17/04/2010 à 11h07

Chine : le Premier ministre étale son amour pour un ancien paria

Aujourd'hui la Chine"
Harold Thibault | Aujourd'hui la Chine


Wen Jiabao aux obsèques de Hu Yaobang, le 15 avril 1990 (Reuters)

(De Pékin) Dans un article publié par le journal du Parti communiste chinois (PCC), le premier ministre chinois Wen Jiabao évoque son affection pour l’ex-dirigeant du Parti Hu Yaobang, partisan d’une ouverture politique dont la mort avait déclenché en 1989 les manifestations de Tiannamen, qui lui « manque profondément ». Un commentaire qui fait débat en Chine.

Dans un pays où les luttes de pouvoir se jouent à huis clos, où chacun est en accord avec la ligne du Parti mais pas toujours de la même manière, comprendre qui pense quoi et quelle tendance l’emporte est un exercice.

Il consiste souvent, pour les observateurs extérieurs, à lire entre les lignes des articles du Quotidien du peuple, l’organe central du Parti communiste. Cette fois-ci, le premier ministre en personne a pris la plume pour écrire sur un personnage qui n’a jamais laissé le PCC indifférent : Hu Yaobang.

Hu Yaobang, taxé de « bourgeois » pour son envie d’ouverture


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Dans un long récit (fac similé ci-contre), Wen Jiabao relate un voyage entrepris aux côtés du défunt secrétaire général du Parti, dans la province du Guizhou en 1986.

S’étant rendu il y a quelques jours dans les provinces du sud du pays touchées par la sécheresse, Wen Jiabao écrit n’avoir pu s’empêcher de songer à Hu, qu’il décrit comme son mentor politique. Ce dernier a été mis à l’amende et taxé de « bourgeois » en 1987 pour avoir plaidé en faveur d’une relative ouverture politique et de la réhabilitation des persécutés de la Révolution culturelle, alors que le pays s’ouvrait économiquement.

Sans réhabilitation formelle, le jugement porté par l’élite politique chinoise sur Hu Yaobang a été revu en 2005, à l’occasion du 90e anniversaire de sa naissance.

« Je garde dans mon coeur ses précieux enseignements »

L’hommage que lui rend Wen Jiabao est pourtant d’une teneur inédite. Si la publication d’un tel article n’a pu se faire sans l’aval de la direction du Parti, le Premier ministre y relate des anecdotes très personnelles et ne cache pas son affection et son admiration :

« J’ai personnellement constaté à quel point il s’engageait dans son travail jour et nuit, avec abnégation, travaillant pour le bénéfice du peuple et pour le Parti.

Je garde dans mon coeur ses précieux enseignements, je ne m’autorise moi-même pas à me relâcher, à oublier comme il a montré l’exemple. Son style et son attitude ont grandement influencé mon travail, mes apprentissages, et ma vie »

Une leçon pour les cadres du Parti

L’article, également repris sur certains grands portails du web chinois, a suscité des milliers de commentaires. Sur les blogs, certains y voient un signe d’ouverture. Dans ce cas, leur répondent d’autres qui n’y voient que de la poudre aux yeux, pourquoi d’autres leaders purgés n’ont-ils pas été réhabilités pour l’occasion ? Wen Jiabao fait simplement un gros coup de communication, jugent quelques internautes.

Sans la pointer directement du doigt, l’article sur le leader du passé s’adresse certainement à l’élite politique du présent. A de multiples reprises, le chef du gouvernement insiste sur le lien que le défunt secrétaire général a maintenu avec les « masses populaires » :

« Il voulait autant que possible connaître la réelle situation des masses populaires. En particulier, il soulignait que les autorités centrales et les responsables provinciaux devaient être parmi les masses. »

Le premier ministre évoque également son attachement personnel à Hu Yaobang et dit ne l’avoir jamais lâché, malgré la purge et la maladie. Wen Jiabao se rappelle avoir accouru à l’annonce de sa mort, s’être occupé de ses cendres et raconte qu’il rend visite à sa famille à chaque Nouvel an chinois depuis. Il conclut par ces mots :

« J’écris cet article pour témoigner à quel point il me manque. »

Luttes de factions avant 2012 ?

Coup politique ? Wen Jiabao, comme Hu Jintao, a vu sa carrière politique influencée et propulsée par l’ancien leader. Tous deux font partie de la faction de la Ligue de la jeunesse communiste, du nom de l’organisation à la tête de laquelle le président actuel a longtemps siégé.

Celle-ci est souvent opposée à la faction de Shanghai, réseau d’influence de l’ancien président Jiang Zemin, encore en vue lors des 60 ans de la République populaire le 1er octobre, et qui dispose toujours de soutiens influents au sein du Bureau politique. Un indice peut-être des tensions internes, alors que la passation de pouvoir de 2012 approche.

Jean-Philippe Béja, chercheur au Centre français d’études sur la Chine contemporaine à Hong Kong, s’interroge :

« Est-ce le signe que la faction de la Ligue de la jeunesse est en train de se manifester ? Avec un appel aux membres du réseau de Hu dont bon nombre sont des intellectuels libéraux ? Je n’irai pas jusque là, mais il sera intéressant de voir ce qui suit. »

Le sinologue français rappelle que, depuis les célébrations du 90e anniversaire, qui avaient mis les observateurs en émoi, plus rien n’avait été entrepris au sujet de Hu Yaobang.

Après ce récit, Wen Jiabao fait l’objet d’encore un peu plus d’attention en Chine. Au même moment, la télévision diffuse en boucle les images du premier ministre, baskets aux pieds, micro en main, parlant aux équipes de secours dans les décombres au Qinghai, frappé par un séisme.

Médiatique, Wen a l’image de l’homme proche du peuple, chaleureux, auquel les Chinois donnent parfois des surnoms affectueux, au contraire de Hu Jintao, bien plus froid, bureaucratique.

Ellipse sur Tiananmen

Dans son récit, le premier ministre passe du 15 avril 1989, jour de la mort de Hu Yaobang, au 5 décembre 1990, lorsque ses cendres sont mises sous terre. Entre deux, les étudiants s’étaient réunis sur la place Tiananmen, initialement pour rendre hommage au leader progressiste écarté du pouvoir. Le gouvernement avait réprimé la jeunesse, marquant un tournant dans l’histoire politique du pays. Une ellipse par laquelle il évite le coeur du sujet.

Comment Wen Jiabao, qui revendique un tel attachement sans faille à Hu Yaobang, a-t-il réussi à continuer à grimper les échelons quand son mentor était mis sur la touche ? Comment ensuite, alors qu’une célèbre photo le montre sur la place Tiananmen aux côtés d’un autre secrétaire du Parti, Zhao Ziyang, appelant les étudiants à regagner leurs campus pour éviter que ne coule le sang, lui aussi victime par la suite d’une purge, le premier ministre actuel a-t-il survécu politiquement ?

Pour David Shambaugh, professeur à l’université George Washington et observateur de la vie politique chinoise, « c’est l’un des grands mystères de cette période ».


Publié initialement sur
Aujourd'hui la Chine
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  • 20 réactions
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  • hagalma
    • Posté à 11h48 le 17/04/2010
    • Internaute 8451

    Ah, pour eux aussi il se passe quelque chose en 2012 ? Chez nous, les gouvernants essaient de s’accaparer d’ici là tous les leviers de l’information. Il restera les journalistes, plus libres chez nous que là-bas. Pour longtemps sans doute. Quoique, les extrêmes se rejoignant, communisme, néo-libéralisme, ...

    • La mouche du coche-
      La mouche du coche- répond à hagalma
      diptère
      • Posté à 12h02 le 17/04/2010
      • Internaute 45466
        diptère

      z
      z
      « Il restera les journalistes, plus libres chez nous que là-bas. »

      Muuaahh !
      z
      z

      • La mouche du coche-
        • Posté à 12h08 le 17/04/2010
        • Internaute 45466
          diptère

        z
        z
        Maintenant que nous constatons la formidable avancée de la Chine et sa véritable résistance à l’empire américain, il faut se demander si les évènements de Tiennamen n’étaient pas qu’une tentative d’étudiants pour renverser le régime et en faire un nouveau vassal américain. La réaction des chinois contre ce mouvement voulu par l’étranger a donc été salutaire pour eux.
        z
        z

         2 autres commentaires
  • Mon-Al
    Mon-Al
    roturière : -)
    • Posté à 12h08 le 17/04/2010
    • Internaute 24219
      roturière : -)

    Comme quoi la pratique de la langue de bois est l’esperanto de la politique !

    • kk
      kk répond à Mon-Al
      au vert
      • Posté à 12h18 le 17/04/2010
      • Internaute 13480
        au vert
      • Avril
        Avril répond à kk
        • Posté à 12h29 le 17/04/2010
        • Internaute 24503

        hé hé quel aveu !

      • Mon-Al
        Mon-Al répond à kk
        roturière : -)
        • Posté à 13h15 le 17/04/2010
        • Internaute 24219
          roturière : -)

        Ouarf ! !

      • tanguy87
        tanguy87 répond à kk
        Indigné permanent...mais espoir (...)
        • Posté à 14h21 le 18/04/2010
        • Internaute 102312
          Indigné permanent...mais espoir (...)

        ce fut un bide qu’il arrête tout court .

  • LienRag
    • Posté à 12h19 le 17/04/2010
    • Internaute 34767

    En gros, vous insinuez que Wen Jiabao a trahi Zhao Ziyang et ses fidèles en échange d’une certaine immunité ?

  • Anthropia
    • Posté à 12h38 le 17/04/2010
    • Internaute 17441

    Merci pour ce papier, qui donne un éclairage personnel sur cet homme qu’on ne connaît que comme une tête énigmatique dans les sommets mondiaux.

    Si la Chine se peopolise, serait-ce un signe que la démocratie n’est pas loin ?

    Lien

    • 14240
      14240 répond à Anthropia
      retraité
      • Posté à 12h54 le 17/04/2010
      • Internaute 95774
        retraité

      J’en doute...sont trop hypocrites pour en arriver là ?

  • KIKI21000
    KIKI21000
    retraité
    • Posté à 12h40 le 17/04/2010
    • Internaute 53190
      retraité

    Peut-être que notre président, qui doit bientôt aller chez eux, prendra, comble, des leçons de démocratie mais aussi d’autocritique.

  • 14240
    14240
    retraité
    • Posté à 12h55 le 17/04/2010
    • Internaute 95774
      retraité

    La chine.....vue de derrière ?

  • boboland
    boboland
    ex-o'placard
    • Posté à 14h12 le 17/04/2010
    • Internaute 104841
      ex-o'placard

    interessant contenu,
    mais pourquoi choisir un titre ambigü ?
    je vais le dire à la Halde !

  • chengyang
    • Posté à 15h31 le 17/04/2010
    • Internaute 38622

    La Chine est un pays compliqué qui nous oblige à aller au delà des apparences.
    Pour la plupart des observateurs Occidentaux la répression de 1989 a signifié la victoire des « orthodoxes » sur les partisans de l’« ouverture ».
    Mais, dans les faits, l’après 1989 (surtout après la disparition de Deng) s’est traduit pour les Chinois par une ère de « libéralisation » et d’« ouverture » sans précédent dans quasiment tous les domaine.
    La défaite de Hu aura donc été en même temps sa victoire.

    • daniel
      daniel répond à chengyang
      daniel
      • Posté à 19h24 le 17/04/2010
      • Internaute 5273
        daniel

      Oui, mais c’était la fin d’une éventuelle ouverture politique.
      Les Chinois devenaient de plus en plus libre, sauf à critiquer ouvertement la dictature du PCC.

      Cela donne le « monstre » actuel : un monde économique très « libre » mais un espace d’expression politique complètement fermé ou presque même les blogueurs, ayant une réelle influence, Ai weiwei ou HanHan sont très « prudents » dans leur propos.

      Le fait que le premier ministre « soit autorisé » à publier un tel hommage à Hu Yaobang est un vrai changement s’il représente un espace sur lequel les citoyens Chinois seront de nouveau autorisés à discuter, à suivre. Il resterait alors la réhabilitation de Zhao ziyang, dont Wen était le bras droit et le protégé.

  • Stephane MOT
    Stephane MOT
    Author & Chief AtoZ Officer
    • Posté à 02h22 le 18/04/2010
    • Internaute 17943
      Author & Chief AtoZ Officer

    Wen est un personnage assez fascinant. Dangereux, mais a la difference de Hu, tres tres brillant.

    Je ne sais pas s’il faut voir ici une ebauche de plateforme alternative a celle de Hu pour 2012, plus orientee reconciliation nationale. Le numero 1 place ses pions depuis des annees mais dirige la barque de facon trop suicidaire, et les bulles encouragees par la fuite en avant de Hu Jintao pourraient exploser avant les grandes echeances.

    Wen prend toujours soin de soigner son image un poil plus « terrain » et « progressiste ». Il passe tres tres bien dans les media etrangers. Sans marquer la rupture, il peut aider le regime a eviter l’implosion en pronant un minimum de souplesse.

  • tanguy87
    tanguy87
    Indigné permanent...mais espoir (...)
    • Posté à 14h18 le 18/04/2010
    • Internaute 102312
      Indigné permanent...mais espoir (...)

    ce qui prouve qu’au delà de l’endoctrinement des coeurs battent et parfois s’ouvrent timidement vers la Vérité ; là ce sont des sentiments louables où pas ils lui appartiennent il les donne à HU
    dans un sentiment sans doute de regrêt de n’avoir pas dit plus tôt son amour où son admiration.
    nos vies sont faites souvent de rendez-vous manqués.