèmes. Les JO ne seront de ce point de vue qu'un mauvais moment à passer, le couronnement d'une transformation inachevée, au goût amer.

Mise à jour le 9/7/08 à 09H00 : avec l'annonce officielle de la venue de Sarkozy à Pékin.

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5 commentaires sélectionnés

Portrait de GanLanShu

De GanLanShu

shodavid.blog.lemonde.fr | 15H57 | 08/07/2008 | Permalien

Excellent article de conciliation ! Notamment concernant l'émergence de la classe moyenne qui souhaite s'en tenir au mot d'ordre de Deng Xiaopin : « Enrichissez-vous ! » N'est-ce pas le sens du monde y compris en Sarkozie ? Okay, soit ! En revanche, il serait terriblement dangereux de glisser vers une acceptation de la dictature morale au niveau mondial de la communication !

« Le gouvernement chinois n'en demande pas tant, ayant accepté ces dernières années, d'ouvrir des “dialogues” sur les droits de l'homme avec l'Union européenne, les Etats-Unis ou d'autres pays. Il n'est pas prêt à avancer sous pression, mais il en tient compte quand même… »

Comment ? En interdisant aux acteurs politiques du monde entier de rencontrer le Dalaï Lama, en exigeant des excuses de Fiat ? C'est là où Beijing mord la ligne !
Un étudiant à dîner l'autre soir, de retour d'un an à la fac d'Aix :
« Pourquoi est-ce que la France veut nous imposer ses droits de l'homme ? On s'en fout des droits de l'homme, la Chine marche autrement et elle marche bien ! »
Ma réponse (j'ai été son prof, l'an passé) :
« Okay, on s'en fout des droits de l'homme ! C'est vrai qu'avec Guantanamo, nos centres de détentions pour émigrés, Hortefeux et compagnie, on est de moins en moins bien placé pour les défendre ! En revanche, il est hors de question que la Chine dicte à l'étranger ce qu'il doit penser, peut dire ou pas et à qui ! Si la liberté d'expression ne vous intéresse, n'imposez pas votre opacité pragmatique à ceux dont vous avez autant besoin qu'ils ont besoin de vous. Sinon, ce sera le clash ! Et ce n'est souhaitable pour personne ! »

Portrait de manusan

De manusan

16H23 | 08/07/2008 | Permalien

Pour en revenir à l'article de Zheng Ruolin, rue89 avait raison de publier cet article, après tout, la liberté c'est quand celui qui ne pense pas comme vous a le droit de le faire et de s'exprimer. D'un autre coté, je n'ai jamais lu d'articles de journaliste chinois en France appelant à importer ce concept dans son pays, concept pourtant essentiel à cette profession. Mais bon, la Chine qui fut longtemps le centre du monde en Asie, n'a pas comme le Japon ou la Corée eu la nécessité d'apprendre de l'extérieur, pourtant c'est bien une société type occidentale, « un rêve américain » auquel aspirent les chinois.

Concernant ce pays, je dirais tout simplement que la chine d'aujourd'hui est, économiquement parlant, un produit de la mondialisation, elle en est bénéficiaire autant que dépendante, surtout sa classe moyenne, car les investissements viennent plus pour une main d'œuvre bon marché que pour un soit disant marché de 1,3 milliards de consommateurs. Après les élections US et la crises qui se préparent (plutôt rudes à ce qui parait), on peut s'attendre à des mesure protectionniste de la part des pays riches, que ce passera t'il en Chine à ce moment là ? comment réagiront les investissements et le commerce mondial ?

ps : rue89 et Blog en Chine ne sont plus censurés en Chine, bonne nouvelle.

Portrait de daniel

De daniel

16H34 | 08/07/2008 | Permalien

Merci à PH pour cet excellent article.

J'étais a priori contre le boycott, mais après la gaffe de Mlle Yade et les conditions qu'elle entendait imposer et quitte à se facher avec les Chinois puisque c'est ce qui va arriver lorsque notre Président rencontrera le Dalai Lama, autant le faire jusqu'au bout en n'allant pas à la cérémonie sans parler de boycott (ce que font Merkel, Harper et Rudd), ce qui évitait en cela de ridiculiser notre diplomatie.
C'est ce qui rend le plus triste et en colère dans cette histoire.

Mais la faute revient en premier à Nicolas Sarkozy et non à Rama Yade qui a sans doute fait ses déclarations intempestives à la suite des hésitations du président.

Quant au dialogue Occident-Chine, il est très difficile tant chaque partie est convaincue, non sans arrogance, d'avoir raison. Droits de l'Homme « universel » d'un coté, « folle » croissance économique de l'autre.

Il serait pourtant tellement plus simple d'inviter les Chinois à venir observer comment fonctionnent nos sociétés essentiellement basées sur l'état de droit qui fait tant défaut à la Chine et dont les récentes émeutes dans le Guizhoun comme le rapelle Pierre Haski sont une parfaite illustration. Les inviter également à observer comment nous faisons attention à notre environnement et comment nous luttons contre la pollution ; nous ne sommes pas sans défaut, mais je crois savoir que nous fonctionnons beaucoup mieux que la Chine.

Portrait de sinclair

De sinclair 2580

17H52 | 08/07/2008 | Permalien

La diplomatie française est devenue illisible, les relations avec la chine en sont un exemple de valse hésitation et contradictions. Après que via Rama Yade il affirme ne pas y aller tant que certaines conditions ne sont pas remplie puis qu'il irait en tant que Président de l'UE. Il ira donc au nom de la France bien que rien ne soit changé et que l'UE ne lui ai rien demandé et pour cause beaucoup de pays n'iront pas Allemagne Angleterre Pologne etc..

Au premier lever de sourcil chinois avec début de boycott de Carrefour, une rafale de 3 plénipotentiaires se succédant fut envoyé pour de plates excuses.

Donc il ira en avalant son chapeau, les chinois ont même bien précisé que s'il recevait le Dalaï Lama se serait très trés mal pris. Va t il le recevoir quant même comme Mme Merkel ou faire une pirouette en déléguant Rama Yade par exemple ? a suivre. Je parie sur la deuxième hypothèse, au mieux.

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