27/03/2011 à 10h41

« Double bonheur » ou les illusions d'un expatrié français en Chine

Jean-Pierre Dupuis | Aujourd'hui la Chine


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Après La Promesse de Shanghai et Caprices de Chine, Stéphane Fière publie Double Bonheur. Ou comment un Français plonge dans tous les sens du terme, dans la société chinoise.

La persistance et la fausseté des fantasmes sont l’un des traits les plus marquants des relations qu’entretient l’Occident avec la Chine.

Peur et désir, fascination, images imparfaites ou carrément erronées de ce qu’est la culture chinoise : combien d’Occidentaux se seront laissés prendre aux mirages d’un pays qui semblait s’offrir, alors qu’il se contentait de s’ouvrir ?

Des essayistes se sont penchés sur la question, mais la matière même du fantasme est volatile, difficile à capter. Seul un romancier pouvait entrer vraiment au cœur du problème, imaginer de l’intérieur ce que peut être le vertige d’une illusion comme l’a fait Stéphane Fière dans son roman Double Bonheur.

Car ce livre éblouissant, n’est pas seulement l’épopée classique d’un Français partant à l’assaut de la Chine, façon Candide découvrant le monde. C’est l’aventure intérieure d’un jeune homme confronté, sans aucun garde-fou, à l’étrangeté _ la sienne et celle des autres.

Comme l’est aussi celle de ce Double bonheur, qui frappe par la vivacité du ton, la vitalité du style, la façon dont l’auteur mêle le comique et le tragique, et le regard impitoyable qu’il porte sur le monde qu’il décrit. Ou plutôt sur les mondes. Car le récit passe par les yeux d’un jeune narrateur, François Lizeaux, qui navigue entre deux univers : celui des expatriés, Français surtout, et celui des Chinois.

Les illusions de l’expat

François Lizeaux, bien sûr, appartient à la première catégorie. Tout frais débarqué de sa province natale, le jeune homme est arrivé à Shanghai pour exercer les fonctions d’interprète au consulat de France. Hélas pour lui, sa candeur et ses illusions seront vite érodées par la manière dont il est exploité, mais surtout par la vilénie des gens qu’il découvre.

Vulgarité, bassesse, vénalité, presque rien n’est épargné aux personnages de ce consulat imaginaire, pour qui Shanghai n’est qu’une sorte d’île coupée du monde, où peuvent se donner libre cours tous les comportements interdits dans le pays d’origine.

Parti tout bardé de fantasmes sur la noblesse de son métier, sur la grandeur de la France hors les murs et sur les mystères de la culture chinoise, le jeune homme ne tarde pas à déchanter. Et, fort de son rôle d’interprète, à basculer progressivement, en donnant l’avantage à ses interlocuteurs chinois dans certaines négociations.

Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux ? A travers les mensonges de l’interprète, qui déforme les propos des uns et des autres, l’auteur pose implicitement une question qui rejoint les interrogations des Occidentaux vis-à-vis de la Chine. Le personnage lui-même finit par se perdre dans une vie dissolue, où les frontières entre le bien et le mal, le permis et le pas permis, le vrai et le faux, fondent à toute vitesse.

Derrière la grande drôlerie de certaines situations, derrière une écriture jubilante qui rebondit sans cesse et ne se refuse rien, c’est un véritable décrochage que met en scène Stéphane Fière.

Celui d’un personnage qui, peu à peu, « sort » de son identité d’origine (un petit bourgeois propre sur lui) pour se dissoudre dans un pays dont les contours lui échappent complètement. Et qui finit même, grâce à son amour pour la belle An-Lili, par se prendre pour un Chinois, passant carrément de l’autre côté du miroir.

Loin des clichés

La société chinoise qu’il découvre par l’intermédiaire de ses fréquentations féminines, puis par le biais d’An-Lili ne correspond pas à l’idée qu’il s’était faite du pays. On est très loin, dans le récit que propose Double Bonheur, des clichés sur la Chine éternelle.

Corruption, là encore, violence sociale, cupidité, propension à rebattre indéfiniment les cartes du vrai et du faux _ le monde qui surgit dans le roman n’est pas celui du fantasme occidental originel.

Est-ce à dire que le personnage, débarrassé de ses idées toutes faites, parvient à s’intégrer dans cette société qu’il prétend littéralement « épouser » en se mariant avec An-Lili ? Pas du tout et c’est l’une des grandes subtilités de ce roman tout en jeux de miroirs. Au-delà des aventures qu’il relate (et il en raconte beaucoup), au-delà de son excellente connaissance des milieux français et chinois, le romancier entraîne son lecteur dans un une véritable épopée intérieure.

Dans un monde globalisé, peut-on sans mal renoncer aux fantasmes qui nous structurent ? Peut-on prendre l’identité de l’autre ? Peut-on perdre ses propres frontières, sans se mettre en grand danger ? Autant dire que les réponses apportées par ce livre ne sont pas forcément celles que l’on attend.

 ? Stéphane Fière, Double Bonheur, ed. Métaillé, 354 pp., 18€

En partenariat avec Aujourd’hui la Chine


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  • yanickas Lituanien
    yanickas Lituanien
    expat'retraitè
    • Posté à 11h50 le 27/03/2011
    • Internaute 115264
      expat'retraitè

    Bjr,« combien d’occidenteaux se seront laissés prendre aux mirages d’un pays (et/ou d’une femme) qui semblait s’offrir,alors qu’il se contentait de s’ouvrir ? » Moi le premier,pour le pays et ses habitants,l’ètre humain est semblable, sous toutes les latitudes et climats. Mais en ce qui me concerne,pas « pour la femme » ! Suis je chanceux ? La sagesse,l’àge aidant ?

  • loremis
    loremis
    graphiste
    • Posté à 13h48 le 27/03/2011
    • Internaute 121988
      graphiste

    On peut trouver bizarre que ce garcon debarque comme interprete au consulat sans avoir vecu un peu en Chine avant, ne serait-ce que pour une annee d’etude du chinois.

    Etrange aussi que la corruption, la violence sociale, etc., le surprennent, tant elles sont de nos jours associees a l’idee qu’on se fait de la Chine.

    Cela dit, malgre cette corruption, cette violence sociale, etc., l’expatrie peut encore trouver, en Chine, de frequentes traces de culture ancestrale.

    • Michel Fang Zang
      Michel Fang Zang répond à loremis
      retraité
      • Posté à 18h46 le 27/03/2011
      • Internaute 54074
        retraité

      S’il ne savait pas tout ça sur la Chine,c’est qu’à Paris...il ne lisait pas Pierre Haski et « Rue89 » !

  • Hanfei2
    Hanfei2
    Chercheur
    • Posté à 01h27 le 28/03/2011
    • Expert 150315
      Chercheur

    J’ai une autre vision de ce livre. Attiré par une critique radio, je l’ai acheté récemment et j’ai été effaré de son contenu. Je n’arrive pas à le lire sans un fort malaise. Il y n’y a pas d’idées préconçues, mais une approche particulière visible dès le début du livre. Dans l’avion l’auteur est assis à côté d’une chinoise vivant en France, qui se prostitue, et qui va faire un faux mariage en Chine pour faire venir la famille de son futur mari. Ceci est dit froidement, sans explication ni commentaires : on a l’impression que c’est une chinoise normale, que toutes les chinoises à Paris se prostituent.
    Ensuite à Shanghai, l’ensemble du personnel diplomatique ne cherche qu’à s’enrichir et à passer la nuit avec des chinoises. De l’autre côté les Chinois sont corrompus, les hommes cherchent tous à se faire de l’argent sans conscience et les femmes se vendent... C’est une vision cynique et noire, partielle. La corruption existe en Chine et les femmes cherchant l’occidental également, mais axer le livre là-dessus, c’est une vision cynique d’un expat typique. C’est assez révulsant. Etant allé une dizaine de fois en Chine j’ai une vision très différente et je ne reconnais en rien mes expériences à lire ce livre.
    A déconseiller très fortement. Sauf pour les expat qui vont adorer sa lecture, sans doute : ceux qui aiment se retrouver entre eux et se comportent en anciens colons...

    • Xa_chan
      Xa_chan répond à Hanfei2
      (nippon ni mauvais)
      • Posté à 03h08 le 28/03/2011
      • Internaute 23695
        (nippon ni mauvais)

      Ca rejoint en fait mon impression à la lecture du Stupeur et Tremblements d’Amélie Nothomb (sur le Japon).

    • TienTien
      TienTien répond à Hanfei2
      impavide devant les ruines de (...)
      • Posté à 06h23 le 28/03/2011
      • Internaute 86881
        impavide devant les ruines de (...)

      Je n’achèterai certainement pas ce genre de bouquin, qui, selon
      votre excellent commentaire, accumule tous les clichés souhaités par une certaine faune d’occidentaux en mal de « nuits de Chine, nuits câlines » . De toutes manières, Shanghai représente toute la Chine autant que le Marseille interlope représente toute la France !
      J’aime beaucoup votre dernière phrase qui me conforte (si besoin était) dans le style de vie que j’avais adopté durant les presque 11 ans passés en Chine. A savoir, fuir mes semblables comme la peste.....Les rares fois que je fus forcé de les côtoyer, je constatais que le syndrome des anciens colons avait encore pas mal de beaux jours devant lui.

  • ReneLeys
    ReneLeys
    sinologue
    • Posté à 17h59 le 29/03/2011
    • Internaute 89005
      sinologue

    Peut-être un peu hors sujet, mais j’attire l’attention sur la disparition récente à Guangzhou de l’excellent blogueur sino-australien Yang Hengjun (dont on a malheureusement peu parlé ici).

    Lien

  • ReneLeys
    ReneLeys
    sinologue
    • Posté à 17h59 le 29/03/2011
    • Internaute 89005
      sinologue

    Peut-être un peu hors sujet, mais j’attire l’attention sur la disparition récente à Guangzhou de l’excellent blogueur sino-australien Yang Hengjun (dont on a malheureusement peu parlé ici).

    Lien

  • boboland
    boboland
    ex-o'placard
    • Posté à 18h09 le 29/03/2011
    • Internaute 104841
      ex-o'placard

    je n’osais rien dire ne l’ayant pas lu... mais pas trés chaud pour y retrouver les éternelles idées toutes faites sur la société chinoise...
    les commentaires de Tien tien, Hanfei et xa chan me confortent.
    J’ai déjà du mal à lire les articles sur la Chine de RUE89...
    Les expats’ français ne sont pas les plus nombreux ni les pires.
    Shanghai la putain ne résume pas la Chine.
    mais surtout c’est risqué d’écrire un bouquin sur la Chine et la société chinoise qui changent d’une année sur l’autre.
    Même les jeunes et jolies chinoises changent, l’avenir du XXIéme siécle est là-bas, le leur aussi.

    • ReneLeys
      ReneLeys répond à boboland
      sinologue
      • Posté à 19h11 le 29/03/2011
      • Internaute 89005
        sinologue

      Il est bien marrant de vous voir tous décrier les soi-disant « étrangers aux idées toutes faites sur la Chine », comme si vous tous en aviez une idée lucide, libérée de fantasmes et de préjugés idéologiques. D’une arrogance...

      • boboland
        boboland répond à ReneLeys
        ex-o'placard
        • Posté à 09h00 le 30/03/2011
        • Internaute 104841
          ex-o'placard

        j’en ai déjà une idée personnelle, locale, dans la durée, professionnelle et familiale
        A taille humaine et pratique.

         
        • ReneLeys
          ReneLeys répond à boboland
          sinologue
          • Posté à 19h13 le 30/03/2011
          • Internaute 89005
            sinologue

          Et vous êtes loin d’être le seul... Ce qui m’embête, c’est cette tendance que vous avez à n’inclure parmi les étrangers « connaisseurs » de la Chine que les gens qui en ont une idée semblable à la vôtre. Par ailleurs, pour comprendre un pays et une culture, il faut savoir s’abstraire un peu de sa propre expérience et essayer de considérer le dit pays selon diverses perspectives : vous ne trouverez pas la même image de la Chine selon que vous lisez un magazine d’affaires, un compte-rendu de Human Rights watch ou une brochure touristique. Si vous rejetez d’un revers de la main tout ce qui ne correspond pas à votre expérience de la Chine, vous ne pouvez qu’en avoir une image partielle.

          • boboland
            boboland répond à ReneLeys
            ex-o'placard
            • Posté à 20h05 le 30/03/2011
            • Internaute 104841
              ex-o'placard

            c’est vrai pour tout...
            les femmes, les enfants, les fonctionnaires,les animaux domestiques, etc
            on ne connait pas un chien au travers du film ’Beethoven » ou du bulletin de la SPA ou d’une assos contre la vivisection...
            Pour la Chine, c’est largement aussi complexe !
            je connais trés bien la Chine « physiquement ». J’aime sa civilisation, son histoire, ses villes, ses campagnes, sa population actuelle. Je connais sa société de l’intérieur, le bon , le moins bon, le douloureux. J’apprécie que ce peuple soit plein d’espoirs, d’esperances, et de réussites. Surtout J’ai constaté à quel point les choses changeaient d’une année sur l’autre +++.
            Je ne méconnais pas les mauvais cotés, mais je ne généralise pas.
            Ce que je reproche aux anti-chinois ce sont les clichés et surtout le fait que leur méconnaissance du terrain les empèchent de voir ce qui change +++ (je soupconne que ce soit par malhonneteté)

            • Maxmaxence
              Maxmaxence répond à boboland
              Etudiant
              • Posté à 23h20 le 31/03/2011
              • Internaute 120649
                Etudiant

              Et ce que l’on peut reprocher aux pro-chinois, c’est de n’avoir qu’un seul mot à la bouche : vous n’y êtes pas allé, vous ne pouvez pas juger, ce qui revient à décrédibiliser son adversaire, évite toute question génante et pousse à l’auto-censure. J’aimerais bien qu’un jour on ai un débat sur le statut de la société chinoise en utilisant des arguments factuels et vérifiés.

              Exemple, vous qui connaissez si bien la Chine : Quelle est la différence entre les laogai et les laojiao, lequel est le pire, pourquoi et quelle est leur utilité ? Pourquoi Taiwan se considère t-il comme indépendant, et quelle part de sa population est d’ethnie Han ? Quelle part de l’économie chinoise repose sur la contrefaçon de produits occidentaux ? Le commerçant chinois est-il honnête ? Pourquoi les chinois se refusent t-ils à considérer que l’on ne peut pas avoir liberté et croissance économique en même temps ?
              Ha, et aussi, une idée qui reste vague, et que j’entends beaucoup :
              « Des efforts sont faits dans le bon sens »
              Oui, lesquels ? Parce que quoique l’on en dise, le prix Nobel de la paix est toujours en prison, les laojiao existent toujours, les droits d’auteurs sont, eux, inexistants, le hukou est toujours là, on a toujours plus de 50% de chances de se faire arnaquer sur Alibaba, et les chinois nous envoient encore leurs excédents d’étudiants, faute de facs assez grandes et de système scolaire efficient.
              Alors je les attends les efforts. Et que l’on ne compare pas avec la France, qui malgré ses défauts, ne joue pas dans la même cour.

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