20/10/2009 à 10h55

Gao Xingjian et Günter Grass : deux Nobel en zone industrielle

Pierre Haski | Cofondateur Rue89


Le musée d'Erstein (Pierre Haski/Rue89)

Le lieu est improbable pour un dialogue entre deux prix Nobel. Au milieu des usines de la zone industrielle d'Erstein (Alsace), entourée de champs de maïs dénudés, un industriel allemand a bâti l'an dernier un musée d'art contemporain : il y présente actuellement une mise en relation de deux hommes qui ont en commun d'avoir reçu le Nobel de littérature, et de dessiner et peindre, le Chinois (devenu Français) Gao Xingjian, et l'Allemand Günter Grass.

Amener les oeuvres de ces deux géants au coeur de la campagne alsacienne, loin des projecteurs parisiens, relève de la provocation. C'est celle que mène depuis quarante ans Reinhold Würth, qui a conduit une entreprise familiale allemande au premier plan mondial dans un secteur plutôt ingrat : les fixations !

Mais Reinhold Würth est aussi un amateur d'art, et, au lieu d'installer ses musées à Venise, il les a implantés là où se trouvent ses installations industrielles, avec un prix d'entrée modeste ! Il y a désormais des musées Würth dans treize pays européens.

Et ça marche. Dimanche, à Erstein, il y avait du monde pour « L'ombre des mots », cette exposition remarquable, qui met en relation deux personnages réputés pour leur travail littéraire et leur oeuvre pour le théâtre, mais dont l'oeuvre de dessin ou de peinture est beaucoup moins connue.

Günter Grass a reçu le prix Nobel de littérature en 1999, et Gao Xingjian un an plus tard, mais tout les oppose, sur le fond et sur la forme.

Deux personnalités opposées

L'Allemand est un animal politique, qui défraie régulièrement la chronique dans son pays ; le Chinois a dû s'exiler et devenir français. Le Chinois plonge ses raçines dans un pays qui ne le reconnaît plus, au point de ne jamais avoir annoncé sa prestigieuse récompense ; l'Allemand est un monument, certes controversé, au coeur de l'establishment culturel de son pays.

Mais, surtout, Gao privilégie le champ spirituel quand Grass se complait dans les joutes politiques, jusque dans les dessins.

Leurs oeuvres sont le reflet de ces différences, faisant de ce dialogue une confrontation Occident-Orient, un reflet de leurs personnalités si contraires. Leur rapport au temps, aux hommes, à la nature, sont si opposés qu'on se surprend à aller d'un mur à l'autre pour chercher la vision opposée.

Comme l'expliquent les textes qui accompagnent l'exposition :

« La rencontre entre ces artistes pluridisciplinaires permet d'esquisser deux portraits singuliers marqués par l'histoire du XXe siècle. Gao Xingjian, artiste dépossédé de son art et de ses racines par la révolution culturelle chinoise, reste cependant empreint d'un idéal de beauté.

Tout son oeuvre participe d'une quête des origines de la peinture et de la littérature qui tend à révéler la primauté de l'individu hors de toute doctrine idéologique.

Tout l'oeuvre de Günter Grass est imprégné de l'histoire de l'Allemagne. Artiste engagé, ouvert sur le monde, il maîtrise de nombreux registres, tous foisonnant de mots et de formes.

Les deux artistes se rejoignent dans une forme de quête, celle de l'enfance perdue, de la liberté de l'individu et de l'utopie d'un monde plus juste. »

Le siècle de Günter Grass et celui de Gao Xingjian

Gunther Grass présente plusieurs séries, et en particulier une histoire du siècle, avec une peinture par année du XXe siècle, le pendant illustré de son livre « Mon siècle », qui a fait couler beaucoup d'encre. Une lecture forcément très politique du XX° siècle allemand, avec ses tragédies et ses moments de bonheur, résumés par ces deux planches, 1933 et 1989, l'arrivée des nazis au pouvoir et la chute du mur de Berlin (voir ci-dessous).


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Gao Xingjian lui oppose ses encres de Chine sur papier ou sur toîle, qui évoluent au fil des ans, entre les années 90 et la période récente, mais loin du vacarme de la société, et surtout loin des hommes qui n'y apparaissent que de manière furtive, comme des ombres ... chinoises.

Un prolongement de son livre majeur, « La Montagne de l'âme ». En particulier le deuxième dessin ci-dessous, intitulé « La Fin du monde (2006) », qui répond aux visions de fin du monde Gunther Grass, plus « bruyantes », plus « colorées »...


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Günter Grass présente une autre série étonnante, tirée d'un voyage en Inde en 1987, un journal de bord fait de croquis surchargés de textes, portant la marque de la violence sociale, de la misère, de la foule et de l'agitation qui a frappé l'auteur du « Tambour ».


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Gao Xingjian poursuit de son côté son exploration intérieure, sa quête individuelle qui, seule, a un sens à ses yeux. Avec des formes et des ambiguïtés que permet l'encre de Chine.


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Je ne sais pas si les salariés du groupe Würth sont plus « heureux » qu'ailleurs, ou si l'art change quoi que ce soit aux dures lois de l'économie et du social.

Tout ce que je sais, c'est que j'ai ressenti dimanche, dans cette minuscule zone industrielle perdue dans la campagne alsacienne, un énorme touche d'humanité tranchant avec un monde où elle se font rares.

L'Ombre des mots exposition au musée Würth France, à Erstein (Bas-Rhin) - jusqu'au 16 mai 2010 - du mar. au sam. 11h-18h - 2€/4€.

Photo : le musée d'Erstein (Pierre Haski/Rue89)

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  • Tyb
    Tyb
    • Posté à 11h00 le 20/10/2009

    D'ordinaire les écrivains s'essayant à la peinture c'est plutot bof mais là je suis assez scotché.

    • La mouche du coche-
      • Posté à 11h23 le 20/10/2009

      .
      .
      Ah, qui nous délivrera de cette manipulation culpabilisatrice d'état ?
      .
      .

    • DISASTROUS
      DISASTROUS répond à Tyb
      artiste assez maladroit
      • Posté à 12h24 le 20/10/2009
      • Internaute
        artiste assez maladroit

      Grass a été élève aux Beaux Arts, section gravure, avant de devenir l'écrivain que l'on connait. D'où son professionalisme et son talent. Voir l'illustration en couverture de son roman « le Turbot », éditions du Seuil.

  • Hatamoto
    Hatamoto
    Vendeur de temps de cerveau (...)
    • Posté à 11h02 le 20/10/2009
    • Internaute
      Vendeur de temps de cerveau (...)

    Pourquoi dites vous sans arrêt chinois au sujet de Gao Xingjian alors qu'il est français comme vous l'avez signalé ?

    • Pierre Haski
      Pierre Haski répond à Hatamoto
      Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
      • Posté à 15h21 le 20/10/2009
        éditeur
      • Journaliste
        Cofondateur

      Parce qu'il reste essentiellement de culture chinoise, dans sa peinture comme dans son écriture. Le passeport importe peu de ce point de vue.

  • Corti
    Corti
    Onaniste Otaku
    • Posté à 11h51 le 20/10/2009
    • Internaute
      Onaniste Otaku

    Ce que je trouve amusant, c'est que les peintures, bien que différentes, me provoquent le même ressenti. Elles font intimement liées par ce qu'elles souhaitent montrer.

  • Hélène Crié-Wiesner
    • Posté à 17h15 le 20/10/2009
    • Internaute
      Binationale

    Merci, Pierre, pour cet article. C'est extraordinaire, vraiment, de voir ces images/dessins/encres, quand on connaît quelques livres de ces auteurs. Ça leur ressemble, c'est... stupéfiant.
    Peut-on voir ces oeuvres picturales (euh... surtout celles de Grass) ailleurs qu'à ce musée ?

    • Pierre Haski
      Pierre Haski répond à Hélène Crié-Wiesner
      Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
      • Posté à 17h21 le 20/10/2009
        éditeur
      • Journaliste
        Cofondateur

      Merci Hélène, On peut les voir dans des livres, celles de Gao (qui ont l'air de moins t'emballer...) dans un catalogue séparé lié à cette expo, et celles de Grass dans des livres, au moins la série sur le siècle que j'ai vu à la librairie du musée...

  • yannibernatus
    yannibernatus
    Au chômage.
    • Posté à 11h09 le 21/10/2009
    • Internaute
      Au chômage.

    Bien le bonjour Pierre,
    Une vieille petite connaissance dont vous vous souvenez peut-être : Hibernatus.

    L » épure des encres de Gao Xingjian, leur impression de frugalité contraste follement avec l'art chinois contemporain. le gap est intéressant je trouve...
    Ils me font penser ausi au roman La route de Cormack Mc Carthy...

    • Pierre Haski
      Pierre Haski répond à yannibernatus
      Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
      • Posté à 17h42 le 21/10/2009
        éditeur
      • Journaliste
        Cofondateur

      Bonjour Hibernatus ! Le retour ? ...

      C'est vrai que la « confrontation » avec l'art contemporain chinois serait intéressante, et Gao en sortirait sans doute vainqueur !

      Au plaisir...

      Pierre

  • riverain06
    • Posté à 23h35 le 21/10/2009

    Merci pour ce bel article et pour toutes ces belles personnes : les artistes et le mécène dont il est question.
    Cela me conforte dans l'idée que l'art quand il atteint son summum excède et déborde les matières et les genres. Miles Davis poursuit la part ineffable de la musique dans la peinture, et voila dans un chassé-croisé éloquent à fond les basses Basquiat peignant casque de walkman toujours vissé sur les oreilles ; , Hugo, Lynch, Rimbaud et et ses esquisses, la féconde confusion créative trace clinique de synesthésies bienfaisantes.

  • alberte
    • Posté à 17h23 le 22/10/2009

    merci à¨Pierre Hski pour ce magnifique reportage qui au milieu de toutes les turpitudes et les horreurs dont nous sommes abreuvés, nous donne de l » espoir. Et merci pour ces très belles reproductions de peintures qui résument le siècle passé et merci à ces deux grands artistes.