05/01/2011 à 15h05

Chine : Liu Binyan, journaliste censuré jusque sur sa tombe

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

Liu Bin

yan

a été décrit par le sinologue américain Perry Link comme « la conscience de la Chine ».

Ce journaliste et écrivain chinois, mort en exil aux Etats-Unis en 2005, aura subi la censure et les persécutions bien au-delà de sa mort : enfin autorisée à l’inhumer en Chine, cinq ans après sa disparition, sa famille s’est vu interdire de graver sur sa pierre tombale l’épitaphe qu’il avait choisie, « l’homme chinois qui repose ici a fait ce qu’il devait faire et dit ce qu’il devait dire ».

Ses funérailles ont eu lieu le 22 décembre à Pékin, après cinq ans d’attente d’un permis de faire revenir ses cendres, depuis son décès aux Etats-Unis en décembre 2005. Elles ont attiré une foule importante, dont plusieurs journalistes chinois réputés, comme Hu Shuli, ancienne rédactrice en chef du magazine d’investigation économique Caijing.

Lors de cette cérémonie, totalement passée sous silence par les médias chinois, Liu Dahong, le fils de Liu Binyan, a lu le texte suivant, rapporté par le site China Media Project de l’université de Hong Kong, un beau témoignage et document sur la Chine contemporaine :

« Mes chers prédécesseurs, amis et famille,

Je vous remercie d’être venus un jour aussi froid pour participer aux funérailles de mon père, et l’accompagner dans la dernière étape de son voyage.

Mon père est né en 1925, et il s’est éteint des suites d’une maladie aux Etats-Unis, en 2005. Aujourd’hui, cinq ans plus tard, mon père peut finalement être inhumé sur le sol de sa patrie. Mon père revient chez les siens, mais la justice sociale pour laquelle il s’est battu toute sa vie n’existe toujours pas dans ce pays.

Il y a plus de trente ans, mon père a tenté d’alerter toute la nation sur les dangers de la corruption. Il y a dix ans, de son exil de l’autre côté de l’océan [aux Etats-Unis, ndlr], il a mis en garde contre le risque de voir la Chine suivre une évolution à la latino-américaine.

Tout ce sur quoi il a voulu nous alerter est devenu réalité, et se confirme jour après jour dans les faits de la vie dans notre pays.

Mon père a déclaré avant sa mort qu’il souhaitait que les mots suivants puissent être gravés sur sa pierre tombale : “L’homme chinois qui repose ici a fait ce qu’il devait faire et dit ce qu’il devait dire.”

Mais la pierre tombale qui est devant vous ne comporte aucun mot. Et cette pierre muette donne la mesure concrète de ce qui nous sépare encore d’une société civilisée et moderne. J’ai confiance dans le fait que ceux qui nous suivront seront un jour en mesure de lire ces mots, et entendront les histoires qui se cachent derrière cette pierre.

Aujourd’hui, c’est le solstice d’hiver. C’est le jour où les Chinois enterrent leurs morts, s’occupent des tombes, font des sacrifices aux ancêtres, et se souviennent de ceux qui les ont précédés. Souvenons-nous de lui. Souvenons-nous de la manière dont il avait ignoré les banquets des riches et des puissants, et choisi de se placer du côté de la conscience et du peuple. Souvenons-nous du chemin difficile que sa vie a emprunté, comment il s’est battu sans cesse contre les ténèbres, faisant entendre sa voix au nom des opprimés et des exclus.

Aujourd’hui, c’est le solstice d’hiver. C’est le plus long jour de l’hiver. Souvenons-nous de lui, et laissons ses convictions s’ajouter à la chaleur des nôtres. »

Etiqueté « droitier » et persécuté pendant la Révolution culturelle

Rallié dans sa jeunesse au Parti communiste chinois de Mao Zedong, Liu Binyan a d’abord été un journaliste zélé de la presse du Parti, avant de plaider, lors du mouvement des « Cent Fleurs » lancé par Mao en 1956, un appel à « libérer les plumes ».

Lors du retour de bâton qui suivit cette éclosion de critiques, Liu Binyan est étiqueté « droitier », ce qui lui vaut des années de persécutions, notamment pendant la Révolution culturelle.

Réhabilité à la mort de Mao, il retrouve une liberté de parole, mais de courte durée. En 1988, il est envoyé en exil aux Etats-Unis, un an avant le massacre de Tian’anmen qu’il dénoncera violemment. Il ne remettra plus les pieds en Chine jusqu’à sa mort.


« Le Cauchemar des mandarins rouges. »

En France, Liu Binyan est connu pour son recueil de textes dénonçant la corruption, « Le Cauchemar des mandarins rouges » (Gallimard), dont le traducteur et préfacier français, le sinologue Jean-Philippe Béja, écrivait :

« Sa position correspond en somme à celle du censeur de la Chine ancienne, cet envoyé spécial de l’Empereur qui fait connaître au souverain les abus de pouvoir des fonctionnaires dépravés. »

Même après sa mort, l’Empereur actuel n’apprécie toujours pas sa liberté de parole.

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  • Gibert Because-Youno
    Gibert Because-Youno
    Kaléïdoscopique
    • Posté à 15h13 le 05/01/2011
    • Internaute 68955
      Kaléïdoscopique

    La vérité bridée...

    (désolé)

  • kiki le chien
    kiki le chien
    observateur
    • Posté à 15h29 le 05/01/2011
    • Internaute 130584
      observateur

    ici git li lu

  • A déménagé le 13-01-2012
    • Posté à 15h38 le 05/01/2011
    • Internaute 18368

    Question à Pierre Haski :

    Pourquoi la Chine a-t’elle autorisé ce « retour au pays » tout en le « snobant » ?

    L’alibi du « solstice d’hiver » ?

    Un timide test de progressisme ?

    Merci.

    • vik75
      • Posté à 15h56 le 05/01/2011
      • Internaute 89761

      Après, pourquoi faire revenir la dépouille et le censurer en suite ? je crois que c’est pour éviter d’en faire une icône avec une tombe à l’étranger qui deviendrait un lieu de recueillement alors qu’en chine, si on fait disparaitre la tombe dans la masse, il n y aura pas ce phénomène...

      après il y a l’explication culturelle, un chinois mort à l’étranger doit revenir pour être enterrer avec ses ancêtres pour perpétuer dans l’au delà la famille...les chinois par rapport à la mort sont très superstitieux, croient aux fantomes etc

      httpp : //shifu.over-blog.com

      • A déménagé le 13-01-2012
        • Posté à 18h47 le 05/01/2011
        • Internaute 18368

        Ok, merci de cette explication...

        D’un naturel cynique, j’optrerais pour la première solution...

  • vik75
    • Posté à 15h51 le 05/01/2011
    • Internaute 89761

    vieille technique que de censurer jusque dans la tombe les opposants.il y a à Chongqing ( la nouvelle shanghai), un cimetière où l’on voit clairement que le nom sur les tombes a été passé au burin...il s’agissait en fait d’une exaction commise lors de la révolution culturelle et ces morts étaient des « cochon de bourgeois impérialistes »...il fallait donc les effacer, faire place nette....

    Après, pourquoi faire revenir la dépouille et le censurer en suite ? je crois que c’est pour éviter d’en faire une icône avec une tombe à l’étranger qui deviendrait un lieu de recueillement alors qu’en chine, si on fait disparaitre la tombe dans la masse, il n y aura pas ce phénomène...

    après il y a l’explication culturelle, un chinois mort à l’étranger doit revenir pour être enterrer avec ses ancêtres pour pérpétuer dans l’au delà la famille...

    httpp : //shifu.over-blog.com

  • GanLanShu
    GanLanShu
    http://shodavid.blog.lemonde.fr/
    • Posté à 16h42 le 05/01/2011
    • Internaute 10692
      http://shodavid.blog.lemonde.fr/

    Interdire le retour des cendres n’était pas envisageable durablement, même pour le gouvernement de Beijing - l’inscription sur la pierre funéraire étant bien antérieure au décès de la personne, c’est ni plus n i moins son domicile. Les cinq années sont donc une punition. Mais la mémoire restant vivante, l’allégeance à l’empereur reste la règle - la chine n’est jamais sortie de ce principe très confucéen. Cela étant dit, si Béja a traduit Liu Binyan, ça mérite surement d’être lu.

  • NOIREDESIREDAVENIR
    NOIREDESIREDAVENIR
    Etudiante
    • Posté à 16h50 le 05/01/2011
    • Internaute 139379
      Etudiante

    celà tombe mal.

  • LG240
    • Posté à 17h00 le 05/01/2011
    • Internaute 23978

    « Les chinois n’ont ni liberté d’expression, ni liberté de la presse et ils sont très heureux ».
    J.Seguela

    • A déménage le 7-6
      A déménage le 7-6 répond à LG240
      NC
      • Posté à 21h01 le 05/01/2011
      • Internaute 91661
        NC

      Seguela n’a ni morale , ni conscience, je n’envie pas son « bonheur » bronzé.

  • AttentionAuvergnate
    AttentionAuvergnate
    Étudiante droits-de-l'hommiste
    • Posté à 21h10 le 05/01/2011
    • Internaute 129939
      Étudiante droits-de-l'hommiste

    Un grand homme, un de plus, qui nous quitte... Le fait que son épitaphe soit interdite est représentatif de la situation actuelle en Chine. Refuser cela à un mort est scandaleux. Répression, censure, militants réduits au silence, journalistes contraints de se taire... Les Chinois, contrairement à ce que disent certains, vivent bel et bien sous une dictature.
    R.I.P. Liu Binyan

  • Ayahuasca
    Ayahuasca
    Divinateur
    • Posté à 05h36 le 06/01/2011
    • Internaute 135562
      Divinateur

    « Zou Chuqu » : la Chine et le pétrole

    par Stéphane Mantoux pour Alliance Géostratégique

    La Chine considère son approvisionnement énergétique comme une question de sécurité nationale. Le contrôle des ressources énergétiques, de l’acheminement des matières premières, et par extension l’économie et le domaine militaire sont vus comme un terrain de rivalité avec la superpuissance américaine, en particulier. Nouvel arrivant sur le marché de l’énergie depuis quinze ans environ, la Chine ressent un sentiment de vulnérabilité renforcé par l’exclusion des compagnies chinoises de certains marchés.

    suite : Lien

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 18h05 le 06/01/2011
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Étranges ces gens, non seulement ils se font chier à trimballer un cadavre vieux de cinq ans et ils imaginent qu’un mort puisse avoir quelque chose à faire de l’endroit où il se décompose, mais en plus ils font des sacrifices à des types qui n’en ont plus besoin...
    Il faudrait peut être les prévenir que ces histoires de zombis, de fantômes et de vampires, ce n’est que des histoires, ça n’arrive jamais dans le monde réel...

    Le plus drôle, c’est que s’ils avaient écrit sur la tombe, personne n’aura jamais lu cette phrase. Mais en se le voyant refuser et en l’écrivant sur le Net, c’est le monde entier qui la lira.
    Des fois je me dis que le censeur est sont propre ennemi...

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