
Quand les caricaturistes chinois apprécient peu la caricature

(De Carquefou) « Nous sommes au-delà de la colère, nous nous sentons humiliés »… A la tribune des 9e Rencontres internationales du dessin de presse (Ridep), samedi, dans la commune de Carquefou, près de Nantes, Fu Hongge, un caricaturiste chinois, laisse sortir sa frustration. L’objet du délit: certains des dessins de lycéens de Carquefou qui attendaient les caricaturistes venus de Chine dès leur arrivée au centre culturel de la ville, représentant la Chine en championne olympique des exécutions capitales ou plus pressée de battre des records olympiques que d’accorder la liberté à son peuple. « Allez en Chine voir de vos propres yeux », ajoutait ce dessinateur avec amertume.
Pour la très officielle délégation de six dessinateurs de presse chinois, comprenant notamment le Secrétaire de l’association des dessinateurs et la caricaturiste du Quotidien du peuple, l’organe du Parti communiste chinois, c’était difficile à avaler. Et le débat avec les dessinateurs français présents pour trois jours au RIDEP (parmi lesquels notre ami Colnacopa) s’engageait mal…
Il fallut toute la diplomatie et le tact d’un Plantu pour rétablir ce dialogue devant 200 personnes, et sortir par le haut. Le dessinateur du Monde faisait valoir que le propre du caricaturiste était de… caricaturer, de forcer le trait pour appuyer là où ça fait mal. « On n’est pas là pour faire plaisir, c’est le langage du dessin de presse », disait-il, plaidant également pour « laisser parler les maladresses des lycéens. Les enfants disent parfois des choses que nous n’osons pas dire. »
Plantu relevait un dessin chinois sur Poutine qui, pensait-il, n’avait pas du faire plaisir aux Russes… Et l’auteur de la caricature de confirmer en riant que l’ambassade de Russie avait protesté! Et le dessinateur français, qui a lancé une initiative internationale de « dessins pour la paix », d’exprimer son appréciation de deux dessins chinois qu’il avait particulièrement remarqués: la difficile « harmonie » (voir ci-dessus) de Xu Pengfei, et un autre dessin du même auteur, montrant deux personnages: l’un porte un chapeau « made in China », l’autre une bulle symbolisant la pensée, marquée « made in France ». L’auteur de ce subtil dessin dit avoir voulu montrer que si la fabrication était de plus en plus faite en Chine, les idées, quant à elle, venaient encore de France et d’ailleurs.
Parti d’une expression de colère, le dialogue ainsi instauré entre professionnels travaillant dans des contextes aussi différents, aurait pu aller plus loin sans les problèmes de traduction. Ainsi, quand Plantu a tenté de poser la question bien réelle de l’autocensure telle qu’elle se pratique en Chine et telle qu’elle se pratique aussi en Occident, sa remarque ne fut pas traduite et n’entraîna qu’une réponse banale… Dommage, le sujet était pourtant pertinent, en Chine comme ici.
Les dessinateurs chinois opèrent évidemment dans un contexte de contrôle politique absolu. Pas question, en Chine, de croquer le président sous un jour défavorable, ou d’ironiser sur la vie politique. Reste alors la vie sociale, les problèmes de société (les femmes ci-dessus, ou l’environnement vu par Zhang Yaoning au travers de la malédiction des sacs en plastique ci-dessous)… Sans doute fallait-il crever l’abcès politique pour pouvoir apprécier leur production, et trouver les voies d’un dialogue au-delà des différences de système.
Ces rencontres ont en tout cas trouvé leur public, venu nombreux rencontrer les dessinateurs chinois et français, suivre les nombreux débats consacrés au Web citoyen (Rue89 était invité), ou à différents aspects de la réalité chinoise (Rue89 était aussi invité…). Et, sans doute, pour les dessinateurs chinois, les rencontres ne se sont-elles pas résumées à une « humiliation » par des lycéens, apprentis caricaturistes.

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Tres bon papier.
Insister sur la relation des dessinateurs avec le Parti communiste chinois me semble etre une erreur (un citoyen chinois n’aurait-il pas ressenti la meme frustration a votre avis?): »la très officielle délégation » (Nos beaux caricaturistes officient tous dans le tres officieux quotidien du Monde, organe tranché et independant du reste du corps de la propagande?).
« l’autocensure telle qu’elle se pratique en Chine et telle qu’elle se pratique aussi en Occident » redonne la bonne direction du debat qui devrait avoir lieu. Au risque de me voir encore une fois balayé au terme « universaliste » par Pierre, je m’interroge du fait que personne dans l’assistance n’ait pu apporter la traduction de la remarque de Plantu. Le chinois n’est pas si compliqué pour peu qu’on soit engagé a communiquer…
« Universalisme » que je porte mal, mais que j’entrevois aussi dans le fait que l’humiliation est chose differente que l’on se situe en Chine ou en France. Aussi, j’admire ce coup porté par les lyceens a Carquefou autant que je rejette le petard mouillé babylonnien de RSF a Pekin (souvenir de T-shirt faisant la pub de la marque automobile Audi?).
La vieille propagande sovietique tout comme les medias occidentaux ont quelque chose de caricatural, vous ne trouvez pas?
@ Pierre JC Aillard
« Il est plus facile de pleurer ensemble que de rire des mêmes choses »
je ne sais vraiment pas.. mais je crois que les éclats de rire peuvent faire éclater les abus de pouvoir..
et pour éclater de rire, je vois l’utilité des caricatures.
Leur utilité ce peut être aussi d’éviter le risque d’avoir à pleurer ensemble.. trop tard…
J’ai assisté au débat dont parle Pierre Haski. J’avais amené quatre étudiants chinois (niveau doctorat) qui travaillent en France dans le champ des sciences sociales.Ils ont partagé le sentiment d’humilation que les dessinateurs avaient eu, selon eux, le courage de formuler devant une salle prête à admirer toute l’intelligence généreuse, l’humour ‘universaliste’ de notre belle jeunesse créative.
Un premier couple a décidé de repartir immédiatement à Angers.L’autre qui habite à Nantes a abandonné la salle des débats… pour regarder des dessins sur la France. J’en ai discuté aussi pendant la soirée avec Cai Chongguo qui est ‘le dissident’ chinois vivant en France le plus connu. Il participait à la table ronde suivante, mais a pu assister à celle-ci. Il a éprouvé le même sentiment devant l’ignorance de la jeunesse française à l’égard de la réalité chinoise, de son histoire et des transformations actuelles.
Que reprochent-ils ? Des détails ?
On représente les Chinois avec des chapeaux coniques qui étaient ceux de la soldatesque mandchoue au XIX° s ( comme si on représentait des Français avec des casques à pointe) ou ceux des Viet-namiens (la culotte à peau des Tyroliens).
On leur met ‘une queue’ comme celle qui avait été imposée par les conquérants mandchous (1644-1911) comme signe de servilité ( ils pouvaient être attachés à la selle du cavalier vainqueur). Les républicains chinois coupèrent cette natte en signe de résistance, au péril de leur vie.Cela fait déjà un siècle….
Mais les Chinois manquent d’humour pour s’offusquer de ces petits détails…
Selon eux, ces dessins avaient toujours le même thème. Que Plantu a d’ailleurs illustré lui-même de la même façon : des jeux olympiques se déroulant sous la férule d’une dictature militaire (soldats, tanks, barreaux de prison) avec un peuple chinois asservi, emprisonné et qui semble appeler une croisade occidentale démocratique pour le libérer.
Mais pourquoi les jeunes Français pensent-ils tous de la même façon ? se demandaientils. Ils sont totalement formatés par la propagande …
A chaque débat, revenait la même question : êtes-vous libre de dessiner ce que vous dessinez ? La réponse des dessinateurs ne servait à rien puisque la question était répétée autrement puis reposée à nouveau, ici ou ailleurs. Au-delà du caractère insultant qui consiste à demander à quelqu’un s’il est vraiment aliéné,un simple instrument de propagande à la solde de quelques tyrans, ils trouvaient que la question ignorait totalement ce qui pouvait se passer dans une salle de rédaction chinoise.Ce dont la diversité des thèmes abordés par leurs dessins témoignait a contrario.
Mais il est probable que mes amis étaient aussi aliénés que leurs compatriotes dessinateurs : d’où l’effroi qu’ils éprouvèrent quand on leur permit de prendre conscience de leur servitude…avec un rire aussi FRANC et MASSIF !
Ils se sentirent un peu génés aussi quand le représentant de Reporters sans frontière expliqua doctement qu’en Chine les journalistes ne faisaient pas de politique. Probablement parceque les dessins exposés par les Chinois ne parlaient ni des amours, ni des lunettes, ni de la montre de leur président.