15/02/2011 à 18h00

A Kachgar, Chine : « Revenez dans cinq ans, tout sera détruit »

Pierre-Emmanuel Bécherand et Pierre Lombard | Master stratégies territoriales et urbaines et master affaires publiques, Sciences-Po Paris


Kachgar (Pierre Lombard)

Alors que la Chine prévoit d’inscrire la Route de la soie au patrimoine mondial de l’Unesco, Kachgar, ville millénaire de cet itinéraire caravanier mythique, est écartée de ce projet de classement.

Pékin souhaite garder les mains libres dans cette oasis du Xinjiang marquée depuis une dizaine d’années par une modernisation intense et brutale : plus de la moitié de la cité traditionnelle ouïghoure – la minorité turcophone musulmane de la province – a déjà été rasée.

Ne pas classer pour détruire


Kachgar (Pierre Lombard)

Dans un dédale de rues tortueuses et étroites où seuls les piétons et deux roues osent s’aventurer, le visiteur est frappé par le ballet des bulldozers qui rasent des pans toujours plus vastes de Kachgar.

Les photos sont interdites. C’est ce que nous fait comprendre une employée de la municipalité qui nous explique dans un anglais approximatif :

« Revenez dans cinq ans, quand tout sera détruit et que nous aurons reconstruit des habitations plus sûres. »

Une fois partie, nous ressortons l’appareil photo. C’est qu’il faut se dépêcher : alors que la ville traditionnelle ouïghoure s’étendait encore sur plus de 10 km2 dans les années 1980, elle ne couvre plus aujourd’hui qu’environ 4,5 km2.

Quant aux « habitations plus sûres », il s’agit essentiellement de barres d’immeubles d’inspiration soviétique, types HLM, que les autorités chinoises construisent en hâte à la périphérie de la ville pour reloger les habitants chassés du centre historique.

Pour justifier son plan de modernisation de la vieille ville, Pékin invoque des risques de tremblements de terre comparables à ceux qui ont frappé le Sichuan en 2008, faisant 70 000 morts.

De leur côté, les Ouïghours dénoncent cette entreprise de sinisation démographique et spatiale qui, après avoir touché la plupart des villes du Xinjiang, frappe Kachgar depuis maintenant près de dix ans.

Mais alors que l’opinion occidentale s’émeut de la politique en tous points semblable menée par le gouvernement chinois au Tibet, les Ouïghours font figure de « sans voix » face à Pékin et le processus de colonisation démographique se poursuit dans le silence. La part des Han – l’éthnie majoritaire en Chine – dans la population régionale, qui était 6,7% en 1949, s’élève aujourd’hui à près de 40% sur les 19,5 millions d’habitants que compte le Xinjiang.

Diviser (spatialement) pour régner (politiquement)


Kachgar Photo Pierre Lombard

Avec ses 90% de Ouïghours pour 400 000 habitants, Kachgar est donc l’un des derniers bastions qui résiste encore à Pékin. Pour l’enlever, le gouvernement central doit briser son unité culturelle et démographique, en promouvant une immigration massive de Han et en opérant une transformation radicale de la trame urbaine traditionnelle composée essentiellement de maisons en pisé.

La ville devient l’espace de déploiement du pouvoir, elle symbolise les tensions politiques et culturelles entre populations locales et Etat chinois.

En perçant de grandes avenues qui viennent crever le centre historique, Pékin cherche à diviser et éclater l’espace urbain pour mieux le contrôler. Transparaît alors la violence politique sous-jacente à l’imposition de ce modèle urbain.

Ce schéma de « fragmentation spatiale » pour reprendre les mots de Jean-Paul Loubes, spécialiste de la région, conduit au morcellement de la ville turque et à l’enclavement des foyers de population ouïghours.

On connaissait l’objectif du gouvernement chinois d’achever l’intégration du Xinjiang à l’ensemble national. L’analyse de son plan de modernisation urbaine nous permet désormais de comprendre ses moyens : le morcellement comme instrument de domination et l’enclavement comme moyen de mise en minorité. Une situation contre laquelle s’insurge Rebiya Kadeer, leader en exil des Ouïgours, qui dénonce l’« assimilation forcée » des Ouïghours.

« Ce qui frappe, c’est la monumentale absence du passé »

Décrire et s’indigner ; c’est généralement ce que font la plupart des observateurs lorsqu’ils abordent le sujet, sans même tenter de comprendre les mécanismes et les causes profondes qui président à la destruction en cours de la vieille Kachgar.

Les dimensions politique et culturelle sont évidemment présentes au coeur de la question ouïgoure, mais quand on regarde ce qu’il se passe sur l’ensemble du territoire chinois, Kachgar semble faire figure de règle plutôt que d’exception.

Ainsi, les exemples de modernisations de villes chinoises où le passé est tout bonnement rayé de la carte pour laisser la place à des constructions neuves sont légion : qu’il s’agisse des hutongs de Pékin détruit pour les JO de 2008, ou bien des lilongs shanghaïen en grande partie rasés, « ce qui frappe le visiteur en Chine », comme l’écrit Simon Leys, « c’est la monumentale absence du passé ».

La notion de patrimoine en Chine repose sur des bases qui échappent en grande partie à nos schémas occidentaux où vielles pierres, histoire et mémoire sont indissociables. Sans doute faut-il alors s’interroger sur ces stratégies de classement et de préservation de sites qui semblent

d’abord servir à capter une manne touristique. Si Kachgar ne fait pas aujourd’hui parti du projet d’inscription à la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, c’est que visiblement, les enjeux politiques dominent encore sur la volonté de développement touristique.

Revenons dans cinq ans !


Photo aérienne de Kachgar . Pierre Lombard

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  • 13 réactions
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  • Schrödinger
    Schrödinger
    Poli et gentil. Très rue89.
    • Posté à 18h07 le 15/02/2011
    • Internaute 41709
      Poli et gentil. Très rue89.

    « La ville devient l’espace de déploiement du pouvoir, elle symbolise les tensions politiques et culturelles entre populations locales et Etat chinois. »

    Mais ceci à aussi eu lieu à Pékin ou Shanghai... N’est ca pas aussi là l’outil de création du chinois moderne ? Ne restera à terme que l’injonction de la révolution culturelle : « consommez », dans un cadre où toute référence culturelle, historique à un mode de vie alternatif disparait...

    La ville contemporaine commerciale comme nouvel univers unique du camarade consommateur chinois... Ceci bien sur vaut pour les hans comme pour les autres ethnies...

    • plevre
      plevre répond à Schrödinger
      étudiant
      • Posté à 18h37 le 15/02/2011
      • Internaute 90482
        étudiant

      Un peu comme la France moderne s’est construite en détruisant ses cultures régionales mais à l’envers ?

      • mauser
        mauser répond à plevre
        • Posté à 08h06 le 16/02/2011
        • Internaute 4683

        Et pour les villes regardez les percées haussmannienne Il n’y a pas que Paris qui ait subit découpage et aération du tissu urbain
        L’on peut descendre plus loin dans l’histoire observez bien les villes franches du sud -ouest entre autre des tracés à l’équerre très rare à l’époque .
        La maîtrise de la ville poumon économique de la campagne est un moyen comme un autre de contrôler un territoire

         
        • benieming
          benieming répond à mauser
          aspirant journaliste
          • Posté à 00h18 le 18/02/2011
          • Journaliste 84284
            aspirant journaliste

          Ouais. Sauf que Haussman avait un peu de vision. Quand on voit la gueule de villes comme Pékin ou Shanghai, ravagées par 20 ans de modernisation irréfléchie, sans plan d’urbanisme, et ce que ça produit sur la vie quotidienne des gens, on peu nuancer la comparaison.

        1 autres commentaires
  • jyeden
    jyeden
    khmer vert ( age des caverne, (...)
    • Posté à 19h13 le 15/02/2011
    • Internaute 20631
      khmer vert ( age des caverne, (...)

    mais ça vient d’ou cette rage des chinois à démolir leur passé ?
    ils en sont pourtant assez fiers de leurs millénaires de civilisation
    il y a quelques choses que je ne comprens pas
    cette imitation servile de la « modernité » occidentale

    • Karg se
      Karg se répond à jyeden
      Ingénieur agronome vendu à une (...)
      • Posté à 20h38 le 15/02/2011
      • Internaute 9172
        Ingénieur agronome vendu à une (...)

      Au contraire leur vision n’a rien de servile, le passé de la Chine, c’est la servilité face à l’Empereur et aux occidentaux qui ont successivement dominé leur nation. C’est une manière radicale de faire table rase du passé, historiquement c’est aussi cohérent avec les pratiques assimilatrices actives des peuples du territoire chinois à la nation, y compris par la contrainte.

      • jarjinus
        jarjinus répond à Karg se
        Chômeur
        • Posté à 23h44 le 15/02/2011
        • Internaute 110015
          Chômeur

        Très bonne analyse à mon sens. A tout de même tempérer, le parti s’est affranchi de l’empereur, mais l’empereur des Chinois, c’est le parti. On peut aussi dire que la Chine est devenu l’empereur du monde. Elle produit le plus grand volume de produits industriels, et les plus grandes réserves financières du monde. Après, n’être que second au PIB ça tient de la farce.

         
        • Karg se
          Karg se répond à jarjinus
          Ingénieur agronome vendu à une (...)
          • Posté à 07h41 le 16/02/2011
          • Internaute 9172
            Ingénieur agronome vendu à une (...)

          Ils n’ont que le second PIB justement parce que la croissance a surtout enrichie la zone côtière, pour reprendre leur dû ils doivent absolument développer l’arrière pays. D’où la modernisation forcé.

          • jarjinus
            jarjinus répond à Karg se
            Chômeur
            • Posté à 13h53 le 16/02/2011
            • Internaute 110015
              Chômeur

            Ca vient surtout de la sous-évaluation du Yuhan et des conditions d’exploitation des salariés. Aux Etats-Unis aussi le fin fond du Wyoming n’est pas la Californie.

        • jyeden
          jyeden répond à jarjinus
          khmer vert ( age des caverne, (...)
          • Posté à 08h33 le 16/02/2011
          • Internaute 20631
            khmer vert ( age des caverne, (...)

          j’ai l’impression que c’est plus les biens de consommation que les produtis industriels que la chine a produit jusqu’a maintenant

        3 autres commentaires
    • mauser
      mauser répond à jyeden
      • Posté à 08h13 le 16/02/2011
      • Internaute 4683

      Attention ils ne cassent pas tout et pas n’importe où si je crois cet article et d’autres
      L’on modernise à la Napoléon III en cherchant à fractionner ce qui peut devenir un foyer de contestation et aussi pour assurer une « colonisation » de l’ethnie dominante sur les autres .

  • Kichik Ghémi
    Kichik Ghémi
    En prison
    • Posté à 20h46 le 15/02/2011
    • Internaute 121630
      En prison

    @jyeden : « mais ça vient d’ou cette rage des chinois à démolir leur passé ? ils en sont pourtant assez fiers de leurs millénaires de civilisation »

    Non, non, c’est pour leur bien, cet article est encore l’oeuvre des satanés dépeceurs de Chine, jetant leur venin sur la politique bienveillante de Pékin envers les minorités sympathiquement pittoresques... J’en veux pour preuve ce lien montrant l’avantage comparatif des constructions de la Chine propre sur les immeubles à bas étage de l’habitat traditionnel ouïghour :

    Lien

    Blague à part, en l’occurrence, cet urbanisme traditionnel est la preuve du fossé culturel qui sépare le bassin du Tarim de la Chine intérieure. Comment faire croire à des gentils citoyens que le Xinjiang est depuis 2000 ans une région inséparable de la nation chinoise multi-ethnique unitaire (je n’invente pas : Lien), devant des évidences ethnologiques, linguistiques, et culturelles aussi patentes ?
    (la question n’est pas de savoir si c’est aux Ouïghours ou aux Chinois d’avoir le pouvoir, mais comment chacun peut apporter sa contribution à la construction d’une politique acceptable par tous)

    Plus largement, les hutongs de Pékin ou le vieux Kashgar mettent surtout en lumière une schirophrénie du pouvoir.
    Il veut à la fois bâtir un homme nouveau en tournant le dos aux dynasties impériales et à la République corrompue des années 20-30, mais n’hésite pas à recycler des éléments du (très) lointain passé en guise d’arguments à sa politique actuelle.

  • Holocrate
    Holocrate
    Douteur plus que douteux
    • Posté à 09h26 le 16/02/2011
    • Internaute 97427
      Douteur plus que douteux

    Excellent article, même si on peut regretter qu’il soit esseulé, aussi bien dans l’espace et le temps que dans son approche.

    Effectivement, les Lien sont légèrement moins « mode » que les Tibétains. Que voulez-vous, on a beau être pour l’égalité de tous, on a les amours qu’on peut... et ce n’est pas la douce Lien, pendue au bras de son cher Lien, qui me contredira.

    Alors, que faire ? Eh bien, déjà en parler, comme ici. Et en parler encore, le plus souvent possible et partout. En sachant que pour encore un bon moment, il n’y a pas grand chose d’autre à faire que de dénoncer, justement, cet impérialisme chinois qui ne dit pas son nom.
    Boycotter la Chine ? Un peu tard... et pas sûr que ce serait efficace.
    Mais au contraire, patienter encore un peu - très peu de temps, en fait - que les jeunes générations éduquées arrivent et exigent une autre vision et d’autres mœurs que celles imposées par un système momifié et maintenu tant bien que mal sous perfusion, malgré les craquements et les fissures laissant entrevoir la putréfaction intérieure, par des serviteurs verrouillés à mort sur leurs petits intérêts persos ou claniques.

    Cela dit, ne rêvons pas : Tunis à Pékin, ce n’est pas encore tout-à-fait pour demain.