26/09/2009 à 09h31

Bi Feiyu et l'amour au temps de la Révolution culturelle

Bertrand Mialaret | Mychinesebooks.com


Bi Feiyu à Nankin, 2004 (P.Haski/Rue89)

Le pouvoir et la domination sont l'un des thèmes essentiels de l'œuvre de Bi Feiyu, romancier très connu en Chine et dont la notoriété grandit en Occident. Deux livres aux Etats Unis, cinq en France ; « La Plaine », son dernier roman vient d'être traduit par Claude Payen et publié par Philippe Picquier.

« La Plaine » ou la vie dans le village de la famille Wang


cat_1248170884_1-1.jpg

Les héros de ce livre sont deux jeunes « envoyés à la campagne » pendant la Révolution culturelle » et un lycéen Duan Fang de retour au village. Une seule chance de se sortir de cette condition de paysan, s'engager dans l'armée. Mais il faut pour cela le soutien de Wu Manling, la secrétaire du Parti, qui, amoureuse de Duan Fang, donnera la préférence à un autre candidat. Repoussée par Duan Fang, Wu Manling sombre dans la folie.

Les amours de nos héros sont pour l'auteur l'occasion d'une galerie de portraits souvent intéressants : le « droitier », fervent marxiste, monsieur Hu ; Vieux Harpon qui est hanté par le fantôme d'un propriétaire terrien assassiné dont il occupe la maison ; l'infirmier (« médecin aux pieds nus ») Xinlong qui pour son malheur fabrique des sodas ; Vieux Chameau isolé dans sa porcherie...

La Révolution culturelle n'est guère présente et les quelques scènes « politiques » du roman sont loin des descriptions de « Brothers » de Yu Hua. Le style de certains passages surprend ; ils sont dans la tonalité de la littérature maoïste de l'époque mais s'agit-il d'une satire ? Ce n'est pas un paysan comme Mo Yan ; on le constate dans ses descriptions de la campagne, des cultures et des récoltes : on ne sent pas le riz pousser...

Bi Feiyu a douze ans en 1976 à la mort de Mao Zedong, il fait ses études à l'Ecole normale. Professeur, il devient ensuite journaliste et éditeur d'un magazine littéraire de Nankin, ville où il réside.

Le prix Lu Xun pour de courts romans

Il obtient à deux reprises le prestigieux prix littéraire Lu Xun (du nom du grand écrivain et essayiste des années 1930) pour ses nouvelles ; celles qui ont été publiées en France, sont de très grande qualité.

« De la barbe à papa un jour de pluie » (traduit par Isabelle Rabut, Actes Sud 2004) est un texte superbe. Son ami le plus proche nous conte l'enfance de Hongdou, un enfant sensible et musicien, fils d'un héros de la guerre de Corée devenu alcoolique.

En 1979, la Chine envahit pendant quelque mois le Nord du Vietnam. L'intervention militaire du Vietnam au Cambodge vient en effet de renverser Pol Pot, l'ami de la Chine. Ce fiasco militaire signera aussi la déchéance de Hongdou qui a dû s'engager et combattre et qui n'a pu supporter cette épreuve.

Un roman dense et concis contre la folie de la guerre et un plaidoyer en faveur de ceux qui veulent sortir des sentiers balisés.

« L'Opéra de la Lune » (traduit par C. Payen. Ph. Picquier 2003) est un beau roman sur l'Opéra de Pékin et sur son déclin, sur le poids de l'argent dans la société actuelle et sur ses relations difficiles avec les productions culturelles.

L'opéra « Chang'e Vole vers la Lune » reprend une légende classique et fut créé par le grand Mei Lanfang en 1915. Cet opéra fut plus tard interdit et ne fit pas partie des huit « opéras révolutionnaires » seuls sur scène pendant la Révolution Culturelle.

L'héroïne du roman, Xiao Yangqiu, triomphe dans le rôle de Chang'e en 1979 et près de vingt ans plus tard, un ancien admirateur, enrichi, veut la faire remonter sur scène. Son âge et son élève préférée vont transformer ce retour en cauchemar.

« Trois Sœurs » (traduit par C. Payen- P. Picquier 2004) rassemble trois nouvelles qui furent écrite séparément. L'histoire de Yumi et de Yuxiu, se déroule pendant l'année 1971 et celle de Yuyang dans une université dix ans plus tard.

Comme l'indique Bi Feiyu dans sa préface,

« chaque Chinois est possédé par le démon de la “domination des autres”. C'est devenu le rêve essentiel de tout un chacun. Ce démon ne s'attaque pas seulement aux puissants, il s'attache également aux gens du commun. »

L'auteur ne s'oppose pas au pouvoir mais « à la concentration du pouvoir (qui) s'illustre dans le pillage ».

Les trois sœurs font tout pour changer le cours de leur destin et, avec détermination, essaient d'établir leur pouvoir sur leur propre corps et sur le monde qui les entoure.

« Les Triades de Shanghaï » (traduit par C. Payen, Ph. Piquier, 2007) est un roman ou plutôt le scénario d'un film à succès, écrit avec le réalisateur Zhang Yimou. Ce texte est très inspiré de « Shanghaï Triad », un livre de Li Xiao, le fils du grand romancier Pa Kin.

Bijou, maitresse du patron d'une triade, tente de consolider son pouvoir sous les yeux de son serviteur, un adolescent introduit par son oncle dans l'univers de la mafia. Bijou, dans le film, est interprétée par la star Gong Li ; beaucoup de talents réunis pour un résultat un peu décevant.

En 2008, son roman « Massage », (non traduit) est un succès : la vie et le portrait d'une douzaine de masseurs aveugles de la ville de Nankin. Comment peut-on être aveugle en Chine aujourd'hui mais surtout en quoi cette infirmité crée des sensations, des réactions bien différentes. On reste là encore dans le thème du pouvoir et de la norme sociale...

La Plaine - par Bi Feiyu - traduit par Claude Payen - ed. Philippe Picquier - 2009 - 475 p., 21,50€.

  • 3196 visites
  • 8 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • chengyang
    • Posté à 12h58 le 26/09/2009

    L'auteur ne s'oppose pas au pouvoir mais « à la concentration du pouvoir (qui) s'illustre dans le pillage », dîtes-vous.

    Bien, mais alors, faut-il comprendre que, dans votre esprit, un écrivain chinois pour mériter le « statut » envié d'artiste reconnu internationalement, se doive forcément d'être un « opposant » au régime ? N'y a-t-il pas là une forme de stalinisme à l'envers, car, de la même manière que Staline, en son temps, demandait aux artistes d'être « utiles » socialement et politiquement, il faudrait de nos jours chercher un « message » politique (bien évidemment « correct » à nos yeux d'Occidentaux...) dans chacune des oeuvres des artistes contemporains chinois ?

    On sent bien que vous hésitez un peu à coller l'étiquette de « collaborateur » à Bi Feiyu, comme si écrire en Chine populaire, sans critiquer explicitement le régime, revenait à « collaborer » avec lui.

    • Bertrand Mialaret
      Bertrand Mialaret répond à chengyang
      Auteur(e) de l'article Mychinesebooks.com
      • Posté à 14h14 le 26/09/2009
      • Internaute
        Mychinesebooks.com

      La phrase sur la concentration du pouvoir est de Bi Feiyu, je me borne à le citer.
      Vous me prétez des intentions qui ne sont certainement pas les miennes et je ne colle pas d'étiquettes, c'est à l'opposé de ce que j'essaye de faire.
      Un écrivain ne doit pas être un opposant au régime chinois pour être un bon écrivain, cela n'a pas de sens. Je n'accepte pas la position d'éxilés comme Ma Jian qui semble considérer que tous les écrivains en Chine sont des « collabos “.
      Ce qui me parait essentiel c'est qu'un écrivain garde une bonne indépendance d'esprit et la possibilité de s'exprimer. Les écrivains chinois ont un talent admirable pour jouer avec les limites posées par la censure ; mais celle - ci existe bel et bien même si elle est très différente de ce qu'elle était dans le passé .
      De plus, la Chine n'a certes pas le monopole de la censure ; je me souviens d'un écrivain chinois stupéfait d'avoir été fermement incité par son éditeur américain à couper une scène d'avortement pour que le livre puisse sortir aux Etats Unis sans s'attirer les foudres de certains groupes de ‘fondamentalistes’ !

      • chengyang
        • Posté à 14h25 le 26/09/2009

        Je vous remercie d'avoir bien voulu lever l'ambiguïté contenue dans la formulation de cette proposition (« L'auteur ne s'oppose pas au pouvoir... ») et d'avoir apporté ces précisions utiles.

         
        • Pierre Haski
          Pierre Haski répond à chengyang
          Cofondateur Rue89
          • Posté à 17h40 le 26/09/2009
            éditeur
          • Journaliste
            Cofondateur

          Chengyang,

          je crains que le stalinisme soit plutôt de votre côté, à vouloir dénicher la moindre arrière pensée dans la moindre phrase qui pourrait éventuellement laisser entendre une critique du régime chinois. Visiblement vous ne connaissez pas Bi Feiyu : vous remettriez cette phrase en perspective si vous saviez qu'il est né et a grandi dans un village parce que son père avait été étiquetté « droitier » sous Mao et envoyé en punition là-bas. Ca forme le caractère.

          • chengyang
            chengyang répond à Pierre Haski
            • Posté à 19h56 le 26/09/2009

            Mais, où avez vous lu que j'accusais Mialaret de critiquer le régime chinois, nom d'une pipe ? ! Je voulais connaître le fond de sa pensée sur la question de la responsabilité d'un écrivain comme Bi Feiyu en Chine contemporaine (doit-il être considéré comme un « collabo » du régime ou non ? ) ; j'ai obtenu ma réponse et je crois l'en avoir remercié (ce qui, vous en conviendrez, est une réaction typiquement « stalinienne »...). En fin de compte, ne seriez-vous pas en train de me reprocher mon exigence ?

            N'avez vous pas lu, non plus, les commentaires où je me suis évertué à faire comprendre le fait que nombre des gens au pouvoir actuellement en Chine sont des fils ou des filles des anciens « droitiers », dont vous parlez maintenant, ou tout du moins sont leurs héritiers politiques ? !

            Je constate - assez tristement - qu'à chaque fois que l'on ouvre sa gueule ici, on passe, soit pour un suppôt du régime de Pékin, soit pour un « stalinien » ; vraiment, quelle curieuse conception de la démocratie et du débat d'idée est-ce là (surtout venant de vous) ! Je crains que ce ne soit une dictature d'une autre espèce qui règne ici, celle de la bien-pensance et de la pensée unique.

            ps : au fait, des nouvelles de Wang Lequan que vous avez si légèrement « démissionné » ?

            • Pierre Haski
              Pierre Haski répond à chengyang
              Cofondateur Rue89
              • Posté à 20h16 le 26/09/2009
                éditeur
              • Journaliste
                Cofondateur

              Wang Lequan va sûrement conserver son poste vu l'harmonie qui règne dans cette province.

              • chengyang
                chengyang répond à Pierre Haski
                • Posté à 22h12 le 26/09/2009

                Vous vous en tirez par une pirouette, mais ne répondez pas sur le fond. No comment.

        4 autres commentaires
  • TienTien
    TienTien
    très très sceptique...
    • Posté à 17h00 le 26/09/2009
    • Internaute
      très très sceptique...

    Merci pour cet article qui m'a permis de connaître cet écrivain.
    J'ai hâte d'acheter les livres que vous mentionnez.