
« Patriotes » contre « libéraux » : le débat chinois face au Tibet
La Chine a deux héros au lendemain des événements du Tibet et du fracas du passage de la flamme olympique à Paris : l'un » positif » , l'autre » négatif » . » Positif » , c'est-à-dire allant dans le sens de la défense de l'honneur meurtri de la Chine ; » négatif » , c'est-à-dire privilégiant des valeurs universelles au moment où l'unité de la patrie est en danger. Un débat qui fait bien apparaître certaines lignes de fracture dans la société et l'intelligentsia chinoises, illustrées par la caricature ci-dessus, tirée d'un site chinois, qui montre la guerre de tranchées entre » China.com » , c'est-à-dire les » patriotes » d'un côté qui gardent la tour de garde du pays menacé, et les partisans de la démocratie libérale à l'occidentale, à gauche sur le dessin.
L'ange souriant à deux roues contre le traitre, serviteur de l'Occident
Le héros positif, on l'a vu partout, c'est Jin Jing, l'athlète en chaise roulante, porteuse de la flamme olympique à Paris, qui a fait rempart de son corps, comme on le voit sur la photo ci-dessous abondamment diffusée en Chine, contre un » manifestant sans cœur » , soutenant les » séparatistes tibétains » .
L' » ange souriant à deux roues » , comme la surnomment les internautes chinois, est devenu le symbole de la résistance chinoise à l'agression qu'une bonne partie des Chinois ont eu le sentiment d'avoir subi la semaine dernière à Londres, Paris et San Francisco -dans le monde occidental mais pas ailleurs, en Afrique ou au Moyen Orient, où le parcours de la flamme se déroule sans encombre.

Le héros négatif, du point de vue de la pensée dominante du moment en Chine, c'est Chang Ping, rédacteur en chef de l'hebdomadaire chinois Nanfang Zhomou, assurément le meilleur journal du pays, basé à Canton. Chang Ping est montré du doigt comme un » traître » , un serviteur zélé de l'Occident, qui a fait de son journal un » CNN en chinois » , pour avoir osé poser des questions. Dans un article publié le 3 avril (voir la traduction intégrale en anglais en cliquant ici), qui lui vaut aujourd'hui une campagne de haine sur le web chinois, Chang Ping donne son analyse des récents événements :
« Lorsque l'incident de Lhassa s'est produit, des rumeurs se sont répandues partout, alors que les médias officiels se taisaient, comme d'habitude. Ils se contentaient de reproduire les déclarations des dirigeants de la région autonome du Tibet, avec une simple description des événements : “récemment, un petit groupe de personnes à Lhassa s'est livré à des agressions, des pillages, des actes de vandalisme et de destruction'. Mais les gens comprenaient bien au ton employé et à la dénonciation de la clique du dalaï lama qu'il ne s'agissait pas d'un simple événement. Comme ils l'ont souvent fait par le passé, les gens sont allés chercher les informations auprès des médias étrangers”.
Vers une remise en cause des valeurs universelles
Chang Ping raconte alors la désillusion des Chinois devant les erreurs factuelles et, à leurs yeux, d'interprétation commises par ces médias étrangers, notamment l'utilisation abusive de photos de la répression contre les moines au Nepal voisin, souvent utilisées pour illustrer les événements de Lhassa. Cette désillusion a ouvert la voie, selon le journaliste, à une remise en cause des valeurs universelles, perçues comme un paravent à des motifs plus agressifs de l'Occident.
« Beaucoup de gens en ont abandonné leur foi dans l'objectivité et se sont réfugiées dans le nationalisme. »
La conclusion du rédacteur en chef de Nanfang Zhomou :
« Les informations déformées des médias occidentaux sur la Chine proviennent d'une incapacité à écouter et à comprendre, car ils sont trop engagés dans un certain orientalisme comme a pu le décrire Edward Said. Mais qu'en est-il de nous-mêmes et des minorités ethniques ? Si nous utilisons le nationalisme pour résister aux Occidentaux, comment pouvons-nous convaincre les minorités ethniques d'abandonner leur nationalisme, et de rejoindre le tronc commun de l'édification de la nation ? Le dalaï lama a demandé au gouvernement chinois de réviser son jugement sur lui : quel genre de personne est-il donc ? A part la position officielle du gouvernement, les médias [chinois, ndt] auront-ils l'autorisation de débattre librement de ce sujet et de découvrir d'autres vérités ? “
La campagne contre Chang Ping est sans doute l'une des plus violentes que la Chine ait connue ces dernières années. La double nouveauté est qu'elle est menée sur Internet, c'est-à-dire sur des sites, des blogs, des forums sur lesquels on retrouve régulièrement une expression plus libre que celle des médias officiels. Sans doute encouragée et instrumentalisée par le pouvoir qui joue un rôle majeur, en sous-main, pour influencer les débats sur le web chinois, cette déferlante contre le journaliste traduit aussi la montée d'un sentiment nationaliste fort à la faveur des récents événements.
L'autre phénomène intéressant, c'est évidemment que des gens comme Chang Ping existent en Chine et ont aujourd'hui la possibilité de s'exprimer. Poser des questions, c'est déjà beaucoup. Et ces questions traduisent effectivement une vision plus libérale, plus ouverte de l'avenir de la société chinoise. Une tendance certes minoritaire, mais qui a réussi à survivre au climat peu propice au débat contradictoire depuis les événements du 14 mars à Lhassa. Ce débat entre ces deux » camps » est fondamental pour l'avenir de la Chine, et se poursuivra de manière durable lorsque les passions seront apaisées, sûrement pas avant la fin des JO fin août.
Un cercle vicieux d'incompréhension
Un mois après les événements du Tibet, le fossé reste en tout cas profond entre le monde occidental et une bonne partie de la société chinoise qui considère que l'Occident veut briser l' » unité » de la Chine en poussant à l' » indépendance » du Tibet. Les Occidentaux se trouvent confortés dans leurs certitudes par le raidissement chinois, tandis que Pékin s'estime caricaturé à l'extérieur. Un cercle vicieux d'incompréhension difficile à briser.
La France se retrouve de ce point de vue dans le collimateur des plus nationalistes, non seulement en raison des violences lors du passage de la flamme, mais surtout des déclarations hésitantes de Nicolas Sarkozy liant sa présence à Pékin, lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques le 8 août prochain, à l'ouverture d'un dialogue entre Pékin et le dalaï lama. Gordon Brown et Angela Merkel avaient été plus discrets sur les raisons de leur absence à cette cérémonie… Les appels au boycottage de Carrefour et autres marques françaises visibles ne semblent pas suivis d'effet, pas plus qu'au plus fort des campagnes antijaponaises il y a quatre ans, Toyota ou Sony n'avaient souffert.
Reste à sortir de l'impasse dans laquelle se trouvent aujourd'hui les relations sino-occidentales. On voit mal encore d'où pourra venir la détente, en l'absence d'un geste significatif de Pékin sur tous les sujets qui se sont retrouvés sous le feu des projecteurs et n'en disparaîtront pas d'ici aux Jeux olympiques.
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De daniel
11H15 | 15/04/2008 |
L'ironie de ce genre de situation : si nous soutenons l'action de Chang Ping, cela nourrit ses détracteurs : voyez c'est un agent de l'étranger.
Notons également l'angle d'attaque des « patriotes » : la presse libre = liberté de colporter des mensonges et rumeurs, ce dont la presse occidentale est accusée, à raison je dois dire dans le cas des événements du 14 mars à Lhasa.
Comme vous le soulignez, les Chinois sont bien loin de l'image d'un peuple lobotomisé par la propagande que se représentent la plupart de mes amis : malgré la couverture officielle du parcours de la flamme (nombre de nos journaux se gaussaient de la vision « tout s'est bien passé »).Les Chinois savent bien ce qui se passé, d'où leur colère.
On voit bien dans cette histoire, qu'on ne peut pas filtrer totalement l'information. De plus en plus de Chinois ont accès aux informations alternatives. Paradoxalement, si l'information avait été totalement bouclée, il n'y aurait pas ces mouvements nationalistes appellant au boycott des produits Français.
Enfin, si nous regardons avec circonspection (pour ne pas dire mépris) les informations venant de Chine, il est probable désormais que les Chinois en fassent de même à notre égard.
J'espère en tous cas que de plus en plus de Chinois oseront critiquer ouvertement les campagnes nationalistes qui empechent la reflexion sur l'information dont ils disposent.
Chez nous, seuls JL Mélenchon, au niveau politique et seul des sites généralistes tels rue89 ou arrêt sur image l'ont fait, à ma connaissance.
De Lairderien 22751
11H34 | 15/04/2008 |
Ce n'est pas parce que nous sommes tous manipulés par la propagande institutionalisées et généralisée dans le monde entier et de façon plus visible et brutale en chine, que nous devons renoncer à défendre les droits de l'homme.
Ce n'est pas parce que certains (RSF) seraient manipulés par la CIA que nous ne devons pas profiter des J.O. pour parler de l'absence de démocratie et de liberté en chine et dans ses provinces NON Chinoises annexées de force (qu'on le veuille ou non c'est bien par la force que le Tibet et d'autres régions d'Asie ont été annexées par les chinois)
Aujourd'hui on parle du Tibet et de la Chine, cela ne veut pas dire que nous renoncons à critiquer les USA pour leur méfaits en Irak et ailleurs, ni ne devons oublier le drame palestinien causé à la base par l'existence de religions antagonistes profondément enfoncées dans les cranes de ceux qui ont interet depuis toujours à manipuler les peuples.
Le nationalisme chinois exacerbé par la manipulation n'est pas pire que par exemple la manipulation qui a pu présenter un Sarkosy comme un homme neuf ou compétent lors des dernières élections ! ! !
Alors, la seule solution qui reste au peuple c'est de manifester chaque fois que les projecteurs sont braqués sur une injustice en particulier.
Cela vaut toujours mieux que de laisser faire et courber l'échine devant les puissants qui nous « 'gouvernent''
De Nutmeg
11H58 | 15/04/2008 |
Pierre Haski « pour un monde meilleur ».
Merci pour cette note d'espoir qui nous rappelle qu'il existe des libéraux (au sens large) en Chine.
Pour ma part, sur les quelques Chinois que j'ai croisés en France, aucun ne se pose la moindre question (politique) et jure que tout ce qui est contraire au discours officiel du PCC est forcément un mensonge proféré par des ennemis de la Chine (je ne caricature même pas). En fait, une fois, j'ai rencontré un chinois qui se posait des questions sur l'eventuelle possibilité que les médias officiels ne disent pas que des vérités vraies ; cette personne fait partie d'une minorité chrétienne protestante en Chine, qu'on qualifierait selon nos critères occidentaux « inexportables » de persécutée (lieux de cultes régulièrement investis par la police, arrestations régulières du pasteur …etc) parce qu'elle oublie un peu trop, dans son catéchisme, de rappeler que pour aimer « son » dieu, il faut d'abord aimer le PCC. Et il en était au point de commencer à s'interroger… L'ouverture de la Chine et l'émergence de courants de pensée libres largement diffusés, c'est vraiment pas pour bientôt à mon avis.
De lumiere333
12H25 | 16/04/2008 |
BILAN
Un mois après les incidents au Tibet, voici où nous en sommes :
Certains Français voient les Chinois comme des « soldats rouges » insensibles et lobotomisés, et aujourd'hui certains Chinois voient les Français comme des « donneurs de leçons » dédaigneux et affligeants.
Ce que je dénonçai plus tôt chez les médias occidentaux, c'était leur façon de critiquer la Chine et son peuple dans son ensemble plutôt que son gouvernement, seulement aujourd'hui les médias Chinois font la même erreur et voilà où nous en sommes : deux peuples qui se regarde en chiens de faïence sans réussir à prendre le temps de se comprendre.
Car comme certains l'ont souligné, il faut du temps…le maître mot que j'ai retenu de mon expérience en Chine c'est la PATIENCE.
On ne peut pas exiger qu'un pays fasse en 10 ans ce que d'autres ont fait en 1 siècle. Et je vois de loin rappliquer les critiques…non, cela ne sous-entend pas que pendant ce temps-là on « laisse faire », cela sous-entend que si l'on veut effectivement faire progresser la Chine vers un semblant de démocratie, il faut l'encourager dans ses efforts et comme d'autres l'ont noté, « donner l'exemple », il faut savoir promouvoir notre modèle mais non pas l'imposer.
Voyez-vous, certains « Occidentaux » ont cru aider la Chine et ses habitants en manifestant pour les droits de l'homme en Chine mais l'effet s'inverse : ils ont tendu une perche au gouvernement, la fougue nationaliste, et aujourd'hui celui-ci s'en sert pour rallier la population autour de son « bien-fondé » en diabolisant qui « ne veut pas que la Chine progresse ».
Même certains dissidents au régime sont déçus par l'attitude française, et ne peuvent pas se sentir indifférents.
Les JO sont une manière pour la Chine de s'ouvrir encore plus au monde et surtout d'accueillir le monde, si l'on s'en prend à cet évènement, j'ai peur qu'au final nous n'ayons contribué qu'à isoler le pays.
Cependant, comme vous l'avez bien montré dans cet article, l'aspect « positif » de tout cela est qu'un débat est ouvert et que les esprits bouillonnent, il reste maintenant à espérer qu'ils ne se trompent pas de direction…pour aller vers une meilleure compréhension entre les peuples et non pas vers un discours de sourds.