15/10/2007 à 12h53

De Goya à Yue Minjun, deux siècles d'art contre l'exécution

Pierre Haski | Cofondateur Rue89


Execution, Yue Minjun

Voici le tableau le plus cher de la peinture chinoise contemporaine. Mais c'est surtout une toîle qui a une histoire. « Execution », de Yue Minjun, est directement inspiré par la répression du mouvement démocratique de la place Tiananmen en 1989, mais plonge aussi dans l'histoire de l'art : Manet et Goya.

Ironiquement, l'artiste, devenu une des stars de l'art contemporain chinois, est quelque peu embarrassé aujourd'hui par la référence à Tiananmen. Lorsque le tableau a été vendu à un collectionneur jusqu'ici anonyme (voir son interview sur CNN) par une galerie de Hongkong en 1995, une des conditions de la vente était qu'il ne devait pas être montré en public, sous peine de mettre en danger l'artiste.

Vendredi, la toîle a été mise en vente chez Sotheby's, à Londres, atteignant le prix record, pour une peinture chinoise contemporaine, de 4,1 millions d'euros.

Même si le contexte a changé et si l'artiste ne risque rien en raison de sa notoriété, il a tenu à prendre ses distances avec le thème de son oeuvre. « Je ne veux pas que le public pense à un lieu ou à un événement », a-t-il dit à CNN, avant de nier que le mur rouge dans le fond de sa peinture soit celui de la Cité interdite, sur la place Tiananmen... « Cette peinture exprime mes sentiments, ce n'est pas une critique », ajoute-t-il. Des précautions certes compréhensibles, mais qui ne trompent personne sur la nature de sa peinture.

D'autant que celle-ci s'inscrit directement, et délibérément, dans une page de l'histoire de l'art, en continuité d'oeuvres de protestation politique et de forte émotion collective exprimées par de grands artistes. Ainsi, Yue Minjun s'est directement inspiré de « L'Exécution de Maximilien », d'Edouard Manet, peint en 1867 en référence à l'exécution de Maximilien de Habsbourg par un peloton d'exécution républicain à Mexico.


Et Edouard Manet s'était lui-même explicitement inspiré de l'un des tableaux les plus célèbres de Francisco Goya, « Tres de Mayo », qui met en scène des soldats français exécutant des Madrilènes en 1808, en représailles contre la mort d'hommes de Napoléon dans des émeutes.


Tres de Mayo, Francisco Goya

Mais à la différence des exécutés de Manet et de Goya, ceux de Yue rigolent, comme tous les personnages des tableaux de ce peintre chinois. Un rire en forme de défi aux fusils des bourreaux, qui ne sont d'ailleurs pas représentés sur sa peinture. Une pirouette géniale face à la peine capitale dont la Chine, rappelons-le puisque l'artiste ne le fait pas, détient le record du monde.

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  • tobernite
    • Posté à 14h55 le 15/10/2007

    Le parallèle entre les tableaux de Yue Minjun, Manet et Goya est effectivement saisissant. Malheureusement mon ignorance en histoire de l'art m'empêche de comparer « l'embarras » de Yue Minjun avec le destin de Manet et de Goya : ont-ils été mis en danger, eux aussi ? Ont-ils été, au contraire, protégés par des entités bourgeoises ou politiques plus puissantes que les auteurs des méfaits qu'ils dénonçaient dans leurs tableaux ?

    Derrière ces questions s'en cache une autre, à la fois tarte à la crème et terreur du siècle : nos fabuleux moyens techniques de communication ne servent-ils pas à museler encore plus sûrement nos idées, depuis qu'ils les transportent vite et loin, mais entièrement sous surveillance ? Ce serait un comble, d'utiliser internet pour célébrer le pouvoir subversif des feuilles de choux imprimées à la va-comme-je-te-pousse, des chansons transmises de bouche à oreille, ou des tableaux vendus à de grands bourgeois « progressistes » ... et pourtant ...

    • Anonyme répond à tobernite

      Bonsoir,
      Je me permets de vous répondre en deux mots à propos des tableaux de Goya et Manet.
      Goya a peint le 2 et le 3 de Mayo en 1814, donc après les événements qu'il dénonce, après le retrait des troupes napoléoniennes, pour célébrer le retour du pouvoir espagnol. Il s'agissait pour lui de rappeler et de célébrer tout à la fois le martyre et la résistance héroïque du peuple espagnol au travers de la population madrilène face aux invasions napoléoniennes.
      Pour le tableau de Manet, si le sujet vous intéresse, vous réaliserez rapidement qu'il a peint plusieurs versions sur ce thème. Celle proposée par Rue 89, la dernière et la plus connue, correspond à l'aboutissement de la réflexion menée par le peintre, et plus largement par l'opinion publique française, à propos de l'exécution de Maximilien du Mexique. Pour faire très très (trop) bref, après le retrait des troupes de Napoléon III, Maximilien refuse d'abandonner le Mexique et choisit de se battre avec une poignée de fidèles jusqu'à la fin. La fin correspond à son arrestation par l'armée mexicaine et à son exécution par cette dernière. Cependant vous pourrez observer que le costume du peloton peint par Manet est celui de l'armée française. Par ailleurs, le peintre remploie plusieurs schémas iconographiques du Christ pour figurer Maximilien. Il en donne donc l'image d'un martyr sacrifié sur l'autel de la bassesse française et, pour accentuer cette idée, il remploie l'iconographie que Goya avait créée un demi siècle plus tôt pour transmettre la même idée à propos du peuple espagnol.
      Les deux peintres, par l'utilisation de nombreux symboles, proposent donc des visions de la lutte contre la Guerre, davantage encore que la simple illustration de faits précis.
      Pour finir, vous l'aurez compris, Goya n'a pas été inquiété, bien au contraire. L'oeuvre de Manet, elle, a été censurée (elle a ensuite été exposée en Allemagne : ce pays en a fait l'acquisition en 1909, à un moment où le sentiment anti-français se développait) et donc interdite d'exposition en France.

      Voilà un bref exposé, nécessairement imparfait, ce dont je m'excuse déjà auprès des aficionados de l'une ou l'autre oeuvre.

      Pour finir, j'ai vu qu'un internaute mentionnait le « Massacre en Corée » de Picasso. Je me permets aussi de rappeler un autre tableau plus récent dont une travail préparatoire est conservé au MNAM : Exekution, de Markus Lüpertz, qui remploie cette fois ce schéma iconographie dans le contexte de la guerre en ex-Yougoslavie.

      Bonne soirée !

  • Anonyme

    Il est saisissant de voir que sur les chaines de tele de Hong Kong (ou je me trouve), cette vente-record figurait hier soir au JT systematiquement avec des images du massacre de Tiananmen,
    et surtout systematiquement AVANT les sujets consacres a l'ouverture du grand Congres du parti communiste a Pekin.
    C'etait tres drole de voir les faces abasourdies des masses de touristes du continent, regardant les ecrans publics montrant le tableau, et les images d'archive de l'homme face au tank en 89, juste avant les faces rougeaudes des dirigeants actuels...
    En Chine pop bien sur, ce nouveau succes de la culture chinoise contemporaine est trop embarassant pour etre montre au peuple.
    AS

  • pikasso02
    • Posté à 15h24 le 15/10/2007

    Article intéressant ! Mais il manque le « Massacre en Corée » de Picasso, peint le 18 janvier 1951 à Vallauris. Lui aussi s'était inspiré des grands du passé. Qui osera me dire que le mimétisme en art est mort ? (Ne pas oublier que Goya s'inspira de Piranèse ! C'est dans mon blog)

    Lien

    • Anonyme répond à pikasso02

      Purée ! qu'est ce que tu es chiant !

      • Compte supprimé le 3 janvier 3
        • Posté à 19h00 le 17/10/2007

        « Quelques générations encore, et le rire, réservé aux initiés, sera aussi impraticable que l'extase »

        Cioran.« Syllogismes de l'absurde ».

  • Anonyme

    Imaginons que demain le rire disparaisse.
    Que vaudra ce tableau ?

  • Anonyme

    Si les exécutés de Yue rigolent, notons que leurs bourreaux, tout au moins celui qu'on voit au premier plan à droite, rigolent eux aussi, du même rire qui plus est... Je connais trop mal la peinture de Yue pour donner un sens à ce rire partagé mais ce tableau et ces rires me laissent une impression ambigüe, comme si la victime et le bourreau devaient partager un même sentiment désinvolte.

    • Anonyme

      le rire est une facade

    • Anonyme

      Yue m'a avoué qu'il ne sais pas peindre les bouches fermées...Tout simplement..
      rr

  • efmann
    • Posté à 18h48 le 15/10/2007

    Ces rires évoquent plus la folie, la terreur, l'horreur de la répression politique et sexuelle (la dérisoire protection des parties génitales face au peloton d'exécution) que le défi, d'autant que l'absence d'armes loin d'être rassurante rappelle les simulacres d'exécution chers aux tortionnaires de tout poil. En outre c'est le même personnage qui apparaît démultiplié, à la fois victime et bourreau comme pour indiquer qu'en régime totalitaire chacun est un « criminel » en puissance comme lors de la révolution culturelle. On ne distingue malheureusement pas ici le motif du tee-shirt du personnage au premier plan qui doit nécessairement avoir son importance.

    • anaïs.motif
      anaïs.motif répond à efmann
      sonore
      • Posté à 09h44 le 16/10/2007
      • Internaute
        sonore

      Est-ce que ce ne serait pas un coeur ? l'organe ?
      Ce qui ajouterait à votre propos.

      Le rire serait en effet une illustration de la torture psychologique et physique.

      Quant à l'absence des fusils et des vêtements, j'y vois aussi pour ma part le coté dérisoire du totalitarisme et le grotesque des mises en scène de ces oppressions. Quelque chose comme « tout ça pour rien ».

  • Anonyme

    Superbe ce tableau. Le rire est une réaction physiologique d'expiration. Voir prana. Complexe. Distanciation. Ici, de l'absurdité. Passera à l'Histoire, comme Guernica. Lien

    Pierre JC Allard

    • pikasso02
      • Posté à 20h54 le 15/10/2007

      Pour ceux que ça intéresse ; des visages avec ce rictus (sans doute une caricature-autoportrait du peintre) snt visibles sur Google images. Vous pourrez voir que Yue Minjun ne s'est pas seulement inspiré de Goya.

    • pikasso02
      • Posté à 14h24 le 16/10/2007

      A Pierre J C Allard : « Passera à l'histoire comme Guernica ».
      Certes il le mérite. Remarquons que ces deux peintures d'Histoire, sont toutes deux inspirées, de peintures du passé. Goya pour Yue Minjun, et Prud'hon pour Picasso. (La source de Guernica : « La Justice et la Vengeance divine poursuivant le crime »). Quand nous déciderons-nous, à faire des études de Peintures comparées dans les établissements scolaires.

      Lien

      • Compte supprimé le 3 janvier 3
        • Posté à 16h28 le 16/10/2007

        Depuis quelques temps (cela dit en toute amitié) tu sembles t'être réveillé, pikasso02.
        Aussi, arrête de tenter à toute force de nous rabattre vers ton blog et continue de nous éclairer.
        Tu es un vrai passionné, fais-nous partager.

        PS1 : Complètement d'accord avec toi sur les études de Peinture comparées dans les écoles.

        PS2 : Tu avais raison pour « métamorphose » dans la comparaison Courbet-Picasso.

         
        • pikasso02
          • Posté à 19h07 le 16/10/2007

          cher brogilo, merci de me laisser un indice. Tu sembles me connaître. Si je renvoie vers mon blog, c'est que je n'ai pas envie de me répéter. Libre à ceux qui veulent en savoir plus, de s'y rendre ou pas. Ce blog est mon journal consacré uniquement au dessin. Je reconnais que ça puisse agacer. Désolé ! Mais pour ceux qui ne me connaissent pas, c'est un bon moyen de se faire connaître. Merci pour tes remarques. A bientôt.

        1 autres commentaires
  • Anonyme

    Etonnante réaction du Courageux Anonyme de 18h13..
    Pourquoi « chiant » ? ? C'est un peu facile et tout-à-fait méprisant pour ceux (celles) qui se donnent la peine d'écrire.
    C'est aussi l'attitude d'un paresseux.......
    Fred

  • Peter Pan
    • Posté à 21h37 le 15/10/2007

    quelle coincidence.
    P. Haski nous ressort des tableaux de peinture qui dénoncent chacun à leur manière les exécutions.

    la contradiction avec la caution apportée à l'exécution de criminels nazis par des « vengeurs privés » dans un autre billet par ce même P. Haski (Heim,dernier criminel en fuite ou fantôme) est déroutante, pour ne pas dire plus.

    • Pierre Haski
      Pierre Haski répond à Peter Pan
      Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
      • Posté à 22h59 le 15/10/2007
        éditeur
      • Journaliste
        Cofondateur

      Vous me cherchez vraiment des poux dans la tête. Parler d'un livre qui révèle un événement n'est pas lui apporter sa caution. Je ne cautionne pas la vengeance, mais je ne vais pas pleurer sur le corps d'un criminel de guerre nazi dont la mort éventuelle a l'air de vous déranger. Mes condoléances.

      • Peter Pan
        Peter Pan répond à Pierre Haski
        • Posté à 02h37 le 16/10/2007

        je n'ai que faire de vos condoléances et de vos sarcasmes.
        Heim n'est pas un parent et je n'ai aucune sympathie pour lui.

        mais à la différence de vous, je ne souhaite pas sa mort malgré ce qu'il a fait et je ne cautionne pas son exécution.

        vous n'assumez pas ce que vous avez écrit.
        vous vous défilez.
        vous vous comportez comme un lâche.

        vous n'avez jamais daigné répondre aux questions claires et précises que je vous ai posées dans l'autre fil de discussion.

        c'est dire tout le mépris que vous avez vis-à-vis des internautes et la haute estime que vous avez de vous.

        pitoyable !

         
        • Compte supprimé le 3 janvier 3
          • Posté à 04h36 le 16/10/2007

          Dressé bien haut sur ses ergots.

          • Peter Pan
            • Posté à 18h38 le 16/10/2007

            vos calembours à deux balles ne répondent pas à mes questions
            et ça m'accuse de faire le paôn !

            • Compte supprimé le 3 janvier 3
              • Posté à 20h03 le 16/10/2007

              Cher Peter Pan,

              Cette façon que vous avez de « voler dans les plumes » de Pierre Hasky, ce n'est même pas discourtois, c'est parfaitement imbécile.
              On a tous nos moulins à vent, je vous l'accorde, mais là vous dépassez
              franchement les bornes.

              Qu'y puis-je si, pour rester dans la métaphore volaillère, le ton comminatoire de votre intervention me fait penser à une poule qui aurait trouvé une bille et ne voudrait plus la lâcher ? ...

              • Anonyme répond à Compte supprimé le 3 janvier 3

                d'abord, je m'adressais à Pierre Haski pas à Brogilo
                vous êtes qui, son porte-parole, son caniche ?

                ensuite, je n'appelle pas une « bille » (d'autres auraient dit détail) le fait de cautionner l'exécution de criminels fussent-is nazis.

                vous me trouvez discourtois et imbécile.
                je dépasse les bornes ?

                argumentez !
                si toutefois vous en êtes capable en dehors de votre galimatias oiseux

        • Anonyme répond à Peter Pan

          Peter Pan, il faut grandir maintenant.

          • Peter Pan
            • Posté à 18h40 le 16/10/2007

            courageux anonyme, il faut arrêter de jouer les lèche-cul

        6 autres commentaires
  • Anonyme

    Oeuvre atopique et intemporelle ?
    Yue Minjun aurait-il été séduit par le mercantile discours des occidentaux concernant la valeur de l'Art, dont la devise principale est :

    « Tu ne dois rien dénoncer, tu nous dois rien (plastiquement) chambouler (et même si tu le fais ça n'a guère d'importance), tu dois juste nous laisser dire : que tu aies ou non, du talent...on te vendra ... chez nous la liberté à un prix ».

    Tout ça pour dire que ce tableau je le trouve magnifique, et je le trouve magnifique parce qu'il est « contextualisé » (c'est une façon de voir Tiananmen)...C'est ce qui lui donne de la valeur.

    Et son auteur de décréter aujourd'hui : « c'est moins basique que ça : mon oeuvre est atopoique, intemporelle...je n'ai rien dénoncé, comprenez ce que vous voulez comprendre...businessement parlant : c'est mieux pour moi ! »

    Faire du fric c'est un Art !

    • Anonyme

      Je me corrige quand même : « tu NE dois rien ...chambouler » et « mon oeuvre est aTOPique... »