19/02/2010 à 15h28

Pourquoi la Chine s'énerve de la rencontre Obama-dalaï lama

Pierre Haski | Cofondateur Rue89


Photo : un moine tibétain passe devant une photo de Barack Obama à Pékin, le 19 février 2010 (Jason Lee/Reuters)

Comme prévu, Barack Obama a rencontré jeudi le dalaï lama, le leader tibétain en exil. Et comme prévu, la Chine est furieuse et l’a fait savoir aux Américains. Explications, enjeux et conséquences.

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Pourquoi la Chine est furieuse

La Chine mène depuis des années une campagne pour limiter l’impact du dalaï lama, le leader tibétain exilé à Dharramsala, en Inde. Pour une Chine devenue plus puissante économiquement et politiquement sur la scène internationale, l’une des manières d’isoler le chef religieux est d’empêcher tout contact entre lui et les gouvernements étrangers.

La France a été l’une des premières à subir les foudres du gouvernement chinois après la rencontre entre Nicolas Sarkozy et le dalaï lama, en marge d’une visite en Pologne, en décembre 2008. La France a subi des représailles économiques, jusqu’à une « réconciliation » franco-chinoise en forme de capitulation en rase campagne en avril 2009, liée à une promesse non publique du président français de ne plus rencontrer le dalaï lama.

Et, de fait, c’est ce qui se passe depuis le communiqué commun franco-chinois du 1er avril 2009. Lors de sa visite en France en juin, le chef spirituel tibétain n’a rencontré aucun membre du gouvernement, moins encore le président de la République ou même son épouse, Carla Bruni, qui l’avait remplacé lors d’une occasion précédente.

La Chine a également réussi à torpiller une visite du dalaï lama en Afrique du Sud, en mars 2009, où il était invité à participer à une rencontre de prix Nobel de la paix organisée dans la perspective de la Coupe du monde de football de 2010. Soumis à des fortes pressions chinoises, le gouvernement sud-africain a renoncé à délivrer un visa au dalaï lama, provoquant l’annulation de la rencontre des prix Nobel.

Forte de son impact économique considérable, surtout en ces temps de crise, la Chine a réussi à neutraliser le dalaï lama. Il continue de sillonner le monde en faisant des rassemblements spirituels très courus, comme lors de sa visite en France l’été dernier, mais la plupart du temps sans le volet politico-diplomatique qui accompagnait le plus souvent ses déplacements.

Même Barack Obama a différé cette rencontre avec le chef tibétain pour ne pas gêner sa première visite officielle en Chine à l’automne dernier, ce qui lui avait été reproché par les partisans d’une politique plus ferme vis-à-vis de la Chine. Il ne pouvait plus renoncer à cette rencontre annoncée, sous peine d’affaiblir un peu plus sa stature en interne aux Etats-Unis.

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Pourquoi la Chine reste crispée sur la personne du dalaï lama ?

Bien que parti du Tibet depuis plus d’un demi-siècle, le dalaï lama reste un obstacle sur la voie de la disparition d’un « problème tibétain » pour la Chine. Le dalaï lama reste, à l’extérieur, comme à l’intérieur pour une majorité de Tibétains, le symbole d’une résistance à une sinisation totale de la « région autonome » tibétaine, et à la disparition de cette identité tibétaine très forte, dans laquelle la religion bouddhiste occupe une place centrale.

L’explosion de violence dans la capitale tibétaine, Lhassa, en avril 2008, a montré de manière tragique que les tensions entre Tibétains et les Hans Chinois venus s’installer sur le « toit du monde » pouvaient facilement dégénérer de manière incontrôlée.

Un an plus tard, des événements de même nature, plus sanglants encore, opposaient à Urumqi, la capitale du Xinjiang, Ouïgours et Hans Chinois, montrant les limites de la politique de Pékin vis-à-vis des « minorités nationales » dans les deux provinces les plus sensibles, sur les marches de l’ex-empire chinois.

Depuis, le gouvernement central n’a rien changé à sa politique vis-à-vis des minorités, et reste sur son refus d’accorder au Tibet et au Xinjiang la véritable autonomie qui leur est accordée dans l’appellation officielle de leur région.

Il n’a pas renoncé non plus à sa politique d’installation de millions de migrants venus du reste de la Chine dans ces provinces sous-peuplées, au risque d’en modifier considérablement l’équilibre démographique au détriment des habitants d’origine.

Le dalaï lama, auréolé de son statut de leader spirituel bouddhiste, a réussi à maintenir en vie la cause tibétaine à travers le monde, disposant de soutiens de poids parmi les artistes aux Etats-Unis et ailleurs, et parmi tous ceux que la religion bouddhiste a séduits. Une chance que n’ont pas les Ouïgours, qui, jusqu’à l’émergence récente de Rebiya Kadeer, femme d’affaires ouïgour exilée aux Etats-Unis, n’avaient pas de porte-voix reconnu, et souffraient de l’amalgame entre leurs revendications nationales et le radicalisme islamiste.

Saper les soutiens diplomatiques et politiques au dalaï lama ou à Rebiya Kadeer est devenu une priorité stratégique pour la Chine, qui n’entend pas laisser le monde extérieur se mêler d’une question purement « intérieure ».

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Quelles conséquences pour les rapports Chine-USA ?

En elle-même, la rencontre entre Barack Obama et le dalaï lama n’est pas de nature à faire dérailler la relation sino-américaine, qui est l’une des plus importante dans le monde actuel et pour les prochaines décennies. Le problème est qu’elle intervient dans un contexte d’accumulation de foyers d’irritation et de crispation.

Barack Obama avait entamé son mandat sur une note très conciliante vis-à-vis de la Chine, justement pour tenir compte de l’enjeu fondamental d’une relation équilibrée entre les deux géants du XXI° siècle. Mais, du point de vue américain, la Chine, sans doute confortée par son nouveau statut de superpuissance économique et, de plus en plus, politique, n’a pas répondu positivement à la main tendue d’Obama.

Les Américains en veulent pour preuve le relatif échec de la visite d’Obama en Chine, y compris une censure locale de son discours aux étudiants, l’attitude chinoise aux négociations de Copenhague sur le climat, un durcissement sur les droits de l’homme (condamnation du dissident Liu Xiaobo, exécution d’un Britannique mentalement attardé, bras de fer entre Google et Pékin sur la censure du web...), plusieurs contentieux commerciaux et une grosse colère chinoise après l’annonce de la vente d’armes américaines à Taiwan.

Cette accumulation de foyers de tensions ou de crispations peut-elle dégénérer ? C’est peu probable, dans la mesure où les liens économiques et financiers entre les deux pays sont considérables, la Chine étant, de fait, l’un des principaux banquiers d’une Amérique en crise. Les liens humains aussi, avec plus de 100 000 étudiants chinois aux Etats-Unis, des dizaines de milliers d’Américains installés en Chine.

Tous ces liens n’existaient pas entre l’URSS et les Etats-Unis à l’époque de la guerre froide, et relativisent la portée de cette crise. Néanmoins, ces tensions sont révélatrices de la difficulté à instaurer un nouveau rapport de force entre ces deux géants, surtout quand l’ex-hyperpuissance sort d’une crise profonde avec un nouveau président qui doit encore faire ses preuves, et quand le nouveau poids lourd du monde surestime peut-être sa puissance, et fait preuve d’une assurance qui s’apparente souvent à de l’arrogance.

Le dalaï lama, dans ce contexte, n’est peut-être pas l’élément déterminant, mais il est devenu l’un des symboles de cet accouchement difficile d’un nouveau monde.

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  • biou
    biou
    ronde
    • Posté à 15h36 le 19/02/2010
    • Internaute 82589
      ronde

    Non, le gouvernement chinois n’est pas énervé, il fait semblant d’être énervé. Si vous savez le nombreux de progéniture de dignitaires chinois durégime travaillent main dans la main dans la finance et banques d’investissement avec Wall street.

  • daniel
    daniel
    daniel
    • Posté à 15h50 le 19/02/2010
    • Internaute 5273
      daniel

    Je suis peut-être naïf, mais j’ai bien le sentiment que la réaction chinoise est tout sauf excessive : protestation officielle, convocation de l’ambassadeur : c’est le minimum.

    De longue date, les Chinois savent qu’Obama est obligé de rencontrer le Dalai Lama (à mon sens pas vraiment pour soutenir la cause Tibétaine, mais pour apparaître ferme envers la Chine).
    Jamais Obama n’a indiqué qu’il ne le rencontrerait pas.

    Ainsi, on a l’impression que tout cela est scripté. Que cela intervienne au moment où les US vendent des armes à Taiwan est plutôt bien choisi : autant évacuer tous les sujets de discorde d’un coup au lieu de les distiller dans le temps.

    Toute cette histoire n’est qu’une question de face et pas seulement de la part des dirigeants Chinois !

    Les Tibétains en exil dans tout cela ? Ils en tirent les marrons du feu mais ne doivent pas trop se bercer d’illusions.

  • Tistou
    • Posté à 16h10 le 19/02/2010
    • Internaute 29760

    L’enjeu pour la Chine, va être la succession du Dalaï-Lama.

    L’actuel Dalaï-Lama, Tenzin Gyatso, a 74 ans.
    Je lui souhaite bien sûr de vivre longtemps, mais il est fort à parier qu’après sa mort, le mouvement tibétain n’aura plus le même impacte, le même aura.
    Pour la chine, c’est une question de 10-15 ans (ou plus)

    Une éventuelle polémique existera sûrement juste après, concernant sa mort (est-ce un empoisonnement par les services secrets chinois ?)

    mais rapidement, il y aura une guerre de succession entre Pékin et les tibétains. Sachant que le gouvernement chinois ne se prépare qu’à cette succession, il est fort à parier qu’il fera tout pour réussir.

    Et même si les tibétains en exile gagnent, le nouveau dalaï-lama sera beaucoup moins médiatique et intéressera moins les occidentaux. (car jeune, inconnue... face à l’image actuel d’un dalaï-lama âgé mais bénéficiant d’une image de sage parmi les sage et connu dans le monde entier)

    La chine n’a rien à perdre, elle doit juste être patiente, si elle veut atteindre son objectif : qu’on arrête de lui parler du tibet.

  • Guillemette Faure
    Guillemette Faure
    Journaliste
    • Posté à 16h12 le 19/02/2010
    • Internaute 34
      Journaliste

    La photo de sa sortie entre les poubelles de la Maison Blanche est assez drôle : Lien

  • San De-
    • Posté à 17h14 le 19/02/2010
    • Internaute 19339

    « sinisation du Tibet » ? Faut arrêter avec ce mythe et sortir de l’illusion politique ! Les Hans sont désiniser, ce n’est pas pour siniser les minorités... les leaders du conglomérat de brigands rouge au pouvoir sont désiniser et haïssent l’identité chinoise qu’ils contribuent à tuer tout les jours !

    Oui, il y a acculturation, mais pas pour « siniser », mais pour juste détruire et « robotiser » ou encore « RATIONALISER » ! ! ! !

    Tant que les français confondront « pays », avec « pouvoir dominant », ils ne comprendront jamais rien aux problèmes, et leurs analyses resteront superficielles ! Peut-être justement une question de croyance, d’où la confusion des genres.

    Ce n’est pas tout de pleurer sur les drames des peuples dominés du monde, mais il faut aussi un peu creuser le fondement de ces drames pour mieux y remédier.

  • GanLanShu
    GanLanShu
    http://shodavid.blog.lemonde.fr/
    • Posté à 18h00 le 19/02/2010
    • Internaute 10692
      http://shodavid.blog.lemonde.fr/

    1 - Pourquoi la Chine est furieuse ? Elle ne sait pas faire autrement.
    2 - Pourquoi Chine crispée Dalaï-Lama ? Parce que l’empire exige que l’adversaire implore grâce, un genou à terre - deux épaules, très apprécié - et que... ben, non.
    3 - Conséquence US vs CN ? 0 et tout le monde le sait...
    On est en pleine scénarisation du grand bordel avec lecture à 3 ou 4 niveaux : interne, externe, globalisée, pour les pro, les anti, les oui mais, etc. La hiérarchie planétaire peut ces temps-ci s’établir en fonction de qui rencontre ou pas, et si oui, comment, le Tibétain en chef... Il faut quand même avoir sacrément merdé pour en être arrivé là !

  • Anastaze
    Anastaze
    inconsolable
    • Posté à 18h21 le 19/02/2010
    • Internaute 53186
      inconsolable

    Il est faux de prétendre que la Chine reste crispée sur la personne du Dalaï Lama, elle est aussi crispée sur de nombreuses autres personnes comme Rebeya Kadeer, ou comme Liu Xiaobo et tout ceux qui d’une façon ou d’une autre nuisent à la souveraineté de la nation chinoise. Car la Chine ou plus exactement son gouvernement est supposé être le gardien de cette souveraineté.

    Elle est comme tous les états-nations qui subissent depuis plusieurs siècles les tentatives incessantes du « modèle » communautaire US, de chercher à s’imposer au reste du monde.

    Ce « modèle communautaire » est le constat, pour des raisons historiques, de l’impuissance des USA à établir un gouvernement homogène sur ses territoires et c’est aussi l’échec, malgré les nombreuses guerres pour l’imposer, de son adoption par les états-nations.

    Depuis les deux guerres de l’opium les Chinois considèrent certainement cette situation, comme la fatalité ou plutôt comme une routine.

    Pour le reste, ce sont les gesticulations commerciales habituelles.

    Lien

    Enfin, en matière de drogue, l’importation et la consommation d’héroïne et d’opium afghans en Chine est en augmentation nette et préoccupe les autorités. En retour, la Chine constitue une source majeure d’importation en Afghanistan de précurseurs chimiques nécessaires à la fabrication d’héroïne.