05/09/2010 à 08h39

Tibet : deux prétendants pour une seule réincarnation

Hélène Ferrarini | Journaliste


(De Delhi) Au Sikkim, un Etat du nord de l'Inde, le monastère bouddhiste de Rumtek est l'objet d'une virulente controverse. Dans la salle principale, le trône du Karmapa, le troisième chef spirituel tibétain après le dalaï Lama et le panchen Lama, est vide. Depuis une vingtaine d'années, deux prétendants se disputent la direction de l'école Karma Kagyu. Imbroglio sur fond de mantras.

Au flanc d'une colline, à une vingtaine de kilomètres de Gangtok, la capitale sikkimaise, se dresse le monastère bouddhiste de Rumtek. La blancheur des façades tranche avec les couleurs vives des portes et des fenêtres. Dans la cour, des moines aux têtes rasées longent les murs. Le gong résonne parmi le roucoulement de quelques pigeons. L'atmosphère est propice au recueillement

Mais sous le porche d'entrée richement décoré, la présence de quelques policiers en uniforme beige trahit un climat bien moins apaisé qu'en apparence. Ce qui est censé être un temple de la sérénité abrite en fait de violentes tensions. Rumtek est le siège des Karma Kagyu, une des quatre écoles du bouddhisme tibétain, aujourd'hui divisée. Car deux jeunes tibétains, Ogyen Trinley Dorje et Trinley Thaye Dorjee, prétendent au poste de Karmapa.

Tout commence dans les années 1980, à la mort de Rangjung Rigpe Dorje, le 16e Karmapa. La succession du dignitaire est régentée par des règles remontant au 12e siècle. Peu de temps avant de mourir, le Karmapa doit charger un lama particulier de trouver sa réincarnation.

Le religieux qui remplit cet office est appelé Sharmapa et son poste se transmet de la même façon, par réincarnations successives. Le Sharmapa de l'époque, Shamar Rinpoché, est ainsi le 14e du nom.

Le choix d'un successeur

Il se met à l'ouvrage, mais il se fait devancer dans sa quête par deux lamas haut placés dans la hiérarchie, qui intronisent en 1992 le jeune Ogyen Trinley Dorje. Ce fils de nomades du Kham, une région orientale du Tibet, est alors âgé de 7 ans et est reconnu par la majorité des moines Karma Kagyu. Il reçoit aussi l'assentiment du dalaï Lama.

Egalement reconnu par la Chine, il grandit au monastère de Tsurphu au Tibet. Mais un contrôle de plus en plus oppressant des autorités chinoises et des craintes d'assassinat le poussent à s'exiler en Inde en 1999.

Tout irait bien si, pendant tout ce temps, le Sharmapa Shamar Rinpoché n'avait poursuivi sa mission. En 1994, il reconnait comme Karmapa Trinley Thaye Dorje, un enfant de onze ans descendant d'une famille royale de Lhassa tout juste réfugiée en Inde.

Les Tibétains se retrouvent donc avec deux enfants pour un trône : l'un reconnu par le dalaï Lama et la majorité des bouddhistes tibétains, l'autre intronisé par la personne qui y est traditionnellement habilitée.

La prise de position du dalaï Lama en sa faveur a conféré à Ogyen Trinley Dorje une crédibilité internationale et l'adhésion de la majorité de la communauté tibétaine. Mais pour les tenants de l'autre candidat, le dalaï Lama n'avait pas légitimité à intervenir, puisqu'il est le chef d'une autre école du bouddhisme tibétain, les Guélougpa ou bonnets jaunes.

Sa prise de position est ainsi vécue comme une intrusion dans les affaires internes des Karma Kagyu.

Des intérêts économiques

A cette controverse de légitimité s'ajoutent des intérêts économiques. Le 16e Karmapa avait fondé le Karmapa Charitable Trust à son arrivée à Rumtek en 1961. Le contrôle de cet organisme humanitaire est rapidement devenu un enjeu financier non négligeable dans la course au poste de Karmapa. Aujourd'hui, il est géré par des proches du Sharmapa, qui soutiennent donc Trinley Thaye Dorje.

Au début des années 1990, une lutte confuse oppose les deux camps. Un temps, ils cohabitent même au sein du monastère avec deux administrations parallèles. La bataille se déplace ensuite devant la justice. La Cour suprême indienne reconnaît le Karmapa Charitable Trust comme l'administrateur légal du monastère de Rumtek.

Le casse-tête se corse quand on sait qu'aux deux prétendants majeurs s'ajoutent quelques moines moins connus. En tous cas, aucun des deux prétendants majeurs n'est autorisé à pénétrer dans le monastère. Une interdiction qui est peut être à mettre sur le compte des relations indo-chinoises : Pékin verrait d'un mauvais œil l'établissement d'un Karmapa tibétain à quelques dizaines de kilomètres de sa frontière.

Srikanth Kondapalli, spécialiste de la Chine et professeur à l'Université Jawaharlal Nehru, explique :

« Je ne pense pas que la Chine soit mêlée à cette histoire, mais la position du gouvernement indien apparaît conservatrice et calculatrice. Il préfère attendre et regarder comment la situation évolue ».

Un conflit entre bouddhistes tibétains donc, qui se réglera à l'intérieur de la communauté. Les récents échanges cordiaux entre le Shamarpa et le Dalaï Lama témoignent d'un début de dialogue entre les deux camps.

De plus, le nom d'Ogyen Trinley Dorje, le premier candidat, revient souvent comme remplaçant crédible d'un dalaï Lama vieillissant à la tête du gouvernement tibétain en exil. Il a pour lui charisme et popularité dans la jeunesse tibétaine.

S'il accédait à ces fonctions, il pourrait alors abandonner ses revendications au titre de Karmapa au profit d'un rôle de leader de la communauté tibétaine en exil.

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  • otto didakt
    otto didakt
    citoyen en colère
    • Posté à 09h18 le 05/09/2010
    • Internaute
      citoyen en colère

    tout cela manque de sérénité !
    je propose un duel à la cloche tibétaine pour départager les candidats...

  • Waldeck
    Waldeck
    Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)
    • Posté à 11h00 le 05/09/2010
    • Internaute
      Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)

    Autant je suis solidaire du peuple tibétain, victime de la répression chinoise, autant je trouve le dogme de la réincarnation, et toutes les gesticulations mystiques « cucul-la-praline », mais d'un très bon effet esthétique, il faut bien en convenir.

    Heureusement, ces gesticulations ne sont pas sanguinaires, comme dans d'autres religions, suivez mon regard ...

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 11h42 le 05/09/2010
    • Internaute
      non connue

    Dans toutes les autres religions, on appelle ça un schisme.

    Ça me rappelle quelque chose, ce différent entre ceux qui reconnaissent un successeur issu des règles orthodoxes, et ceux qui la jouent plus politique. Et c'est la problématique de tout pouvoir visant à se pérenniser : la succession.
    Pour éviter les guerres fratricides à la mort du chef, on aura tout envisagé : hérédité, règles, vote restreint à une caste, examens de passage. Pas encore démocratie...
    Le pouvoir religieux a ceci de particulier qu'il évacue constamment la voie démocratique, en plaçant un dieu au dessus de tout le reste, ce qui est bien pratique. Un dieu dont les manifestations et les choix sont quand-même interprétés par des êtres... faillibles.

    Voila en tout cas une graine de conflit interne qui doit bien arranger les autorités chinoises.

    • Roger Velu-
      • Posté à 14h27 le 05/09/2010

      C'est un sacré foutoir... ou un foutoir sacré, comme tu voudras, que ces affaires de succession dans les ordres monastiques tibétains.

      C'est assez foutu comme les affaires vaticanes, leur machin... et c'est une des multiples raisons qui ont fait que tant d'occidentaux se sont convertis à cette forme si particulière de bouddhisme qui par cet aspect, rappelle tant le catholicisme.

      Bien qu'ayant longtemps vécu parmi eux en Asie et malgré que je compte plusieurs de mes plus proches amis dans leurs rangs, je me suis toujours tenu à l'écart de ces intrigues de cour − et de la religion tout court ; -)

      Comme le disait le bienheureux et joyeux Drukpa Kunley¹ − contemporain de Rabelais :

      « Moine toujours errant, j'ai visité une académie Kagyu,
      Et dans cette académie, chaque moine tenait en main une chope pleine de bière ;
      Aussi, de crainte de devenir un noceur aviné, me suis-je tenu à l'écart.

      Moine toujours errant, j'ai visité l'académie de Sakya²,
      Et dans cette académie, les moines coupaient les cheveux en quatre sur des points de doctrine ;
      Aussi, de peur d'abandonner la vraie Voie, me suis-je tenu à l'écart.

      Moine toujours errant, j'ai visité l'académie de Galden,
      Et à Galden, chaque moine se cherchait un petit ami ;
      Aussi, par crainte de gaspiller ma semence, me suis-je tenu à l'écart.

      [....]

      Moine toujours errant, j'ai traversé tout le pays,
      J'ai vu partout des gens faire leur propre malheur ;
      Aussi, effrayé de ne songer qu'à moi, me suis-je tenu à l'écart. »

      1) J'adapte la traduc » (Le fou Divin, coll. Spiritualités vivants, Albin Michel) à l'arrache pour les non au jus de la chose
      2) Il y a plusieurs ordres et lignages ; Kagyu étant prédominant au Sikkim et Bouthan.

      • A déménagé le 02-02-2012-2
        • Posté à 15h06 le 05/09/2010
        • Internaute
          non connue

        C'est extraordinaire de voir, il y a si longtemps et si loin, s'exprimer un esprit aussi libre et joyeusement indocile que notre bon Brassens.

        Dieu ! que de processions, de monomes, de groupes,
        Que de rassemblements, de cortèges divers, -
        Que de ligues, que de cliques, que de meutes, que de troupes !
        Pour un tel inventaire il faudrait un Prévert.
        [...]
        Oui, la cause était noble, était bonne, était belle !
        Nous étions amoureux, nous l'avons épousée.
        Nous souhaitions être heureux tous ensemble avec elle,
        Nous étions trop nombreux, nous l'avons défrisée.[...]

         
        • Homere elmero
          Homere elmero répond à A déménagé le 02-02-2012-2
          communiste primitif
          • Posté à 15h13 le 05/09/2010
          • Internaute
            communiste primitif

          je me demande s'il aurait le coeur a pousser la chansonnette aujourd'hui... non pas que ce soit franchement pire, mais l'ambiance est sans doute plus triste.

          • A déménagé le 02-02-2012-2
            • Posté à 15h28 le 05/09/2010
            • Internaute
              non connue

            Peut-être celle-ci (une des mes préférées, soit dit en passant) :

            L'épave

            J'en appelle à Bacchus ! A Bacchus j'en appelle !
            Le tavernier du coin vient d'me la bailler belle.
            De son établiss'ment j'étais l'meilleur pilier.
            Quand j'eus bu tous mes sous, il me mit à la porte
            En disant : « Les poivrots, le diable les emporte ! “
            Ça n'fait rien, il y a des bistrots bien singuliers...

            Un certain va-nu-pieds qui passe et me trouve ivre
            Mort, croyant tout de bon que j'ai cessé de vivre
            (Vous auriez fait pareil), s'en prit à mes souliers.
            Pauvre homme ! vu l'état piteux de mes godasses,
            Je dout” qu'il trouve avec son chemin de Damas-se.
            Ça n'fait rien, il y a des passants bien singuliers...

            Un étudiant miteux s'en prit à ma liquette
            Qui, à la faveur d'la nuit lui avait paru coquette,
            Mais en plein jour ses yeux ont dû se dessiller.
            Je l'plains de tout mon coeur, pauvre enfant, s'il l'a mise,
            Vu que, d'un homme heureux, c'était loin d'êtr » la ch'mise.
            Ça n'fait rien, y a des étudiants bien singuliers...

            La femm » d'un ouvrier s'en prit à ma culotte.
             » Pas ça, madam », pas ça, mille et un coups de bottes
            Ont tant usé le fond que, si vous essayiez
            D'la mettre à votr » mari, bientôt, je vous en fiche
            Mon billet, il aurait du verglas sur les miches. « 
            Ça n'fait rien, il y a des ménages bien singuliers...

            Et j'étais là, tout nu, sur le bord du trottoir-e
            Exhibant, malgré moi, mes humbles génitoires.
            Une petit » vertu rentrant de travailler,
            Elle qui, chaque soir, en voyait un » douzaine,
            Courut dire aux agents : « J'ai vu que'qu » chos » d'obscène ! « 
            Ça n'fait rien, il y a des tapins bien singuliers...

            Le r'présentant d'la loi vint, d'un pas débonnaire.
            Sitôt qu'il m'aperçut il s'écria : “ Tonnerre !
            On est en plein hiver et si vous vous geliez ! ‘
            Et de peur que j'n'attrape une fluxion d'poitrine,
            Le bougre, il me couvrit avec sa pèlerine.
            Ça n'fait rien, il y a des flics bien singuliers...

            Et depuis ce jour-là, moi, le fier, le bravache,
            Moi, dont le cri de guerr’ fut toujours ‘ Mort aux vaches !
            Plus une seule fois je n'ai pu le brailler.
            J'essaye bien encor, mais ma langue honteuse
            Retombe lourdement dans ma bouche pâteuse.
            Ça n'fait rien, nous vivons un temps bien singulier...

          • Roger Velu-
            • Posté à 15h32 le 05/09/2010

            Sûr et certain qu'il le ferait : la tristesse se doit d'être moquée dans les règles de l'art...

            • Homere elmero
              Homere elmero répond à Roger Velu-
              communiste primitif
              • Posté à 02h59 le 06/09/2010
              • Internaute
                communiste primitif

              oui mais voila, moi, je n'ai pas loin s'en faut, son talent, pour la tourner en derision, sept fois dans la bouche des mechantes langues.

        • Roger Velu-
          • Posté à 15h26 le 05/09/2010

          « Que marmonne-tu, la vieille ?
          − Je prie le Lama.
          − Quel Lama ?
          − Choje Kunga Lekpa¹, répondit-elle.
          − L'as-tu jamais rencontré ?
          − Jamais. Je ne connais que son nom.
          − Je suis Drukpa Kunley, révéla-t-il.
          − C'est bien vrai ?
          − Absolument !
          − Si tu es Drukpa Kunley, faisons l'amour ensemble » , proposa-t-elle.

          Mais elle était trop vieille et Kunley ne pouvait ériger...

          1) Autre nom de Drukpa Kunley.

        7 autres commentaires
  • Koikso
    • Posté à 12h30 le 05/09/2010
    • Internaute

    L'attrait du pouvoir seul est vérité humaine ! Tout le reste c'est de la pacotille pour attirer le gogo !

  • Myriam Potteur
    • Posté à 14h23 le 05/09/2010

    Il faut respecter les règles. Il y a une façon de désigner le successeur au poste de Karmapa. Et le Sharmapa Shamar Rinpoché a reconnu Trinley Thaye Dorje comme Karmapa.

  • Autist Reading
    Autist Reading
    Plus fort que Brogilo
    • Posté à 15h53 le 05/09/2010
    • Internaute
      Plus fort que Brogilo

    Et Rael, il a prévu sa succession ou pas ?

    Je suis inquiet...

  • A déménagé le 10-11-2011
    • Posté à 16h57 le 05/09/2010

    Un virus Chinois dans la matrice du Karma
    Tournez moulins
    De l'air vous brasserez en vain
    Le OM crecelle .

  • Kolyse
    Kolyse
    psy
    • Posté à 06h27 le 07/09/2010
    • Internaute
      psy

    Encore une journaliste en herbe qui croit avoir redécouvert l'eau tiède !

    Un peu de sérieux, voyons !

    Le sujet traité est connu depuis très longtemps.

    Il est par ailleurs traité de façon très incomplète et erronée.

    Au royaume des aveugles, le borgne est roi (ou reine) n'est-ce pas ?

  • boboland
    boboland
    ex-o'placard
    • Posté à 10h16 le 07/09/2010
    • Internaute
      ex-o'placard

    pour résumer..qui c'est le gentil anti chinois ? qui c'est le méchant pro chinois ?
    ybdkjite pouec ? ou syntruc machndec ?
    peuvent pas s'appeler dalai lama II comme tout le monde ?
    ça va etre dur pour le boboland occidental de se passionner entre deux séjours à Malibu et Courchevel...entre un stage de peinture sur soie et une initiation à la Bourse,.. entre le vélo et l'Audi 4x4