09/06/2010 à 12h16

Tiananmen : qui a donné l'ordre de tirer ? « Pas moi », dit Li Peng

Harold Thibault | Aujourd'hui la Chine



(De Pékin) Qui a donné l’ordre d’envoyer l’armée contre les étudiants qui occupaient la place Tiananmen, à Pékin, il y a 21 ans ? Un ouvrage attribué par son éditeur au Premier ministre de l’époque, Li Peng, rouvre le débat sur la responsabilité de la décision de réprimer le mouvement étudiant en juin 1989 et tente de dédouaner son auteur présumé, considéré jusqu’ici comme partisan de l’usage de la force.

Après la publication, en 2001, des « Archives de Tiananmen », puis l’an dernier des mémoires du secrétaire général du Parti de l’époque, Zhao Ziyang, le « Journal du 4 juin » de Li Peng sortira le 22 juin prochain dans les librairies de Hong Kong.

Le manuscrit sera publié par New Century Press, maison d’édition de Bao Pu, fils de Bao Tong, l’ancien bras droit de Zhao Ziyang, vivant en résidence surveillée à Pékin. Bao Pu avait déjà pris personnellement l’initiative de la publication de « Prisonnier d’Etat », les mémoires enregistrés secrètement par l’ancien secrétaire général du Parti communiste, dont il avait été mis à l’écart pour s’être opposé à la décision d’écraser le mouvement.

Le regard des membres du Parti sur les manifestations

« Le Journal du 4 juin » de Li Peng apporte de nouvelles informations sur le regard que portaient les hommes alors au pouvoir sur les manifestations. Selon le South China Morning Post, qui a obtenu une version du manuscrit, le livre indique clairement que les grandes décisions, dont celle d’envoyer l’armée dans le centre de Pékin, ont été prises par Deng Xiaoping, alors président de la commission militaire centrale mais encore dirigeant le plus important du pays dans les faits.

Ainsi, lors d’une réunion avec cinq membres du Bureau politique et le président de la République populaire organisée à sa résidence le 17 mai, Deng aurait décidé d’instaurer la loi martiale.

Toutes les personnes réunies étaient en accord avec lui sauf Zhao Ziyang, tandis que le plus proche allié du secrétaire du Parti s’inquiétait des conséquences de la décision. Selon la version obtenue par la presse hongkongaise du « Journal du 4 juin » de Li Peng, Li est sorti de la réunion excité, tandis que Zhao était dépité.

Dans ses mémoires publiés à titre posthume en 2009, Zhao Ziyang évoque également cette réunion à l’initiative de Deng, en donnant un rôle sensiblement plus important à Li Peng, son ennemi politique d’alors, partisan de la ligne dure.

« Je me suis préparé au pire »

Cette fois-ci, le Premier ministre, dans le manuscrit qui lui est attribué, écrit qu’il estimait que le mouvement visait à renverser le Parti et insistait pour qu’il soit qualifié de contre-révolutionnaire. A la date du 2 mai 1989, il écrit :

« Depuis le début des troubles, je me suis préparé au pire. Je préférerais sacrifier ma propre vie et celle de ma famille que de voir la Chine traverser une tragédie telle que la Révolution culturelle. »

La nouveauté est subtile : des récits précédents, il ressortait déjà que Deng Xiaoping et Li Peng étaient favorables à l’instauration de la loi martiale et que Zhao Ziyang y était farouchement opposé, que cette opposition lui a valu la purge et que Li Peng était lui un partisan de la méthode forte.

Il ressort toutefois des extraits du nouvel ouvrage obtenu par la presse hongkongaise que Deng était convaincu par lui-même de la nécessité de recourir à la force, qu’il n’a pas été guidé par Li Peng. Deng Xiaoping aurait d’ailleurs expliqué aux leaders de l’époque qu’il fallait se préparer à « ce qu’un peu de sang soit versé ».

Surnommé parfois « le boucher de Pékin », Li Peng cherche-t-il par ce livre à se délester d’une partie de la charge de responsabilité qui lui est attribuée dans la sanglante répression ?

En apportant un nouvel éclairage sur les décisions qui menèrent à ces sombres « événements », le « Journal du 4 juin » de Li Peng soulève un autre mystère. L’ancien Premier ministre en est-il l’auteur ?

« Personnellement, j’en suis convaincu », répond l’éditeur Bao Pu, qui reconnaît toutefois :

« Je ne peux pas le garantir à 100%. Il reste des doutes. Bien qu’ils soient mineurs, j’ai dû les énumérer dans les notes de l’éditeur, pour que le lecteur sache quels sont ces doutes qui persistent et restent inexpliqués. Mais personnellement, je ne pense pas que d’une quelconque manière, ces doutes résiduels prouvent que c’est un faux. »

Bao Pu explique avoir reçu le manuscrit d’une « source inconnue par le biais d’un intermédiaire », d’où l’incertitude.

Des mémoires dans la nature

L’ex-Premier ministre, qui a quitté le pouvoir en 1998, est aujourd’hui âgé de 81 ans. Depuis qu’il s’est retiré de la vie politique, Li Peng est un auteur prolifique et a déjà publié des volumes de ses mémoires : deux sur la présidence de l’Assemblée nationale populaire, deux sur la diplomatie, un sur le barrage des Trois gorges, un sur l’énergie et trois sur l’économie.

En 2004, Asia Weekly révélait que les dirigeants chinois avaient refusé à Li Peng la publication d’un manuscrit de 300 000 caractères intitulé « L’Instant critique », le même titre que celui transmis à Bao Pu, sur la réaction du pouvoir aux manifestations de Tiananmen.

Citant des sources anonymes prétendument proches du Premier ministre Wen Jiabao et du président de l’Assemblée nationale populaire Wu Bangguo, il affirmait que Li Peng avait transmis son manuscrit à dix membres du Bureau politique.

Le livre, révélaient alors les sources citées par Asia Weekly, insistait sur le fait que certaines décisions n’ont pas été prises par lui-même et démentait certaines rumeurs.

New Century Press a effectué des vérifications historiques en se basant sur des documents préexistants tels que le livre de Zhao Ziyang et les « Archives de Tiananmen ». Bao Pu explique :

« Nous avons procédé à une comparaison minutieuse, les dates et événements coïncident fortement. Apparemment, le manuscrit a été interdit de publication en Chine continentale, ce qui expliquerait pourquoi il était dans la nature depuis six ans sans avoir été publié. »

Comment publier la moindre info politique en Chine ?

Il y a presque dix ans, la publication de documents officiels transmis par un inconnu surnommé Zhang Liang sous le titre « Les Archives de Tiananmen » avait nourri des interrogations similaires.

Orville Schell, alors doyen de la faculté de journalisme de l’université de Berkley, avait participé à la création de l’ouvrage. Il reconnaissait avoir été sceptique au début. Mais dans un pays où les hautes sphères du régime lavent leur linge sale en famille, comment publier la moindre information politique, surtout sur le plus tabou des sujets ? Orville Schelle expliquait :

« Une bonne part de ce que nous avons appris sur la Chine au cours des cinquante dernières années est venu de sources qui ne pouvaient être recoupées d’une manière officielle et indiscutable. »

Et si le « Journal du 4 juin » n’était pas celui de Li Peng ? « Dans ce cas, je m’excuserais », répond Bao Pu.


  • 5376 visites
  • 17 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • boboland
    boboland
    ex-o'placard
    • Posté à 14h11 le 09/06/2010
    • Internaute 104841
      ex-o'placard

    Bien interessant et honnete car l’auteur de l’article emploi un peu partout des termes comme Rumeurs, source inconnue par le biais d’un intermédiaire, l’incertitude etc
    Ca change des certitudes péremptoires habituellement avancées dans ce drame.
    La version officielle des autorités chinoises c’est que « des soldats désarmés qui faisaient le service d’ordre auraient été attaquées et brulées vives par des manifestants »
    ...je ne fais pas mienne cette version des faits...je n’y étais pas...
    Comme dans beaucoup d’événements de ce genre il y a des versions différentes.. cf l’interpellation des navires pour Gaza par Israel, et auparavant Katyn en Pologne,
    la seule chose que j’ai vu perso ce sont les événements de 68 mais j’étais au ras des pavés, ce n’est pas là qu’on a la vue d’ensemble...

    • boboland
      boboland répond à boboland
      ex-o'placard
      • Posté à 15h18 le 09/06/2010
      • Internaute 104841
        ex-o'placard

      Bravo l’orthographe !
      il fallait lire « soldats attaqués et brulés vifs »
      士兵 袭击和被活活烧死

      • JetDirect
        JetDirect répond à boboland
        • Posté à 13h22 le 10/06/2010
        • Internaute 48623

        @Boboland... Il existe la fonction ’editer’ en bas de votre com une fois publie, je doute que vous l’ignoriez. Merci pour l’erudition ! Pour une meilleure reflexivite, et a bientot, pour des echange en mandarin, pourquoi pas ? Viendrez vous en Chine, ces jours-ci, par le plus fortuit des hasard ? ! ; -)

         
        • boboland
          boboland répond à JetDirect
          ex-o'placard
          • Posté à 16h31 le 10/06/2010
          • Internaute 104841
            ex-o'placard

          merci pour le truc « éditer », je ne connaissais pas,
          pour ce qui est de la question c’est oui, tous les ans depuis 6 ans (raisons familiales..) en révént que ça devienne profssionnel un jour

          • JetDirect
            JetDirect répond à boboland
            • Posté à 16h50 le 10/06/2010
            • Internaute 48623

            Je vous en prie !
            > ....hasard avec un ’s’, ce pour garder l’heure et la date... ! ’-)
            Bienvenue pour trouver du travail ensemble, comme par exemple lors de l’Expo Uni, je vous souhaite. Aux pays des aveugles, les borgnes ’-)...x2...sont... ; et deux borgnes font bien un regard complet et avise, non ? Quand vous le desirez ! On garde le contact. Merci o6 [Plus que trois jours, decidez-vous ! ] =)

        2 autres commentaires
  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 16h22 le 09/06/2010
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Personne ne lui a expliqué qu’être coupable ne se limite pas à donner l’ordre, mais aussi à le soutenir ?

    • orangevox-
      orangevox- répond à Keldan
      Licencieuse
      • Posté à 20h58 le 10/06/2010
      • Internaute 114473
        Licencieuse

      C’est le propre des fonctionnaires chinois la main sur la couture.

  • A déménagé le 04-03-2012
    • Posté à 21h24 le 09/06/2010
    • Internaute 89071
      non connue

    Spéculations, spéculations.

    On en aura le cœur net uniquement le jour ou le régime communiste s’effondra.

    • pierrejcallard
      pierrejcallard répond à A déménagé le 04-03-2012
      http://www.nouvellesociete.org
      • Posté à 05h16 le 10/06/2010
      • Internaute 3366
        http://www.nouvellesociete.org

      @ Gringo 4 :

      Le « communisme » actuel en Chine est bien loin du communisme d« il y a 20, 40, 60 ans... L’Hstoire se “révisionne” progressivement et, quand un régime totalement différent viendra, il ne sera ni plus ni moins franc, sans doute, que celui qui est la aujourd’hui. On réhabilitera certains faits aujourd’hui tabou et d’autre deviendront interdits de séjours...

      Lien

      Pierre JC Allard
      CentPapiers

      • orangevox-
        orangevox- répond à pierrejcallard
        Licencieuse
        • Posté à 20h42 le 10/06/2010
        • Internaute 114473
          Licencieuse

        Le communisme est toujours bien actif et librement obligatoire en Chine. Car il faut bien fournir des bras esclaves de peuples institutionnellement écervelés pour enrichir la révolution culturelle des technocrates socialistes de la zone économique spéciale de Shenzhen.

  • JetDirect
    • Posté à 13h14 le 10/06/2010
    • Internaute 48623

    Malheureusement on saurait (« saura ») la verite (carnets originaux ou pas ? si essentiel... ?) SI (lorsque) cela etait (sera) publie en Chine, la ou les principaux interesses « vivent », pour les generations futures...
    Alors seulement les principaux protagonistes s’ils sont encore vivants pourront s’etriper a nouveau !

    Hors ce n’est pas demain la veille, conditionnel de mise donc, il y a plus a parier que c’est justement lorsque ces principaux coupables et instigateurs seront morts et enterres que les hypotheses les plus diverses et farfelues apparaitront.

    Avant cela le silence restera d’or, que chacun finisse donc ses jours en paix, au detriment de la verite a donner en pature au plus grand nombre. Vendre cela a Hongkong, du papier de gaspille, a mon avis ! Mais si HK devait se taire sur ce sujet, cela ne serait plus HK, donc gaspillons notre energie aussi !

    Un commentaire pour rien, un vote naze de rigueur... Un article pour... les lecteurs francais en Chine (qui n’auront tous sans exception pas encore lu ce livre d’ailleurs avant la fermeture de ce fil, etrange , non ?), qu’ils se sentent moins seuls et impuissants !

    Bonne lecture donc, au passage mi-juin je me rends en Chine de Taiwan. Tant a lire et a preparer. Qui veut me suivre ou me retouver a la frontiere (Fuzhou/Mazu)... ? Que l’on puisse ecrire une partie de carnets de voyages ou d’anti-voyage ensemble ? Une occasion et des dispositions autant uniques que recentes. J’en profite, mais je ne plaisante pas ! Laissez vos reactions ou contactez l’auteur de ce com uniquement dans ce k [ca urge ;) le temps des 4 jours de reactions reglementaires, justement. Merci a rue89-Chinatown et Pierre Haski] ! A bientot. 7h13, DS, TW.

  • Herby
    Herby
    encore là
    • Posté à 14h43 le 10/06/2010
    • Internaute 116252
      encore là

    A qui profite le crime ?
    Sans risquer de me tromper, je dirais que cela a profité à ceux qui sont restés au pouvoir à la suite de la tuerie.
    De toute évidence, Zhao Ziyang n’en fait pas partie. Et il y a fort à parier que si Li Peng s’était rangé du côté de Zhao Ziyang, il aurait connu le même sort.

    • JetDirect
      JetDirect répond à Herby
      • Posté à 17h04 le 10/06/2010
      • Internaute 48623

      >« profitait » et ne « faisait » pas partie pour Zhao Ziyang, puisque lui deja est dcd.
      >« connaitrait » encore le meme sort qu’ « a connu » ou « aura connu » Zhao Ziyang, pour Li Peng, puisque lui est bien vivant. Enfin, il me semble.

  • mamane
    mamane
    le futur c'était mieux avant
    • Posté à 15h52 le 10/06/2010
    • Internaute 44657
      le futur c'était mieux avant

    info croustillante que je tiens de source sure (une amie prof qui a enseigné en Chine sur le « lieu du crime ») :

    Savez-vous ce qui a déclenché la révolte des étudiants chinois ? mais vraiment l’étincelle initiale ?

    réponse : une manif contre le fait que des noirs soient en couple avec des chinoises ! Authentique !

    Manif, en soit, pas problématique pour le gouvernement chinois de l’époque mais qui a été suivi par le mouvement de protestation que l’on connait.

    • biou
      biou répond à mamane
      ronde
      • Posté à 16h12 le 10/06/2010
      • Internaute 82589
        ronde

      L’homme peut être aussi ignoble.

    • boboland
      boboland répond à mamane
      ex-o'placard
      • Posté à 09h02 le 11/06/2010
      • Internaute 104841
        ex-o'placard

      rumeurs à la Bigard....
      De Chine peut etre croit on que les événements de mai 68 en France ont été provoqués pour protester contre l’interdiction faire aux étudiants garçons d’aller dans les cités U de filles...ou le contraire.
      l’histoire par le petit trou de la serrure...
       : -)

      • biou
        biou répond à boboland
        ronde
        • Posté à 09h18 le 11/06/2010
        • Internaute 82589
          ronde

        Je dirais par petit trou de cul.