Dialogue au Tibet : les droits de l'homme en Chine sont perdants

Ainsi, il suffisait d'un tout petit geste pour « sauver les JO » ? On a entendu vendredi et samedi un lâche soulagement international après l'annonce par les autorités chinoises qu'elles acceptaient le principe d'une rencontre avec un membre de l'entourage du dalaï lama. On a même entendu des caciques de l'UMP parler de « victoire de Nicolas Sarkozy », qui, jeudi soir encore, réclamait ce dialogue entre Pékin et le leader en exil des Tibétains.

A y regarder de plus près, évidemment, ça se complique. D'abord une remarque d'ordre général : de retour d'une semaine en Chine, je peux témoigner du fait que la focalisation à l'étranger sur la question du Tibet, au détriment de la question des libertés en Chine, a eu un effet boomerang, en favorisant une union sacrée des Chinois des villes autour du pouvoir pour défendre l'intégrité de la patrie. Le sujet est hautement émotionnel, et a tué tout débat sur tout autre sujet, dans une déferlante nationaliste intolérante, rendant impossibles des discussions libres jusque-là monnaie courante.

La contre attaque du pouvoir chinois

Humilié par la débacle du parcours de la flamme olympique, le pouvoir chinois a contre-attaqué sur deux fronts, avant de lâcher sa concession de vendredi. Il a facilement rassemblé les Chinois derrière son drapeau rouge, en prenant bien garde de ne pas se laisser par une frange ultranationaliste remuante : en qualifiant de « séparatiste » toute position critique sur le Tibet, il pouvait aisément rallier à lui une population prête à réagir au quart de tour en raison de son éducation, de sa conscience historique de la grandeur chinoise, et de l'absence d'informations ou débats contradictoires. Et d'un retour de parano aigü qui transforme en « complot contre la Chine » toute critique extérieure, ou encore fait le procès de « CNN » et des médias occidentaux sans exprimer le moindre doute sur les médias chinois pourtant aux ordres et hypercontrôlés.

D'autre part, il s'en est pris au maillon faible de ses détracteurs occidentaux, la France de Nicolas Sarkozy, empêtrée dans ses contradictions internes entre Rama Yade, Bernard Kouchner et le président lui-même, trop pressée de se rabibocher avec Pékin à la première réprimande, au prix d'une humiliante cohorte d'émissaires complaisants venus rassurer les dirigeants chinois de leur indéfectible affection.

Un dialogue pour la galerie

Est venu le temps de la sucette : cette annonce de dialogue qui n'a pas empêché les médias chinois, dans le même temps, de continuer leur campagne de diabolisation de la « clique du dalaï ». Un dialogue qui n'a d'abord rien d'exceptionnel car, contrairement à ce qui a été dit à Paris, Dharamsala et Pékin n'ont pas besoin d'intermédiaires pour se parler : six sessions de négociations ont eu lieu depuis 2002, et des membres de la famille du dalaï lama ont même pu se rendre en Chine à cette occasion. Ainsi, il s'agit moins d'une percée conceptuelle comparable à la poignée de mains Rabin-Arafat, que d'une continuité dans un processus qui, il faut bien le dire, n'a strictement abouti à rien jusqu'ici. Et tous ceux qui suivent de près ce dossier savent qu'il ne faut rien en attendre à court terme, c'est-à-dire avant les JO du mois d'août : la reprise du dialogue est donc pour la galerie. En attendant le Tibet reste fermé à tout regard extérieur.

Le fait que Pékin accepte de parler est néanmoins significatif de la compréhension qu'ont les dirigeants chinois de leur situation. Ils ont consolidé le « front intérieur » ; Et ils ont montré aux gouvernements du reste du monde qu'ils ne se laisseraient pas sermonner et dicter leur politique comme au temps de Tiananmen en 1989 : le rapport de force internatinal a changé. Avant de faire le geste qui sauve la face de tout le monde : il donne aux Occidentaux une occasion de montrer à leurs opinions que « ça bouge » et qu'il faut donc baisser une impossible pression, et redonne un meilleur rôle à la Chine alors qu'elle apparaissait de plus en plus aux yeux des opinions occidentales dans le rôle du « méchant ». Même Robert Ménard de Reporters sans frontières (RSF) fait mine de s'en réjouir.

Un tour de passe passe

Les grands perdants, dans ce tour de passe passe, sont les droits de l'homme en Chine, pour tous les Chinois. J'ai entendu plusieurs fois à Pékin des Chinois souligner que la question du Tibet et celle des droits de l'homme et de la démocratie en Chine étaient totalement séparées. Et c'est évident, même si, d'un point de vue occidental, le respect des droits d'une minorité fait partie intégrante des droits de l'homme. Vu de Chine, le Tibet est une question d'intégrité nationale, de frontières de l'« empire » et de précédents par rapport au Xinjiang ou à Taiwan : rien à voir avec les droits de l'homme.

La grande erreur des dernières semaines est de ne pas avoir su, ou même tenté, de communiquer en direction de l'opinion chinoise, abandonnée au seul discours gouvernemental et à la ferveur patriotique, et recevant de l'extérieur un message inaudible car totalement focalisé sur le Tibet. C'est évidemment plus compliqué aujourd'hui, car les Chinois des villes [je ne parle pas ici des Chinois des campagnes qui n'ont guère le droit à la parole, et ont d'autres préoccupations : la semaine dernière, dans le Yunnan, la police a ouvert le feu sur des paysans qui protestaient contre des confiscations de terre, faisant un mort] se sont renfermés sur un rejet des discours venus de l'extérieur.

Les Chinois se retrouvent donc à huis clos avec un parti communiste qui se trouve désormais paré du double avantage de garantir la croissance économique et de défendre la patrie agressée. Pour le Parti, c'est inespéré, et ça vaut bien la concession d'aller prendre le thé avec les émissaires du dalaï lama.

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8 commentaires sélectionnés

Portrait de Malened

De Malened 34755

08H43 | 27/04/2008 | Permalien

Quelle bouffonnerie, tout ça…
Comment pouvons-nous encore accorder quelque crédit à tous ces politiques, où qu'ils soient dans le monde, qui prennent la grande majorité de leurs concitoyens pour des imbéciles ? Sans doute parce qu'en grande majorité nous nous conduisons comme des imbéciles… Pendant ce temps là, les affaires juteuses continuent, seule chose qui compte semble-t-il… Pour les Droits de l'Homme, on attendra. Les prochains JO, par exemple… Merci à vous en tout cas pour votre papier.

Portrait de daniel

De daniel

09H00 | 27/04/2008 | Permalien

Il est vrai qu'il ne faut pas s'attendre à des avancées sur la question du Tibet. L'autonomie réclamée par le Dalai Lama, bien que raisonnable à nos oreilles, est tout simplement inacceptable pour les Chinois, car il ne s'agit pas juste de laisser les moines prier tranquillement mais d'exclure les non-Tibétains sur plus d'un quart du territoire Chinois, stratègique qui plus est.

Il faudrait qu'on identifie plus clairement ce qu'on qualifierait d'avancée sur la question Tibétaine.

Je ne partage cependant pas votre point de vue qui est également celui de nombreux spécialistes de la Chine qui ont vu dans l'envoi d'émissaires à Pékin une forme de kowtow moderne. J'y vois plus un geste « donnant de la face » et dont l'amorce du début d'un commencement de dialogue est la réponse : on donne de la face à la France (malgré le fait que carrefour soit devenu un mot sensible sur l'internet Chinois).

Vous ecrivez « Le sujet est hautement émotionnel, et a tué tout débat sur tout autre sujet, dans une déferlante nationaliste intolérante, rendant impossibles des discussions libres jusque-là monnaie courante. » est ce que vous avez rencontré une méfiance voire une hostilité inhabituelle de vos interlocuteurs Chinois ?

Portrait de chengyang

De chengyang

09H21 | 27/04/2008 | Permalien

L'histoire de ces événements reste à écrire.
Je m'interroge sur le sens à donner au périple de la flamme olympique. Du point de vue occidental, un désastre, un cauchemar épouvantable. Aucun peuple occidental n'aurait accepté que le parcours se poursuive dans de telles conditions.
Mais qu'en est-il du point de vue chinois ? Finalement ces événements n'auront-ils pas confirmé les Chinois dans leur vision de peuple martyr de l'Histoire ? N'a-t-il pas servi à conforter ce peuple dans ses préjugés historiques : les ennemis d'hier (les anciennes puissances coloniales européennes et le Japon) restent l'ennemi aujourd'hui. D'eux la Chine n'a rien à attendre. Elle est sortie du trou malgré eux, elle s'imposera contre eux.
Le périple chaotique de la flamme aura été une bravade à la gueule du monde, une « chinese pride » planétaire !

Portrait de kane85

De kane85

10H09 | 27/04/2008 | Permalien

bonjours à tous.

J'ai plusieurs choses à dire.

Je suis d'accord avec l'article. Focaliser sur le Tibet (même si c'est un combat pour les droits de l'homme) c'est donner l'idée aux Chinois qu'ils valent moins que les Tibétains et eux aussi ont besoin des droits de l'homme.
C'est l'état chinois qu'il faut juger et non les chinois qui subissent cet état lequel sait très très bien manipuler ses masses populaires.

J'ai eu une amie Chinoise. Un jour, elle m'a dit : si tu sais jouer au Go, tu comprendra l'esprit Chinois.
Et il y a rien de plus vrai.
Quand un Chinois avance dans un sens toujours chercher ce qu'il essaye de contourner.
La morales est qu'on ne peut pas appliquer notre façon d'être et de penser aux Chinois. Il faut plutôt essayer de voir comme eux et ça, c'est vraiment pas facile parce que très loin de notre propre culture.

Oui les complots et les manipulations existent. Peut être pas tout le temps (quoique…).
Lire pour cela l'excellent livre de Paul Moreira : Les nouvelles censures ; dans les coulisses de la manipulation de l'information. Editions : Robert Laffont.
On reparlera après de ce qu'il faut croire ou pas.
Pour ma part ça me devient de plus en plus difficile.

Bonne journée

Portrait de Servais-Jean

De Servais-Jean 4591

Retraité | 16H52 | 27/04/2008 | Permalien

La Chine, en prenant la France comme « tête de turc » ne pouvait pas mieux faire.
Sarkozy n'ayant personne de capable, dans son gouvernement, a dû envoyer en Chine un ancien premier ministre et un sénateur semi retraité pour s'excuser.
Rupture il nous avait dit.

Il a fait déléguer aux chinois le commandement de la police française lors de l'épopée de la flamme olympique. Même Pétain n'avait pas osé faire la même chose avec les allemands.
Il a accepté que l'ambassade de Chine envoie des courriers aux élus de la mairie de Paris pour qu'ils refusent la nomination du Dalaï Lama comme citoyen d'honneur.
Il a accepté que ses « ambassadeurs » condamnent sur le sol chinois l'action du maire de Paris.

Moi qui pensait qu'il était pro-américain, je dois me rendre à l'évidence, il est pro tout le monde, c'est à dire pro n'importe qui, ce qu'il nous avait déjà montré avec Khaddafy.

Sarkozy nous démontre jour aprés jour qu'il n'a aucune structure, aucun squelette et qu'il ne tient debout que grâce aux manipulateurs de marionnettes qui le manipulent.

Portrait de San De

De San De

02H47 | 28/04/2008 | Permalien

Moi, j'ai une grande confiance envers le Parti Communiste, pour se refaire mépriser et detester de la population y compris urbaine. Déjà, ce « nationalisme » m'a semble t'il était surtout le fait d'enfants gatés et excités, qui n'ont montré que leur immaturité. Leur agressivité envers les chinois qui voulaient faire leurs courses à Carrefou et ceux qui ne sont pas aussi motivé qu'eux, l'affaire de l'etudiente chinoise de l'université de Duke qui a ete insulté et mise au piqué, qui a outré beaucoup de chinois, qui ont osé la défendre sur le net, les forums aussi, et, cette peur dans la société chinoise : ils sentent comme un parfum de révolution culturel., sauf qu'au lieu de chasser les revisionistes et les contre revolutionnaires, on chasserai les non nationalistes. Le Parti ne resisterait pas à ça.

Et puis, la repression continue, les paysans continuent de se revolter et de subir, les pekinois se font chasser de Beijing à coup de matraque, le Parti continue son nettoyage urbain en chassant tout les chinois que l'on veut cacher aux touristes (je crois 40 types de personnes)…

Bref RDV en septembre, je pense que tout celà n'est qu'une fievre, une tempête, certe pas dans un verre d'eau, mais dans une bassine, on est pas au Cap Horne.

Portrait de jpatrice

De jpatrice

09H00 | 28/04/2008 | Permalien

hier soir, le nouvel ambassadeur de Chine en France a affirmé sur France 2 (sans être démenti par M.Pujadas) que le dalaï-lama voulait pérenniser le lien entre religion et politique. Or Celui-ci a toujours affirmé qu'il quitterait le pouvoir en cas d'autonomie satisfaisante au Tibet et qu'il préconisait un Etat laîque et démocratique (où l'on pourrait, certes, pratiquer le bouddhisme sans être torturé ou obligé de subir des séances de « rééducation politique ».) Alors de deux choses l'une : ou l'ambassadeur est mal informé (ce qui serait quand même grave) ou il ment. Et peut-être même croit-il à ses mensonges paranoïaques, dans la mesure où il pense que le dalaî-lama ne peut que mentir… il ne leur vient pas à l'idée, à ses gouvernants chinois tellement rompus à la langue de bois, qu'un moine puisse simplement dire la vérité…

Portrait de chinois contrarié

De chinois contrarié

Pékin moyen... | 17H00 | 28/04/2008 | Permalien

Ce qui est dramatique, en dehors du fait que les droits de l'homme au Tibet sont l'arbre qui cache la forêt des droits de l'homme en Chine…
Ce qui est dramatique donc, c'est que l'annonce de l'ouverture d'un dialogue avec les représentants du Dalai Lama n'a pour seul but que de desserrer la pression médiatique autour du Tibet.

Le dialogue est en réalité impossible, le Dalai Lama professe l'autonomie et les chinois comprennent indépendance…. cela me fait penser a l'amalgame régularisation/naturalisation de notre cher président lors de sa dernière interiew….

Langue de bois dites vous ? ? ? Bien sûr, mais ce qui importe au gouvernement chinois c'est que les occidentaux cessent de parler du Tibet, la suite va se décliner probablement comme ceci : on parle jusqu'au 8 août puis démarrent les JO et plus personne ne s'intéressera au Tibet ni aux droits de l'homme en Chine…. et hop le tour est joué ! ! !

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