16/08/2011 à 10h30

Weibo, le Twitter chinois, une révolution en marche

Benjamin Gauducheau | Aujourd'hui la Chine


Le logo de Weibo.


Aujourd’hui la Chine

(De Pékin) Conçu à l’origine comme un clone de Twitter, le service de microblog Weibo a largement évolué, et a gagné en influence. Si Internet a transformé la société chinoise, Weibo semble sur le point de la révolutionner.

Dans les médias, on l’appelle communément « le Twitter chinois », pour des raisons pratiques de compréhension du lecteur. En réalité, si la plate-forme de microblog la plus utilisée de Chine s’en est effectivement largement inspirée, ses concepteurs ont su l’améliorer, la rendre plus fonctionnelle et plus ludique.

Mais surtout, le microblogging rencontre en Chine un succès bien supérieur à celui qu’il a dans les pays occidentaux. Les chiffres en attestent : sur les 485 millions d’internautes chinois, ils seraient 195 millions à être adeptes de l’expression en 140 signes, selon un rapport publié ce mois-ci par le Centre d’information du réseau Internet de Chine. Soit une augmentation de 208% sur les six premiers mois de 2011, contre 6,1% seulement pour le nombre global d’internautes.

Un immense marché dans sur lequel Weibo, le service proposé par la société Sina, est en situation de quasi-monopole.

Comment expliquer un tel engouement populaire pour un outil presque exclusivement utilisé en Occident par les journalistes, les geeks et autres adeptes du « personal branding “ ?

Twitter, ‘un outil de geek’

La première raison tient peut-être aux fonctionnalités du site. Lancé 2009, un mois seulement après que Twitter s’est fait reléguer à l’extérieur de la grande muraille du Web, Weibo a su adapter l’outil, et le rendre plus intuitif et plus complet, en proposant notamment aux utilisateurs de poster images et vidéos directement dans le tweet, en plus des fameux 140 signes. Autre aspect pratique : la plate-forme intègre un réducteur d’adresse URL automatique.

Mais surtout, Weibo affiche directement sous chaque tweet les réponses qui y sont faites. Cela permet de lancer de véritables discussions suivies, ce qui n’est pas vraiment possible sur Twitter.

‘Twitter est un outil de geek ’, ce n’est pas très facile d’y trouver des informations”, estime Renaud de Spens, spécialiste du web chinois et utilisateur des deux sites.

“Sur Weibo, on accède plus facilement à ce que disent les amis de nos amis. C’est beaucoup plus viral.”

Enfin, autre différence de taille : 140 caractères permettent d’exprimer beaucoup plus de choses en chinois qu’en français ou en anglais. Ainsi, l’expression “ ba miao zhu zhang ”, qui signifie “essayer d’aider des plants à pousser en tirant dessus”, se dit en quatre caractères chinois, alors qu’en français il en faut 53...

Très dur à censurer

Mais au delà de ces raisons techniques, “le Twitter chinois” doit surtout son incroyable succès aux caractéristiques de la société chinoise.

“Les Chinois ont un problème de sociabilité, que le Web et Weibo aident à régler, estime l’éditorialiste Yao Bo. Et puis en Chine, les canaux par lesquels nous pouvons obtenir des informations sont trop peu nombreux. Weibo en est un, et il est très efficace.”

Plus connu en Chine sous son nom de plume, Wuyuesanren, Yao Bo sait de quoi il parle : avec quelques autres, il fait partie des candidats indépendants aux prochaines élections des représentants locaux aux congrès du peuple.

Puisqu’ils doivent une grande part de leur popularité aux microblogs et qu’ils en ont fait le support principal de leurs campagnes, ils ont hérité du surnom de “candidats Weibo”.

Des candidats s’attaquant à l’hégémonie du Parti communiste chinois, le sujet est délicat ; or, c’est bien là que réside l’une des principales forces du microblog : l’information y circule et s’y reproduit si vite qu’il est très compliqué pour les autorités de l’éradiquer.

Un message posté par un internaute à ses contacts peut immédiatement être “retweeté” à des millions d’autres utilisateurs, qui peuvent le faire suivre à leur tour, accélérant potentiellement la vitesse de contamination de manière exponentielle, et rendant impuissants les censeurs les plus dévoués.

Pour Renaud de Spens,

“C’est un effet boule de neige très difficile à interrompre. Et cela a un autre avantage : les informations circulent si bien que même des personnes qui ne s’intéressent a priori pas aux sujets sensibles les verront passer, alors qu’ailleurs, il faut faire l’effort d’aller les chercher.

Weibo représente donc pour beaucoup d’internautes qui l’utilisent pour des raisons plutôt égocentriques un apprentissage, une initiation à d’autres types d’informations”.

Un moyen d’expression citoyenne

D’autant que sur Weibo, s’exprimer ne coûte rien et ne demande aucune compétence : pas besoin d’avoir les talents littéraires d’un blogueur pour écrire un message de 140 signes.

Ainsi, chacun devient apprenti-reporter et peut, depuis son ordinateur ou son téléphone portable, rendre compte de faits ou exprimer son opinion. Une petite révolution dans un pays ou la diffusion de l’information est depuis longtemps – et plus qu’ailleurs – l’apanage du pouvoir.

De plus en plus, les citoyens-internautes obtiennent donc, via Weibo, voix au chapitre. Les exemples dans lesquels leur implication a contribué à influencer le cours d’affaires publiques ou judiciaires ne manquent pas.

Dernier exemple en date, lors de l’accident de train qui a fait au moins 40 morts à Wenzhou fin juillet, les agissements des autorités ont été en quelque sorte placées sous la surveillance et la critique du public via Weibo.

Informations et interrogations s’y sont échangées en texte, en photo, en vidéo, et même sous forme de documents, un internaute y ayant posté les formulaires de compensation proposés aux victimes.

L’outil, a priori politiquement neutre, contribue donc clairement à structurer le débat public ou, précise Renaud de Spens, “à le focaliser sur certains débats, qu’il permet de diffuser”.

Les autorités en porte-à-faux

Face à un tel phénomène, les autorités chinoises ne peuvent évidemment pas rester les bras croisés. C’est pourquoi, outre la censure qu’elles s’évertuent à appliquer, elles réfléchissent à une utilisation de l’outil à leur avantage.

C’est d’ailleurs l’objet d’un éditorial paru la semaine dernière dans le Quotidien du Peuple, incitant les dirigeants à se mettre au microblogging :

“Sur les microblogs, ne pas parler à la manière des officiels et ne pas faire de discours creux est devenu le premier critère. La limite de 140 caractères oblige à parler avec concision. [...] Dans le contexte d’une communication multi-dimensionnelle et directe avec le public, les conséquences des mensonges et des propos erronés sont ‘très sérieuses’.”

Les autorités sont bien tentées de se mettre sur Weibo pour améliorer leur communication : 4 920 services gouvernementaux et 3 949 hauts fonctionnaires y ont d’ailleurs déjà ouvert des comptes, selon le site gouvernemental French.China.org.cn.

Mais le jeu est risqué. Comme le rappelle l’éditorial, les microblogs “mettent Shakespeare et le public au même niveau”. Ce faisant, ils exposent tout un chacun aux réponses et aux critiques, ce à quoi les officiels chinois, non-élus, sont loin d’être habitués.

En décembre 2010, Fang Binxing en avait fait les frais. Celui que les internautes chinois appellent “le père de la grande muraille du web” pour être l’ingénieur principal du système de censure du Web chinois, s’était alors créé un compte Weibo.

La réaction des internautes avait été immédiate et massive : devant le déferlement de critiques et d’insultes qu’il avait reçues, les administrateurs avaient été obligés de fermer la page de l’ingénieur et, ironie du sort, de censurer les mots-clés “Fang Bingxing”.

L’impossible retour en arrière

Weibo est donc un instrument de déstabilisation du pouvoir, devant lequel le PCC ne sait pas encore comment réagir. Dans une enquête du China Youth Daily, 94,3% des utilisateurs interrogés affirmaient récemment que le microblogging avait changé leur vie.

Pour Renaud de Spens, c’est clair :

“Weibo contribue à mettre une pression structurelle sur le système pour qu’il explose.”

Cependant, les autorités ne semblent pas pour le moment envisager de l’interdire. Il y a trop d’intérêts en jeu, et une partie de l’économie en serait affectée, puisque beaucoup d’entreprises de services l’utilisent comme un outil marketing.

D’autant que la fermeture d’une plate-forme aussi populaire provoquerait une vague d’indignation, comme le rappelle Yao Bo :

“S’ils le faisaient, il y aurait un coût social à payer que le gouvernement ne pourrait pas assumer.”

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Aujourd’hui la Chine

  • 10662 visites
  • 20 réactions
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  • ostia
    ostia
    inadapté
    • Posté à 10h49 le 16/08/2011
    • Internaute 88960
      inadapté

    ha mais est ce qu’ils ont un rue89 en Chine ? LE site de la révolution de l’info, et à trois voix s’il vous plait ; -)

  • zerkalo
    zerkalo
    Baba devant tant de bobos
    • Posté à 10h49 le 16/08/2011
    • Internaute 125164
      Baba devant tant de bobos

    Toujours pas compris l’intérêt de Twitter (et donc de son concurrent chinois). La démocratisation de la parole n’est jamais que son appauvrissement. 99% des gens qui l’utilisent n’ont rien à dire si ce n’est relayer leur pitoyable et inintéressante existence...

    • lolcat
      lolcat répond à zerkalo
      nette
      • Posté à 11h23 le 16/08/2011
      • Internaute 159928
        nette

      Je ne possède pas de compte...

      Mais, il m’est arrivé d’y trouver des infos pertinentes. AMHA, pour les rédacteurs, c’est un outil de communication professionnelle ou de passionnés.

      Ensuite, la veille qui peut en découler, si elle est bien structurée, semble mériter l’investissement. (de ce que j’ai vu chez les gens qui s’en servent).

      Les projets nationaux, basés sur des serveurs centralisés, ne me semblent être la bonne solution. Si je basculai dans ce type de communication, j’irais certainement sur un projet libre genre identi.ca.

    • LienRag
      LienRag répond à zerkalo
      • Posté à 17h15 le 16/08/2011
      • Internaute 34767

      Twitter est pertinent quand le suivi d’une actualité au fur et à mesure qu’elle se produit est nécessaire, que ce soit comme émetteur d’information ou comme récepteur.
      Pour tout le reste, tout ce qui peut attendre 24 h sans être périmé,l’Internet classique est nettement plus adapté, même si peut-être moins « in ».

      • Marie-Jo Jones
        Marie-Jo Jones répond à LienRag
        Nerd
        • Posté à 22h32 le 16/08/2011
        • Internaute 167094
          Nerd

        @LienRag. Parfaitement d’accord avec toi.

        J’ajouterais toutefois que sur Twitter (comme sur FB et G+), on bénéficie aussi des découvertes sélectionnées par les autres car on ne peut pas tout voir soi-même.

        D’où l’importance de bien sélectionner ses contacts et de ne pas les noyer dans une masse indéterminée simplement pour faire étal de sa popularité ou d’une activité web débordante

  • Bloozed
    Bloozed
    Expat à Pékin
    • Posté à 11h43 le 16/08/2011
    • Internaute 8482
      Expat à Pékin

    C’est clair, je vis à Pékin et presque tous mes collègues ont un compte Weibo. Et moi aussi du coup, je m’y suis mis pour ne pas me sentir exclu, beaucoup trouvent naturels que leurs propos sur Weibo soient connus de tous leurs amis. On est loin devant Twitter en terme de porté.
    Il faut voir aussi que 140 caractères en Chinois, ce n’est pas la même chose qu’en langue occidentale. Les mots en Chinois font en moyenne 2 caractères (idéogrammes), sans espace entre chaque (restent les signes de ponctuation). Du coup c’est beaucoup moins contraignant tout en gardant l’avantage de la concision.

    Autre chose : c’est dit dans l’article, mais répétons que le « vrai » Twitter est bloqué en Chine, ça a du beaucoup jouer dans le succès de Weibo.

  • Autist Reading -
    Autist Reading -
    In enculo cum vibro
    • Posté à 12h30 le 16/08/2011
    • Internaute 73535
      In enculo cum vibro

    Weibo, le Twitter chinois, une révolution en marche...

    Robespierre serait fier d’eux...

  • A déménagé le 10-11-2011
    • Posté à 12h56 le 16/08/2011
    • Internaute 124772
      -

    Ho ! Twitt,Twitt again

  • marigae
    • Posté à 15h43 le 16/08/2011
    • Internaute 9147

    On s’y attend tous et demain on se dira qu’on savait que cela arrivait.
    Interessant.

  • marigae
    • Posté à 15h43 le 16/08/2011
    • Internaute 9147

    On s’y attend tous et demain on se dira qu’on savait que cela arriverait.
    Interessant.

  • lefty
    lefty
    galérien
    • Posté à 17h41 le 16/08/2011
    • Internaute 60271
      galérien

    Je trouve leur logo super original ...

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 17h43 le 16/08/2011
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Filer un outil de communication, même mauvais, à tout un tas de gens qui n’en avait aucun, ça a forcément du succès.

    Alors que proposer à des gens qui connaissent déjà les logiciels de messageries modernes à un logiciel faisant cent fois moins de chose, c’est foutu d’avance...

    D’ailleurs, j’ai jamais pigé pourquoi ces idiots de chez Twitter avaient mis une limite aussi basse. Ok ils voulaient certainement réduire la taille pour des questions de stockage et de débit, mais en 2010 cinq cent caractères ça aurait été jouable.
    Parce que si 140 permettent de raconter sa journée en chinois, ça fait une phrase en français et deux mots en allemand : D

    • erqzor
      erqzor répond à Keldan
      Détecteur de Greenwashing
      • Posté à 05h14 le 17/08/2011
      • Internaute 69919
        Détecteur de Greenwashing

      Non, non 140 caractères, c’est à peu près la limite des textos sans le stockage des informations à encoder pour l’auth.

      C’est juste qu’au début on pouvait tweeter par message texte et que la limite est de 172 caractères.

      N’allez pas cherchez plus loin, c’est une étude des UX à cette époque. Et on envoyait beaucoup de messages à cette époque.

    • Abdu
      Abdu répond à Keldan
      OSNI
      • Posté à 09h22 le 18/08/2011
      • Internaute 92397
        OSNI

      Les chinois n’avaient aucun outil de communication avant Weibo ?

      Ça, c’est le genre de perle qu’on récolte par des années de désinformation.
      Je n’en citerais que deux : les SMS, qui deviennent démodés depuis que les téléphones mobiles accèdent à internet et QQ.

      Et quand je dis qu’ils ont ces outils, c’est une très forte proportion de la population, c’est pas d’hier et ils en usent et abusent !

      • Keldan
        Keldan répond à Abdu
        Now future & karpe diem
        • Posté à 11h03 le 18/08/2011
        • Internaute 5164
          Now future & karpe diem

        Désinformation, non. Exagération, oui :)

        Je me doute aussi qu’ils utilisaient, et utilisent toujours les mails.

         
        • Abdu
          Abdu répond à Keldan
          OSNI
          • Posté à 02h50 le 19/08/2011
          • Internaute 92397
            OSNI

          Oui, mais assez peu dans l’ensemble. Les chinois adorent zapper au plus vite vers la nouvelle technologie disponible et pour eux, le mail a très vite été ringardisé par QQ.

        1 autres commentaires
  • DC.
    DC.
    Lycéen
    • Posté à 20h09 le 16/08/2011
    • Internaute 166791
      Lycéen

    Après le printemps arabe grâce à Facebook, bientôt un soulèvement en Chine grâce à Weibo ?

    Lien

  • Kaourintin
    • Posté à 12h51 le 17/08/2011
    • Internaute 18018

    Le réducteur d’adresse URL automatique et la possibilité de lire d’un seul coup d’oeil toutes les réponses à un tweet, Twitter le propose aussi...

  • longwei
    longwei
    photographe
    • Posté à 23h17 le 17/08/2011
    • Internaute 167179
      photographe

    Pierre, merci pour cet article, beaucoup de journaux parlent de weibo sans rentrer dans le detail, c’est bien de preciser les choses.

    Tu parles de la reaction des autorites chinoises mais tu oublies de citer le principal, ce que l’on oublie de dire a propos de weibo ; c’est c’est egalement un formidable outil de renseignement. Il permet aux autorites de detecter rapidement des signaux faibles et tout probleme dans la societe pouvant degenerer. Effectivement, pour eux, c’est jouer avec le feux mais c’est outil indispensable.

    • Abdu
      Abdu répond à longwei
      OSNI
      • Posté à 09h26 le 18/08/2011
      • Internaute 92397
        OSNI

      Et c’est tant mieux. Car si effectivement il y a un effet négatif (flicage), il y a forcément un effet positif (prise en compte des opinions et tendances). Et ceci par la force des choses.

      Il faut espérer que le système prenne conscience du réel danger pour lui et de la seule solution par laquelle il pourrait survivre : agir en conformité avec ses discours.