13/09/2010 à 19h14

Les dix mots clés de l'écrivain Yu Hua pour comprendre la Chine

Bertrand Mialaret | Mychinesebooks.com


Yu Hua et sa traductrice Isabelle Rabut (B. Mialaret)

Après le succès international de son roman « Brothers », Yu Hua, publie en première mondiale, en France, « La Chine en dix mots », un ensemble d’essais organisé autour de dix mots clés : des termes politiques de la Chine communiste ou des débordements capitalistes actuels, des analyses sociologiques mais aussi des textes sur le parcours de l’écrivain.


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Ce livre est une extension de « Brothers » -« il s’agit de combler au moyen d’une narration non-fictionnelle, les lacunes de ce récit »-, mais aussi d’analyser en profondeur le fil conducteur de « Brothers » : en quarante ans, de la Révolution culturelle à nos jours, la Chine a connu des bouleversements et une immense transformation qui ne s’est réalisée en Europe qu’en plusieurs siècles.

Ces dix mots sont :

« comme dix paires d’yeux... permettant de scruter la Chine actuelle sous dix angles différents ».

La qualité majeure de ce livre est qu’il part de la vie quotidienne et qu’il fond l’analyse politique et économique avec l’histoire et l’expérience personnelle de l’écrivain.

« Peuple » et le paradis « anarchiste » de la place Tiananmen

Le premier essai « Peuple » reprend une partie de l’excellent article que Yu Hua a écrit pour le New York Times à l’occasion des vingt ans de la répression du mouvement de la place Tiananmen.

Il nous parle du peuple, un mot qui était prestigieux et qui, bien creux, n’est plus utilisé que par les officiels. Il y a trente ans, la politique était au-dessus de tout, maintenant, l’argent est roi et « depuis les années 1990, la corruption a crû en Chine à une vitesse aussi stupéfiante que l’économie ».

Il nous évoque Pékin au printemps 1989, un « paradis anarchiste » où la police avait disparu et les étudiants et les habitants avaient spontanément pris le relais ». On croit relire certains textes de Mai 1968 ! Cette période lui a permis de comprendre ce que signifie le mot peuple :

« Quand le peuple est uni, sa voix porte plus loin que la lumière et la chaleur des corps porte plus loin que la voix. »

Vivre sans livre

Yu Hua revient sur ses années de jeunesse pendant la Révolution culturelle. Seuls quelques livres sont autorisés, les autres sont tellement lus et échangés que les premières et dernières pages manquent, cela stimule l’imagination, c’est peut-être l’origine de sa vocation.

Celle-ci s’est d’abord exercée par la lecture et la réalisation d’affiches (dazibaos) dénonçant ou défendant professeurs ou voisins. Mais il sut éviter de devenir une « plume rouge », un écrivain au service de la politique et qui s’efforce d’en suivre les renversements imprévisibles.

Beaucoup d’humour pour évoquer son métier de dentiste : c’est pour ne plus arracher de dents qu’il se mit à écrire. La publication d’une de ses nouvelles par une revue pékinoise et sa visite dans la capitale, lui permettent d’être transféré au Centre culturel de son bourg de Haiyan.

Comme on l’a rappelé récemment, l’écrivain Lu Xun, « récupéré » après sa mort par Mao Zedong , était devenu une référence politique, une incantation. Yu Hua, en collégien dissipé, nous explique comment il se servait de la rengaine de l’époque « le Président Mao nous enseigne et monsieur Lu Xun a dit » pour défendre d’incroyables bobards.

Mais Lu Xun est aussi un grand écrivain qu’il découvre en 1996 et Kong Jiyi (du recueil « Cris ») est pour lui le modèle de la nouvelle.

Disparités et violences révolutionnaires

Années d’adolescence, bagarres et premiers émois sexuels, il rappelle aussi que, pour toute cette génération :

« Nos souvenirs d’enfance se ressemblent étonnamment et tournent autour des bonnes choses que nous avons mangées. Nous n’avons pratiquement pas de souvenirs heureux en dehors de ceux là. »

Les choses ont bien changé... mais l’essentiel est l’accroissement phénoménal des inégalités : ce n’est pas du temps de Mao, c’est dans « la Chine d’aujourd’hui que les classes et la lutte des classes est devenue une réalité ».

Ce raccourci semble oublier un peu vite la structure sociale de l’après guerre, mais on suivra volontiers Yu Hua quand il souligne que le public :

« se désintéresse du sort de quelque 100 millions de gens qui vivent dans une pauvreté inimaginable. Notre véritable tragédie réside peut-être là dedans : ne pas voir que la pauvreté existe est encore plus terrible que la pauvreté elle-même ».

Pour l’auteur, le développement incroyable des dernières années, est le dernier avatar des violences révolutionnaires : programmes coûteux et irréalistes menés par les gouverneurs de province et surcapacités de certaines industries que l’on continue actuellement à aggraver.

La volonté de s’enrichir des « gens de peu » a remplacé leur énergie révolutionnaire. La Révolution culturelle a conduit à une redistribution du pouvoir politique, l’ouverture capitaliste a permis une redistribution du pouvoir économique. Mais il est dangereux d’être très riche tout comme il était risqué de réussir en politique et d’être proche de Mao.

Démocratie et développement

Yu Hua moque, à juste titre, l’angélisme de certains intellectuels occidentaux qui « prisonniers de schémas préconçus, sont persuadés qu’une économie ne peut se développer rapidement que dans une société parfaitement démocratique ». Il ne fouille pas cette question essentielle mais persiste et signe :

« Je tiens à dire... que c’est précisément l’absence de transparence politique qui a permis le développement foudroyant de l’économie chinoise. »

Pour aller dans le sens de l’auteur, on pourrait aussi comparer les réactions de la Chine à la crise économique actuelle, à celles que l’on peut enregistrer en Europe et aux Etats-Unis.

Mais Yu Hua n’est guère optimiste, car après Tiananmen en 1989, la réforme du système politique a été stoppée tandis que l’économie, elle, amorçait un développement accéléré.

« En raison de ce paradoxe, nous nageons en pleine contradiction... Dans une société où le système politique manque de transparence, le développement accéléré de l’économie génère fatalement des problèmes sociaux en cascade... et une confusion dans la vision du monde et l’échelle des valeurs. »

Le livre ne sera publié ni en Chine ni à Taiwan. Certains passages sur Tiananmen, sur les dirigeants ou sur les contradictions de la Chine sont par trop mordants.

Yu Hua pense qu’il est suffisamment connu pour se permettre de franchir la ligne jaune, assez timidement d’ailleurs, car le problème central du monopole du pouvoir par le Parti Communiste n’est pas abordé.

Ce n’est pas pour autant un livre polémique et schématique pour un public occidental. C’est un livre passionnant, élégamment traduit par Angel Pino et Isabelle Rabut, ses traducteurs « habituels » qui ont beaucoup fait pour le succès en France de Yu Hua.

La Chine en dix mots de Yu Hua - traduction Isabelle Rabut et Angel Pino - éd. Actes Sud, 370 pp., 22 euros.

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  • tOrDrE L¤RdRe
    tOrDrE L¤RdRe
    VALLSS89
    • Posté à 19h49 le 13/09/2010
    • Internaute 50571
      VALLSS89

    brothers et vivre ! sont des bonheurs de lectures, rires jaunes garantis.

  • Sakae Osugi
    Sakae Osugi
    Squatt neun und hartzig
    • Posté à 21h20 le 13/09/2010
    • Internaute 101522
      Squatt neun und hartzig

    comprendre la chine en dix mots ? Facile !
    Tibet,censure,propagande,executions,prisonniers politiques,corruption.exploitation,esclavage,flicage et révisionnisme

    • daniel
      daniel répond à Sakae Osugi
      daniel
      • Posté à 08h34 le 14/09/2010
      • Internaute 5273
        daniel

      t’as oublié xinjiang, mongolie, taiwan, falun gong, piratage, bruce lee...

    • ELCHEKATZO
      ELCHEKATZO répond à Sakae Osugi
      Ruminant
      • Posté à 09h22 le 14/09/2010
      • Internaute 36477
        Ruminant

      C’est certes un peu court, mais franchement, on ne savait pas qu’il y avait quelque chose à comprendre en Chine sinon la soumission perpétuelle à l’autorité. Quand il s’agit de la finesse d’un Confucius, on veut bien croire que cette soumission travaille au bonheur général, mais au-delà on ne voit plus qu’une soumission à entuber les libéraux avec leurs propres armes ! (il le fallait bien cela dit) Cela montre en effet que le Libéralisme n’a pas d’éthique et se passe en effet de démocratie.
      Les belles choses qui nous viennent désormais de Chine et qui sont ô combien méritoires ce sont les rébellions internes : rébellion des peuples affamés ou s’élevant contre le non-traitement du problème du virus du Sida. Ca c’est un peuple qui mérite qu’on en parle.
      Bravo à l’auteur pour la tentative surement intéressante au demeurant... Bon courage. En espérant que cette « auto-critique » saura aider...

  • zorbeck
    • Posté à 23h17 le 13/09/2010
    • Internaute 9110

    ... le public « se désintéresse du sort de quelque 100 millions de gens qui vivent dans une pauvreté inimaginable. Notre véritable tragédie réside peut-être là dedans : ne pas voir que la pauvreté existe est encore plus terrible que la pauvreté elle-même ».

    Oui, mais cette tragédie n’est pas que la leur.

    100 millions, c’est moins de 10% de la population, et je ne crois pas que malgré le système social européen (et pour combien de temps d’ailleurs ?), le sort des 10% d’européens en bas de l’échelle soit si enviable que ça. Et je ne mentionnerai même pas les 10% d’américains les plus pauvres qui doivent pas mal ramer eux aussi...et qui sont complètement et volontairement occultes par l’idéologie qui les produit.

    L’égoïsme et l’indifférence au sort d’autrui n’ont pas de frontières, c’est même la dessus qu’on bâtit des nations, dans un sens différent il est vrai.

  • A déménagé le 18-1
    • Posté à 08h27 le 14/09/2010
    • Internaute 116615
      bc

    « nous nageons en pleine contradiction… Dans une société où le système politique manque de transparence, le développement accéléré de l’économie génère fatalement des problèmes sociaux en cascade… et une confusion dans la vision du monde et l’échelle des valeurs. »

    Je crois qu’il y a pas mal de pays du monde que l’on pourrait enfermer dans une telle phrase. Un petit problème de traduction, une langue de bois, je ne sais pas,...Ca me donne pas envie.

  • boboland
    boboland
    bobologue
    • Posté à 10h12 le 14/09/2010
    • Internaute 104841
      bobologue

    en meme temps que sort « la Chine en 10 mots “ dont les occidentaux se croient obligés de faire une lecture uniquement anti-chinoise,
    sort en Que sais-je ? ‘les 100 mots de la Chine nettement moins orienté hostile

    j’ai tendance à penser qu’on exprime plus d’informations sur un pays aussi énorme en 100 mots qu’en 10 clichés démagogiques.

    Nous reconnaitrions-vous en 10 mots ?
    Luxe, tourisme, vins, sarko, carla, gréves, 35 h, chomage, désagréables, RTT... ?
    la France n’est pas que des clichés, la Chine non plus...

    • Bertrand Mialaret
      Bertrand Mialaret répond à boboland
      Auteur(e) de l'article Mychinesebooks.com
      • Posté à 12h42 le 14/09/2010
      • Internaute 16700
        Mychinesebooks.com

      Il ne s’agit pas de faire une lecture pro ou anti chinoise mais de rendre compte d’un livre d’un auteur que j’apprécie et que je respecte. Yu Hua vit en Chine, il est à mon sens un des trois grands écrivains vivant en Chine avec Mo yan et Yan Lianke.
      Il n’est certes pas hostile à son pays et il est fier des aspects positifs du développement ; il a même parfois des positions aussi « cocardières » que beaucoup de Français. Mais une chose est certaine, ce livre ne véhicule pas de clichés et n’est nullement démagogique.

  • boboland
    boboland
    bobologue
    • Posté à 13h12 le 14/09/2010
    • Internaute 104841
      bobologue

    Ce n’est pas pour autant un livre polémique et schématique pour un public occidental.
    merci à Mialaret de sa réponse, j’ai relu l’article...
    En fait ce sont certaines réactions caricaturales anti-chinoises de Riverains qui me désolent !
    Les bonnes grosses idées anciennes sur les chinois ont la vie dure.
    Plutôt que de discuter en vain ces idées négatives,
    j’invite les Riverains à aller voir ce pays.
    Ils trouveront un pays « qui en veut », qui est fier de son patrimoine mais qui fonce !
    Celui qui est jeune,qui a un métier utile,qui veut bosser,qui veut sortir de sa cité ou de son bled, qui sait vivre sans son copain-sa copine devrait partir dans le sud-est asiatique
    se lancer là bas.
    C EST LE FAR OUEST des XX et XXIéme siecles
    ça ne se reproduira surement pas pendant plusieures générations.

  • pierrot123
    • Posté à 14h07 le 14/09/2010
    • Internaute 10449

    Vous dites en conclusion :
    « le problème central du monopole du pouvoir par le Parti Communiste n’est pas abordé. »

    D’accord...Chez nous le pouvoir n’appartient-il pas à une caste (droite-gauche-centre) plus ou moins formatée à l’ENA, et qui pourrait tout aussi bien être « Le Parti », non ?

    Aux Etat-Unis, qui commande, à votre avis ? « Le Parti », même si c’est celui de la Finance.

    Dans de très nombreux pays : La Mafia...

    Le pouvoir, monsieur, ça ne se partage pas...Enfin, pas facilement.

    Certes, nous votons...Et puis après ?

    • boboland
      boboland répond à pierrot123
      bobologue
      • Posté à 15h30 le 14/09/2010
      • Internaute 104841
        bobologue

      Certes, nous votons...Et puis après ?
      ça s’appelle la démocratie...c’est censé etre le régime indiscutable, honte à celui qui oserait émettre des doutes.
      A 53% Sarko a été élu..c’est indiscutablement de la démocaratie..et pourtant à lire les internautes il ne serait pas légitime..
      A 99% un président africain est trés bien élu, non ? et pourtant ça fait rigoler ou raler et ça ne plait pas aux mêmes.
      Pour que ça soit clairement démocratique que faut-il ?
      de quel Parti le winner doit-il étre ? et à quel pourcentage ?
      bien élu mais pas trop...
      accepter le vote démocratique semble qqf difficile
      (je ne dis pas ça pour Sarko mais dans l’absolu)

      • medicago
        medicago répond à boboland
        Plante cultivée
        • Posté à 04h42 le 15/09/2010
        • Internaute 58931
          Plante cultivée

        Faut il rappeler que la démocratie est la loi du plus fort et que le plus fort n’a pas forcément raison...
        C’est pour cette raison que les régimes démocratiques ont le devoir d’« organiser » les contre pouvoirs en donnant les moyens de savoir et de faire savoir à leurs oppositions. En Chine et ailleurs, c’est rarement le cas et les démocraties sont bien trop souvent des régimes totalitaires maquillés. Le maquillage est plus ou moins bien fait mais quand le vote s’appuie sur des impressions plutôt que sur la connaissance, c’est la culture des apparences qui prévaut. La voie de la démocratie est bien étroite et l’idée largement galvaudée.

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