13/01/2010 à 13h16

Bras de fer Google-Chine : vers un Internet chinois « harmonisé »

Pierre Haski | Cofondateur Rue89


Photo : le siège de Google à Pékin (Jason Lee/Reuters)

Un tweet chinois résume le bras de fer entre Google et la Chine : « Ce n'est pas Google qui se retire de Chine, c'est la Chine qui se retire du monde. » C'est en effet la conception étatique d'un vaste intranet chinois avec des accès filtrés au monde qui est en train de s'imposer et de prendre corps.

Un autre internaute chinois relève que les trois plus gros sites au monde, Google, Facebook et YouTube, sont bloqués ou sérieusement filtrés en Chine, alors que prospèrent des équivalents chinois beaucoup plus sensibles, évidemment, aux pressions et aux ordre d'un pouvoir autoritaire bien décidé à gagner la bataille d'internet.

La réaction de Google, annoncée mercredi, est un retournement spectaculaire de situation. Jusqu'ici, Google, redoutant par-dessus tout de se voir écarter du plus grand marché des télécoms au monde -370 millions d'internautes, 650 millions de téléphones portables...-, avait avalé de très nombreuses couleuvres.

Autocensure et punitions

Le plus grand moteur de recherche au monde avait accepté de s'autocensurer, en mettant par exemple des photos touristiques de la place Tiananmen lorsqu'on tape « Tiananmen » sur sa version chinoise, mais la fameuse photo de l'« homme au char » pour toutes les requêtes dans les autres langues...

Il avait également accepté sans sourciller lorsque les autorités l'avaient accusé d'héberger des contenus pornographiques et l'avaient « puni », condamné à ne plus mettre de liens vers des sites étrangers et à « nettoyer » son contenu chinois.

Ce qui a provoqué le retournement de la direction de Google, très officiellement annoncée par son conseiller juridique David Drummond sur le blog de l'entreprise, c'est une tentative de hackage des serveurs de Google pour accéder aux comptes gmail de dissidents chinois.

Fait significatif, David Drummond fait un lien avec l'opération « Ghostnet », un vaste réseau d'espionnage électronique révélé l'an dernier, et qui s'infiltrait notamment dans les comptes de l'entourage du dalaï lama, le chef tibétain en exil.

Les multinationales complaisantes

Ce coup d'arrêt décrété par Google est d'autant plus un tournant que c'est l'attitude de toutes les multinationales du web qui est en question.

Yahoo a ainsi été au centre d'un grand scandale, il y a trois ans, lorsqu'on a appris que la société américaine avait fourni à la justice chinoise les informations qui avaient permis de retrouver et de condamner à dix ans de prison le journaliste Shi Tao et deux autres dissidents chinois.

Yahoo avait dû s'expliquer devant le Congrès américain et avait présenté ses excuses aux familles et à ses utilisateurs. L'affaire avait débouché sur l'élaboration d'un « code de conduite » contre la censure entre les géants du web et l'organisation Human Rights Watch.

La Chine a tout fait, ces dernières années, pour marginaliser et doucement pousser vers la porte de sortie les géants américains, qui ont tous connu des échecs dans l'empire du Milieu.

C'est le seul pays au monde où aucun d'entre eux -Google, YouTube, Facebook, Twitter, eBay, Yahoo, Amazon...- n'est leader dans son secteur, se voyant devancer par un concurrent chinois de même nature qui bénéficie de toutes les largesses du réseau et des encouragements officiels. Le facteur politique n'explique toutefois pas tout et les acteurs locaux sont évidemment plus proches d'une culture web locale très particulière.

Vers le retrait de Google de Chine ?

Baidu, le moteur de recherche chinois qui distance Google sur le marché chinois, a même prédit publiquement que Google allait disparaître du paysage local. C'est ce qui risque de se passer si le bras de fer engagé entre Google et Pékin se termine par le retrait du moteur de recherche américain, comme le laisse entendre cette phrase de David Drummond :

« Nous sommes conscients que cela peut signifier la fermeture de Google.cn, et potentiellement celle de nos bureaux en Chine. »

En introduisant Internet en Chine, il y a bientôt quinze ans, les autorités visaient d'abord un objectif économique, en permettant l'essor du premier marché des télécoms au monde. Dans le même temps, elles savaient qu'il fallait contrôler l'information qui pourrait désormais circuler d'une manière plus libre que jamais auparavant dans ce pays.

C'est le sens de la « Grande muraille électronique » progressivement érigée, avec force filtrages par mots-clé, blocages d'URL, et une cyber-police comptant des dizaines de milliers de membres, chargée d'« harmoniser », comme disent ironiquement les Chinois, les sites qui sortiraient des clous.

La phase suivante a été de permettre l'émergence de puissantes plateformes de contenu chinois, qui comptent aujourd'hui parmi les plus puissantes au monde, s'appuyant sur la taille du marché chinois et sur sa croissance ininterrompue quand la crise frappait leurs homologues occidentaux.

Les Chinois face à la censure

Aujourd'hui, on approche d'une heure de vérité qui verrait la Chine devenir un vaste intranet, débarrassé des influences étrangères, et dans lequel tous les contenus provenant de l'étranger pourraient être approuvés (une « liste blanche » pourrait être créée, avec les sites étrangers autorisés). Cela laisserait les internautes chinois face à eux mêmes et à leurs censeurs.

Mais Internet a aussi ouvert une brèche très difficile à refermer dans le contrôle de l'information, créant le seul lieu de liberté relative en Chine, malgré les contrôles et les filtrages, malgré les arrestations et les menaces. Il suffit de lire ce qui circule sur la toîle chinoise pour juger de la liberté de ton qu'on peut y trouver.

Alors dans la course de vitesse entre « Big Comrade » et sa muraile électronique, et la créativité libertaire des internautes, le vainqueur ne sera pas nécessairement celui qui a le gros bâton. Décrié ailleurs comme une force hégémonique dangereuse, Google apparait désormais en Chine comme un facteur-clé de pluralisme et de liberté.

►Mis à jour le 12/01/3010 à 17h35 : Google a cessé la censure de son site chinois, et l'homme au char de Tiananmen en 1989 est de retour.

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  • daniel
    daniel
    daniel
    • Posté à 13h33 le 13/01/2010
    • Internaute
      daniel

    Dommage pour les Chinois, en même temps quel intérêt aurait Google par rapport à Baidu si on sait qu'il est également censuré.

    Pourtant Google avec sa nouvelle politique d'être partout et d'espionner tout le monde, assumant avec aplomb que l'anonymat n'existe pas, avait tout pour plaire au gouvernement Chinois.

    En réalité, ce que Google ne supporte pas, c'est la concurrence déloyale qui lui est faite en Chine. Ces explications de tentatives de piratages de comptes font doucement sourire : comme si il n'y avait que les Chinois qui essayent de s'introduire dans les comptes informatiques. Je suis un peu surpris par ce genre d'arguments faiblards pour expliquer un éventuel retrait du plus gros marché de l'internet mondial et qui est toujours en phase de croissance importante.

    Leur menace aurait plus de panache s'ils avaient 80% du marché Chinois comme dans le reste du monde. Ne nous berçons pas d'illusions, Google n'est pas une société philanthropique. Elle n'existe que pour gagner de l'argent.

  • Wangyoann
    Wangyoann
    Professeur de français et (...)
    • Posté à 14h19 le 13/01/2010
    • Expert
      Professeur de français et (...)

    Je ne serais pas aussi optimiste que vous Monsieur Haski, car même s'il existe des failles dans le contrôle de l'information en Chine (notamment concernant les informations disponibles et accessibles en langues occidentales), il ne faut pas oublier que la très majorité de la population chinoise n'a pas accès à ces informations, faute notamment d'une connaissance suffisante des langues étrangères. Quant à ceux qui y ont accès, outre les intrépides qui s'opposent directement au gouvernement chinois et qui finissent soit en prison soit sous terre, ils se taisent pour ne pas avoir à subir un sort, il est vrai, peu enviable !

    Ensuite, lorsque les entreprises occidentales ne se montrent pas exemplaires dans leur propre pays, il est plutôt malvenu ensuite que celles-ci fassent la morale à des pays tiers ! Nous ne prendrons ici qu'un exemple parmi tant d'autres. Lorsqu'un navire affrété par la compagnie Total s'est échoué sur les côtes bretonnes, cette même entreprise n'a jamais véritablement pris ses responsabilités face à cette catastrophe (elle n'a pris ses responsabilités que très tardivement) ! Donc, lorsqu'une compagnie pétrolière chinoise pollue une rivière et n'assume pas ses responsabilités, il est difficile de lui reproché un tel comportement, car dans ce cas-là l'argument « lâché » fait mouche : « et vous dans votre pays démocratique, regardé comment a agi Total avec l'Erika ! ! » ; et là il est vrai qu'on peut difficilement rétorquer quelque chose de valable. L'analogie est parfaitement valable avec Google !

    Enfin, ce qui me rend beaucoup pessimiste que vous, c'est l'efficacité de la propagande du gouvernement chinois sur sa population. Il n'y a qu'à écouter les tissus de bêtises délivrés par les informations télévisées (entre les chiffres mensongers et les campagnes de pub des dirigeants communistes), le relai de cette propagande publié dans les journaux à la botte du pouvoir (nous savons qu'il y a quelques journaux qui tentent d'échapper à cette emprise, à l'instar du 凤凰周刊, du 南方周末, du 南方都市报, etc. [et peut-être du journal « remodelé » par Hu Shuli 胡舒立, attendons de voir pour cela]), mais leur influence est extrêmement limitée en Chine ! Alors que le journal le plus médiocre de Chine, le Quotidien du Peuple (人民日报) est encore lu par des millions de personnes !
    Il y a donc quelques éclaircies ici en Chine, mais nous avons beaucoup de peine à les voir, et encore moins à en profiter !

    Nous rappelons que les sites tels que YouTube, Facebook, Viadeo, etc., tous les sites communautaires étrangers, sont complètement bloqués (je viens de les tester ! ), les sites taïwanais sont dans leur grande majorité inaccessibles, etc., et là il ne s'agit que d'un petit échantillon de sites complètement inaccessibles ! !

    Pour des infos originales (sur la corruption en Chine…) vous pouvez venir nous voir sur Lien ou sur Lien
    tout en continuant à vous informer sur Rue89.com (当然=bien sûr, c'est plus original que le « of course » ! Nan ! ! ).

    Wangyoann.

  • Tita
    Tita
    oiseau
    • Posté à 14h42 le 13/01/2010
    • Internaute
      oiseau

    L'idée est quand même biaisée.

    Faire de l'internet chinois le plus grand intranet du monde afin d'éviter que le peuple soit influencée par ces « gougnafiers de capitalistes », c'est non seulement croire que le danger vient essentiellement de l'extérieur, mais croire aussi que les insurrections ne sont pas motivées par la situation interne du pays. Pourtant, la peur, les brimades et la misère sont des facteurs autrement plus importants.

  • OrangeOrange
    OrangeOrange
    consultant
    • Posté à 14h51 le 13/01/2010
    • Internaute
      consultant

    Google contre le gouvernement chinois : « Business “ ou ‘ Don't be evil ?

    Google communique à tout va sur sa décision de ne plus continuer à censurer les résultats sur Google.cn ! En-effet, après la détection d'une cyber-attaque visant des comptes Gmail de militants chinois des droits de l'homme, le géant de Mountain View engage un bras de fer avec le gouvernement chinois et se dit prêt à stopper ses opérations dans l'Empire du Milieu !

    Un article de Tech Crunch qui fait le buzz s'interroge sur la sincérité de cette campagne : s'agirait-il plus de business que d'éthique ? En-effet, Google perd de l'argent sur ses opérations chinoises et ne ferait que profiter de cet incident pour revoir ses positions. Par ailleurs, d'une pierre deux coups, ses compromissions passées avec la censure chinoise avaient ces dernières années durement malmené son image de marque.

    Alors, Business ou Don't be evil ?

    C'est la question du sondage trouvé sur Lien

    A votre avis, ce bras de fer, n'est-ce que par intérêt pour négocier de meilleures conditions d'exploitation en Chine, ou est-ce pour retrouver - tardivement, mais mieux vaut tard que jamais - les valeurs de son célèbre slogan ?

  • PoG
    PoG répond à daniel
    • Posté à 15h22 le 13/01/2010

    C'est très loin d'être un argument faiblard.
    Google ne risquerait pas 300 millions d'utilisateur pour rien.

    Le fait est que google a du faire énormément de concession à la chine pour conserver ce marché. Beaucoup de critiques ont surgis, ternissant encore plus l'ancienne image de son slogan favori « Don't be evil ». Google a besoin de ce slogan. Énormément. Google est le microsoft d'hier, en position de « trop » grand monopole, économiquement très viable mais politiquement très dangereux.

    Bref, il arrive un moment ou la goute d'eau fait déborder le vase. La Chine a été trop loin, le gain (les 300M d'user) ne valaient plus les inconvénients (image et abus de la Chine) et google a changé d'avis (à juste titre il me semble).

    Sans oublier qu'il est « un peu » dangereux pour le gouvernement Chinois de couper Google je suppose. C'est 300M d'users, donc 300M de probables mécontents. Ça va créer du mouvement. Si la Chine décide de laisser passer Google (peu probable, mais sait-on jamais), celui ci va rencontrer un énorme afflux de nouveaux utilisateurs, ainsi qu'une image très positive s'il finit par être fermé (et même sans l'être, essayant désormais d'aller contre la censure en dépit des bénéfices économiques (même si, comme je l'ai dis précédemment, c'est en restant en Chine qu'ils perdent de l'argent, mais le Chinois moyen n'est pas obligé de le savoir)).

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 15h43 le 13/01/2010
    • Internaute
      non connue

    Le risque n'est pas vraiment un intranet chinois, mais quelque chose de pire, économiquement parlant :
    Le risque est un internet asymétrique, c'est à dire un réseau qui permet au reste du monde de se connecter aux sites chinois, et un net chinois sans accès à l'extérieur. Autrement dit, c'est un déséquilibre dans les échanges d'information qui peut se transformer en avantage économique pour les entreprises chinoises.
    Le prétexte politique pourrait bien cacher quelque chose de beaucoup plus agressif sur le plan des échanges commerciaux. Car on voit mal le reste du monde fermer les accès aux sites chinois en représailles.

  • Gosseyn
    • Posté à 16h09 le 13/01/2010
    • Internaute

    Au passage, on peut constater une nouvelle fois les affinités du capitalisme financier pour la dictature chinoise. Le cours de Google chute (- 1,6 %) et et celui de Baidu grimpe (+ 11,5 %)....