Pékin confronté à une triple crise au Tibet

Le soulèvement de Lhassa affecte le dossier des JO, la relation de la Chine avec le monde et aussi la politique intérieure chinoise.

Barrage de police à Xiahe, zone tibétaine d'une province chinoise (Nir Elias/Reuters)

Le soulèvement du Tibet a provoqué une triple crise dont les retombées vont se faire sentir à long terme. Quelle que soit la suite de ces événements -et l'absence d'observateurs indépendants sur place ne permet pas de savoir si la vie normale reprend comme l'affirme Pékin-, l'onde de choc va se poursuivre.

Les Jeux olympiques en crise

Le premier dossier affecté est bien sûr celui des JO de Pékin. La polémique avait déjà démarré avec le retrait du cinéaste Steven Spielberg de l'organisation de la cérémonie d'ouverture, sous pression du lobby américain du Darfour. Cette fois, la question du boycottage est au coeur du débat et ne le quittera plus jusqu'au 8 août, jour de l'ouverture des Jeux.

L'attitude de Bernard Kouchner, le ministre des Affaires étrangères, mardi soir dans le journal de France2, est révélatrice de l'embarras des pays occidentaux. On a connu l'ancien » french doctor » plus à l'aise pour dénoncer la junte birmane lorsqu'elle a ouvert le feu sur d'autres moines. Difficile de critiquer la Chine trop vertement, et surtout d'offrir la moindre stratégie pour gérer la patate chaude des JO.

Il était intéressant de voir comment Bernard Kouchner a sauté sur la proposition de Reporters sans frontières (RSF) de ne boycotter que la cérémonie d'ouverture. Une formule qui aurait le mérite de marquer une distance symbolique avec le moment le plus » politique » des Jeux sans pour autant remettre en cause leur déroulement.

Bernard Kouchner s'est emparé de cette idée et a même suggéré d'en parler lors d'une réunion des ministres des Affaires étrangères européens la semaine prochaine. Il est rare qu'une idée lancée par une ONG soit aussi rapidement relayée au niveau politique, même si, en l'occurrence, il se trouve que la compagne de Bernard Kouchner, Christine Ockrent, fait partie du conseil d'administration de RSF…

Le seul problème de cette proposition, c'est que Nicolas Sarkozy a d'ores et déjà annoncé qu'il se rendrait à Pékin pour la cérémonie, suivant en celà l'exemple de George Bush. Situation embarrassante car on ne découvre pas aujourd'hui la situation des droits de l'homme en Chine… Sarkozy comme Bush se sont fourvoyés sans imaginer l'effet boomerang de leur complaisance.

Le débat est assurément complexe. Le boycottage classique, version Guerre froide comme lorsque les Occidentaux -et la Chine ! - avaient décidé de ne pas se rendre à Moscou en 1980 pour protester contre l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS, est-il la meilleure arme ? On peut redouter, à l'opposé, un renforcement du pouvoir sur une base ultranationaliste ( » le reste du monde ne veut pas que la Chine se développe… » ).

Pour autant, le déroulement des épreuves sportives comme si de rien n'était semble impensable alors que le Tibet sera encore sous le choc des événements actuels, que des dissidents comme Hu Jia, jugé en quelques heures en catimini mardi pour » subversion » , seront sous les verrous, et l'ensemble de la société chinoise sera soumise au matraquage propagandiste du pouvoir chinois…

(Louise Fessard)

Les malentendus Chine-Monde

Un véritable malentendu est né il y a sept ans entre la Chine et le reste du monde, lorsque la Chine, en train de devenir l' » usine du monde » , a vu s'ouvrir quasiment en même temps les portes de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et celles de l'organisation des Jeux olympiques d'été.

Dans les deux cas, une même promesse, celle d'une Chine plus ouverte sur le monde et d'une évolution du système interne vers plus d'Etat de droit, plus de respect des droits de la personne. C'était la promesse qui avait été faite au reste du monde. En interne, le discours n'avait pas changé d'un pouce : tant l'OMC que les JO participaient d'une même logique, le retour de la Chine au » centre du monde » , comme aux grandes heures de son histoire.

Les dirigeants chinois n'ont jamais vendu à leur peuple autre chose qu'un rêve de grandeur et de revanche sur les humiliations passées, un rêve aux relents nationalistes pour compenser une idéologie communiste défaillante. Et, de fait, s'il y a bien une évolution de la société chinoise, celle-ci est dûe à l'émergence d'une classe moyenne choyée par le pouvoir, pas à la perspective des JO, et, surtout, pas dans la sphère politique.

A l'arrivée, aujourd'hui, la Chine est devenue incontournable sur les plans économique et diplomatique, mais n'a pas changé de cap sur la question politique et sur les droits fondamentaux de ses citoyens. Même si les droits individuels des Chinois ont fortement évolué dans le bon sens par rapport aux excès de la période maoiste, le pays vit toujours sous le règne de l'arbitraire, de la censure, de l'absence de liberté d'association, d'expression, et, évidemment, du droit de choisir leurs dirigeants.

Le pari de l' » engagement » avec le pouvoir chinois n'a pas réussi, pas dans les conditions dans lesquelles il a été mené, c'est-à-dire avec un objectif prioritaire qui était économique. Jacques Chirac en a fait la douloureuse expérience, lui qui a poussé plus loin que tout autre la complaisance : pendant douze ans, il a poussé la Chine à signer et à ratifier le Pacte de l'ONU sur les droits civils et politiques de l'ONU. Quand Pékin a signé (avec une réserve sur la liberté syndicale), il a cité ce succès comme la preuve de la pertinence de son attitude. Mais Jacques Chirac est parti sans que Pékin ait jamais ratifié ce texte, resté lettre morte…

S'il est certain qu'un isolement n'aiderait assurément pas à l'ouverture de la Chine, les puissances occidentales ont assurément péché par naïveté en pensant que le développement économique, à lui seul, assurerait l'ouverture politique. L'affaire des JO met les Occidentaux au pied du mur pour redéfinir leur » doctrine chinoise » . Mais il le font à chaud, à un moment où la Chine a été piquée dans son orgeuil de puissance en devenir.

Hu Jintao et le dalaï lama déstabilisés

Les événements du Tibet constituent un échec personnel pour le président chinois Hu Jintao, lui-même un ancien » patron » de la région autonome tibétaine, où il avait déjà eu à mater une rébellion.

Le pouvoir chinois doit gérer un moment compliqué. Il n'avait pas le droit à l'erreur dans la période conduisant aux JO, et il n'a pas su empêcher ces événements qui ternissent son image internationale, faisant revivre le cauchemar de Tiananmen au lieu d'alimenter le rêve des Jeux. De surcroit, ces événements coïncident avec le début du deuxième et dernier mandat du président Hu Jintao, dont le clan se trouve fragilisé.

Le pouvoir chinois a réussi à retourner la situation à son avantage en interne. Le contrôle étroit de l'information et la déferlante de propagande ne montrant que la violence anti-Han de la part des jeunes Tibétains, a suscité une vague de colère et même de haine dans la population, une victimisation aux antipodes de la perception occidentale, mais payante politiquement pour le PCC.

Mais cette victoire est à courte vue. Le fait est que, après 50 ans de prise en main du Tibet, le pouvoir chinois n'a pas été en mesure de susciter l'adhésion des Tibétains. Au contraire, l'avalanche d'argent et de matérialisme sur la société tibétaine a radicalisé une jeunesse très attachée à son identité. Et la contestation a même gagné, ce qui est inquiétant pour Pékin, les régions tibétaines situées dans les provinces chinoises comme le Sichuan, le Qinghai, ou le Gansu.

La » perte de face » de la Chine sur la scène internationale et la situation insurrectionnelle dans les zones tibétaines ternit l'image de Hu Jintao, qui surfait sur une vague économique invincible. L'heure des comptes sonnera un jour au sein du leadership chinois, sans doute après les JO.

Côté Tibétain, les événements de Lhassa provoquent également des secousses au sein du leadership en exil. Le dalaï lama a menacé cette semaine de démissionner en cas de poursuite d'une violence qu'il ne peut pas approuver. Sa modération, quoi qu'en pense Pékin qui l'accuse de tous les crimes, est contestée par une jeune garde plus remuante, plus radicale, plus exigeante. La Ligue de la jeunesse tibétaine flirte depuis quelques années avec l'idée d'une reprise de la lutte armée pour » libérer » le Tibet, et doit ronger son frein par respect pour le dalaï lama. Aujourd'hui, ce dernier est menacé d'être débordé par sa base, même si son autorité morale reste inattaquable.

L'aveuglement de Pékin, qui annonce une » guerre à mort » contre la » clique du dalaï lama » , conduit à la catastrophe. Car lorsque ce dernier aura disparu, lorsque Pékin aura manipulé la succession à la tête du bouddhisme tibétain, le régime chinois risque fort d'avoir face à lui une jeunesse radicalisée et tentée par la violence. Il risque de payer cher le fait de ne pas avoir donné leur chance aux négociations discrètes menées ces dernières années avec l'entourage du dalaï lama. Gare à l'intifada au pays de la non violence !

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4 commentaires sélectionnés

Portrait de leosam56

De leosam56

chomeur | 00H28 | 20/03/2008 | Permalien

je viens d'écouter Rama Yade,les bras me tombent ,j'ai envie de lui hurler qu'elle est nulle et lorsque elle dit représenter la France,j'ai honte.La chine fera ce qu'elle voudra,Kouchner, Sarkozy, les américains se prosterneront,pour une raison simple : c'est la chine qui a mis des liquidites dans le circuit financier pour enrayer la dégringolade financiere de notre sacro saint marché.Merci monsieur tao,faites ce que vous voulez aux Tibetains, mais ne fermez pas le robinet svp.Les jeux auront lieu point final.On peut quand meme esperer que certains pays ,certains athletes vont reagir.En ce qui me concerne je descendrai ma télé à la cave,ça m'evitera certainement d'envoyer quelque chose à travers l'écran quand Sarkozy etKouchner et Yade salueront le défilé de la délégation française.Une victoire de Laure Manaudou et hop un message voire un bisou sarkosien et coule le sang tibetain on s'en fout.La France FUT la patrie des droits de l'homme : l'économie,le marché le pognon ajoutés à la veulerie de la clique au pouvoir et il ne reste plus grands choses des grands idéaux si ce n'est un bouton de poste télé sur lequel personne n'est obligé d'appuyer.Ne laissons pas les jeux rentrer dans nos salons par solidarité avec les tibétains

Portrait de thierry reboud

De thierry reboud 20923

| 00H38 | 20/03/2008 | Permalien

Je me rappelle encore la réponse de Cheysson, alors qu'on lui demandait ce qu'allait faire la France en réaction au coup d'état de Jaruselski en 1981 (je crois) : « Rien, évidemment ».
Le plus beau, c'est qu'il avait raison. Nous n'avons rien fait.
La Chine a parfaitement les moyens de faire ce qu'elle veut au Tibet, et elle les a parce qu'elle sait pertinemment que la communauté internationale ne fera rien : évidemment.

Pour autant que je puisse en juger, je ne crois pas un instant à un boycott des olympiades chinoises parce que personne n'aurait rien à y gagner : ni la Chine, ni (moins encore, peut-être) nous.
Franchement, comment peut-on imaginer les Etats-Unis faisant les gros yeux à la Chine, alors qu'ils affrontent une crise financière majeure et que la Chine détient des quantités énormes de bons du Trésor étasuniens ?

Que Hu Jintao soit déstabilisé, je veux bien le croire. Il sera peut-être momentanément affaibli, ou peut-être plus durablement. Et alors ? Hu Jintao, ça se remplace quand ça ne marche plus. La Chine quant à elle passera à autre chose, avec ou sans Hu Jintao.
Que le dalaï-lama le soit aussi, cela parait pour le moment tout aussi évident. Néanmoins, il l'est sur un « front » interne et c'est en interne que le débat aura lieu. Qu'il s'efface, et la Chine réprimera avec vigueur pendant que nous regarderons ailleurs tout en condamnant avec une molle et vertueuse indignation.

Au total, je ne crois pas que cet épisode de l'histoire sino-tibétaine soit beaucoup plus qu'une péripétie, ni qu'il ait une quelconque influence, sinon passagère, sur l'orientation politique fondamentale de la Chine telle qu'elle est exposée au point 2.
La Chine fera comme elle l'entend : elle ne se réformera qu'en fonction de ses propres intérêts et ses propres objectifs. Après tout, en agissant ainsi, elle ne fera rien d'autre que ce que les états occidentaux font eux-mêmes.

Finalement, les plus contrariés, ce sont les pays occidentaux : à force de dire partout que le dalaï-lama est un monsieur très bien (ce qu'au demeurant je veux bien croire), nous avons bercé d'illusions les sympathisants de la cause tibétaine. Et, par ricochet, nos gouvernements font figure d'hypocrites aux yeux de leurs opinions publiques : pas bon pour les sondages, ça, pas bon du tout.
La vérité, je suis prêt à le parier, c'est que nous ne soutiendrons les Tibétains qu'aussi longtemps qu'ils ne nous coûteront rien.

Portrait de parousnik

De parousnik

00H42 | 20/03/2008 | Permalien

@ Pierre Haski
Votre « l'embarras des occidentaux » est tout de même d'un million de morts en Irak, quelques centaines de milliers en Afghanistan plus les centaines de milliers bléssés et on ne sait combien de milliers ou de millions d'irradiés à qui l'occident à « respecter les droits fondamentaux ». Les peuples Tibétains Chinois Irakiens Français ou méxicains bref du monde méritent une information probante…pas une propagande servile.
« les puissances occidentales ont assurément péché par naïveté » A qui vous voulez faire croire une telle ineptie ? l'argent encore et toujours plus d'argent car qui dit argent dit pouvoir sur les laches et l'admiration des imbéciles…

Portrait de Nyid

De Nyid

01H01 | 20/03/2008 | Permalien

Monsieur Haski,
Quelques remarques :
- « une triple crise » : le sort des Tibétains, sur qui va se refermer la chape de plomb et pour qui vont commencer les campagnes de ré-éducation politique, est le premier problème (cela fait donc 4 crises). On connaît la musique : mise en place de nouveaux politiciens et leaders mieux « éduqués », surveillance accrue des centres où fleurit l'identité tibétaine (monastères, écoles), etc.
- « la déferlante de propagande ne montrant que la violence anti-Han de la part des jeunes Tibétains, a suscité une vague de colère et même de haine dans la population » : effectivmeent, la propagande interne se focalise sur les « émeutiers » de Lhasa (en boucle), mais ne montre pas les milliers (on parle de 20000) de manifestants PACIFIQUES sur tout le grand territoire tibétain, qui défilent dans les rues sans s'en prendre à personne. Arrêtez de vous focaliser sur ces images et, d'ailleurs, ne trouvez-vous pas étrange que les forces de l'ordre de Lhasa aient laissé faire, et filmer, ces casseurs, sans intervenir ? ? ? ?
- « la contestation a même gagné, ce qui est inquiétant pour Pékin, les régions tibétaines situées dans les provinces chinoises comme le Sichuan, le Qinghai, ou le Gansu. » : ce n'est inquiétant que pour les ignorants. Le Tibet n'a jamais été réduit à la seule Région Autonome du Tibet, qui est une fiction administrative ! ! ! Le Tibet c'est une entité linguistique, religieuse et culturelle cohérente grande comme l'Europe de l'ouest (20% de la Chine). Près de 2000 km séparent Lhasa de Rebkong et c'est ça, le Tibet ! Il n'y a que les Occidentaux et les Chinois pour réduire le Tibet à la RAT. Comme la RAT est bouclée depuis 40 ans, c'est justement dans ces zones du nord et nord-est tibétain que la culture et la religion tournent à plein régime. Je le sais, je les pratique beaucoup.

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