Un événement, la traduction du premier roman de Lao She

Lao She, « suicidé » par les Gardes Rouges pendant la Révolution Culturelle en 1966, est probablement le plus grand écrivain chinois du siècle et un personnage de grande qualité humaine. L'essentiel de son œuvre était disponible en Français, et en particulier son célèbre fresque pékinoise « Quatre générations sous un même toît », mais pas « La Philosophie de Lao Zhang », un premier roman plein d'humour qui vient d'être traduit. Retour sur un écrivain majeur du XX° siècle chinois.

Un écrivain mandchou et chrétien

En août 1900, les armées européennes donnent l'assaut à la Cité Interdite de Pékin ; parmi les victimes, un garde mandchou, le père de celui qui prendra le nom de Lao She et qui n'avait alors que 18 mois. Une famille de huit enfants qui survécut dans les difficultés, avec les ménages et les lessives d'une mère illettrée. Un oncle, qui deviendra moine, finance sa scolarité qui est poursuivie à l'Ecole Normale dont il sort instituteur à dix neuf ans.

Il est Mandchou et Pékinois. A l'époque, Pékin est peuplé pour un tiers de Mandchous qui survivent péniblement à la chute de la dynastie mandchoue des Qing et à l'abolition de leurs privilèges en 1907. Le petit peuple mandchou, policiers, prostituées, tireurs de pousse, vit mal et subit l'hostilité des Han.

Beaucoup plus tard, après 1949, Lao She représentera les Mandchous à l'Assemblée du Peuple. Il épousera une enseignante mandchoue et se livrera toute sa vie à nombre de petites passions pékinoises : chrysanthèmes dans la cour de sa maison, amour des chats et des enfants, jeux et blagues avec les amis dans les maisons de thé. Pékin est le personnage essentiel de son œuvre.

En 1922, il est baptisé et habite même dans une église où il assure le catéchisme. Pratiquant, la foi est pour lui une affaire personnelle. Peu attiré par les institutions chrétiennes, il souhaite une église gérée par les Chinois et non par les missionnaires occidentaux.

Un professeur d'Anglais à Pékin le recommande pour un poste à l'Ecole d'Etudes Orientales de l'Université de Londres, il y part à l'été 1924.

Un romancier ouvert sur le monde

A la différence de beaucoup d'écrivains d'aujourd'hui, l'ouverture sur le monde, les voyages, les langues étrangères, tout cela faisait partie, dans cette génération, du métier de romancier.

Comme le rapporte son biographe Britt Towery, il vit à Londres avec un co-locataire anglais, admire le légalisme et le sens des responsabilités des Anglais mais déteste leur arrogance, le climat et la nourriture. Un cadre dont il s'est servi pour un bon roman « Messieurs Ma Père et Fils » (P. Picquier, 2000).

Le roman anglais et Charles Dickens influencent son premier livre « La Philosophie de Lao Zhang », publié par épisodes en 1926 dans une revue de Shanghaï.

« Sans modestie, j'ai nommé mon livre “ Philosophie… ”, maintenant, je me connais mieux , si j'excelle en quelque chose, ce n'est certes pas dans le domaine de la pensée . Mes émotions commandent constamment à ma raison ».

La où il excelle, c'est dans l'humour, dans la description des personnages et des situations burlesques.

Lao Zhang est un usurier sans scrupules qui pour amasser est prêt à vendre de l'opium juste à côté de l'école qu'il dirige. En étranglant des débiteurs, il cherche à procurer à un partenaire et à lui-même comme concubines deux jeunes filles dont un naïf et un idéaliste sont amoureux.

Indépendamment de l'agrément de sa lecture, ce livre annonce la plupart des thèmes abordés par Lao She, qu'il s'agisse de la situation des petites gens, des femmes vendues ou battues ou de l'importance de l'éducation pour le futur du pays. Il souffre du mépris des étrangers pour ses compatriotes. La corruption des fonctionnaires l'indigne :

« Lao Zhang, il faut que tu rentres dans l'administration. Si on possède l'argent sans détenir le pouvoir, on est comme un buffle à trois pattes, on ne tient pas debout ».

Il critique les intellectuels, les idéalistes comme Li Ying, membre de l'Armée du Salut, mais qui ne sait affronter les problèmes de sa vie et abandonne sa bien aimée. Seul le tireur de pousse, Zhao Si, un Mandchou probablement, cherche avant tout à aider autrui ; un modèle.

Lao She jugera sévèrement ses premiers romans. Certes la construction est lâche et l'on sent les contraintes des épisodes. Parfois, le récit est trop chargé et les dialogues trop longs mais l'humour rachète tout et l'on sait gré au traducteur Claude Payen et aux Editions Philippe Picquier de nous avoir offert ces dernières années la traduction de trois romans et de nombreuses nouvelles.

Après cinq ans en Angleterre, c'est le retour à Pékin via la France, l'Allemagne et l'Italie et surtout un séjour d'enseignant de six mois à Singapour où il écrit une adorable pièce de théâtre pour enfants (« L'Anniversaire de Xiao Po »).

Nationalisme et résistance

La Chine a beaucoup changé, la confrontation avec les Japonais se précise. Les seigneurs de la guerre, les luttes entre Nationalistes et Communistes affaiblissent le pays. Lao She publie alors une satire vigoureuse « La Cité des Chats », son seul roman directement politique.

Il est professeur dans le Shandong et se marie avec une diplômée de l'université. Son métier de professeur ne lui convient guère, il cherche à Shanghaï une vie d'écrivain à plein temps. Mais Shanghaï est une ville trop internationale et la situation de l'édition incertaine, il préfère retourner dans le Shandong pour enseigner. Il publie alors avec succès un grand nombre de nouvelles (dont une partie est regroupée dans « L'Homme qui ne Mentait Jamais », P. Picquier 2003 et « Gens de Pékin »).

maison de Lao She (B.Mialaret)

En 1936, la parution du « Pousse Pousse » lui permet de se consacrer à son travail d'écriture. Ce roman sérieux et très construit, est un livre contre le féodalisme. Pour survivre , il faut s'unir. C'est vrai pour le héros du livre mais aussi pour le pays envahi par les Japonais, qui notamment à Nankin massacrent les populations civiles.

Lao She lance la revue « Résister » qui se sert de la littérature populaire pour de la propagande anti japonaise. Il suit le gouvernement nationaliste à Chongqing, dans le Sichuan, où il restera huit ans séparé de sa famille. Président de l'Association des Ecrivains et Artistes Résistants, il écrit sept pièces de théâtre (dont certaines ont été traduites, Editions You Feng , 2005). Il tente d'adapter les conventions du théâtre parlé à l'européenne. Tout cela est nouveau en Chine et Lao She souligne lui-même le manque de ressort théâtral de ces pièces et son expérience limitée.

La Chine nouvelle

En 1946, il est invité aux Etats Unis pour une série de conférences. Il y restera trois ans et ne rentrera qu'après la victoire communiste en octobre 1949. Il travaille sur la troisième partie de son grand roman « Quatre Générations Sous Un Même Toit », un grand livre sur la vie à Pékin pendant l'occupation japonaise.

Il soutient la nouvelle Chine enfin débarrassée de la domination étrangère et des féodalités. Plus nationaliste que révolutionnaire, il devient un personnage officiel, député et vice président de la Fédération des Ecrivains et des Artistes. Il n'écrira plus de romans sinon les premiers chapitres très réussis d'une autobiographie « L'Enfant du Nouvel An » qui ne sera publiée qu'après sa mort.

Certaines de ses pièces de théâtre et notamment « La Maison de Thé », sont contestées en raison de l'absence d'engagement politique. Mais ne critiquant pas le Parti Communiste, il n'est pas classé « droitier ». La municipalité de Pékin l'a même nommé « Artiste du Peuple », ce qui n'empêcha pas un groupe de Gardes Rouges de le mettre en accusation, de saccager sa maison et de le « suicider » au bord du lac Taiping.

Une appréciation en guise de conclusion de JMG Le Clezio dans sa préface à « Quatre Générations… » en 1996 :

« Lao She est un écrivain moderne, l'un de ceux qui a exprimé avec le plus de force et de sincérité la nécessité de la révolution chinoise et de la rencontre entre l'Orient et l'Occident. La rencontre de la fantaisie et du foisonnement romanesque traditionnel chinois et du réalisme et de la psychologie inventés par le roman européen au dix neuvième siècle ».

« La Philosophie de Lao Zhang », traduit par Claude Payen ; Editions Philippe Picquier, 280 pages, 19 €.

photo : la maison de Lao She à Pékin (B. Mialaret)

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Portrait de daniel

De daniel

08H10 | 04/09/2009 | Permalien

Merci pour ce rappel sur ce grand écrivain, mais il me semble important de signaler qu'il se destinait à devenir médecin et qu'il a fait des études au Japon.
Il a renoncé à ces études car il considérait inutile de soigner le corps si l'esprit était malade. Son écriture est donc pleinement engagée.

Portrait de GanLanShu

à daniel Portrait de daniel De GanLanShu

shodavid.blog.lemonde.fr | 11H23 | 04/09/2009 | Permalien

Vous ne seriez pas en train de parler de Lu Xun ?

Portrait de daniel

à GanLanShu Portrait de GanLanShu De daniel

11H33 | 04/09/2009 | Permalien

Ah oui, ! je me gourre totalement ! ! ! !
milles excuses !

Portrait de chengyang

De chengyang

22H14 | 04/09/2009 | Permalien

« La municipalité de Pékin l'a même nommé “ Artiste du Peuple ”, ce qui n'empêcha pas un groupe de Gardes Rouges de le mettre en accusation. »

Il y a là un contresens sur la Révolution culturelle. A l'origine de celle-ci, il y a l'éviction de Mao au début des années 1960 suite aux conséquences dramatiques de sa politique économique (échec du Grand bond en avant) ; Mao fut contraint de quitter son poste de président de la RPC et Liu Shaoqi désigné comme son successeur. En 1966, Mao lança la Révolution culturelle, afin de revenir au pouvoir, en s'appuyant sur la jeunesse du pays et en attaquant les élites du pays alors en poste, car Mao considérait que le principal obstacle au socialisme était l'affaiblissement de l'esprit révolutionnaire, en particulier chez les cadres du parti communiste (des « droitiers » et des « révisionnistes vendus à l'URSS » selon sa terminologie).

C'est donc JUSTEMENT parce qu'il était un artiste reconnu et honoré par le régime que Laoshe fut « suicidé » par les jeunes Gardes rouges manipulés par Mao !

Portrait de Bertrand Mialaret

à chengyang Portrait de chengyang De Bertrand Mialaret (auteur)

Consultant à Paris | 02H01 | 05/09/2009 | Permalien

D'accord avec vous, ma formulation n'est pas assez précise.
De plus,ce qui est un peu surprenant, c'est que la protection de Zhou Enlai lui ait manqué . Ils se connaissaient bien depuis leur sejour commun à Chongqing où Zhou Enlai était l'ambassadeur des Communistes auprès du gouvernement Nationaliste.
Zhou Enlai l'avait aidé à plusieurs reprises mais bien sur les capacités d'intervention de ce dernier au cours de cette période étaient plus limitées.

Portrait de Ming_xuan

à Bertrand Mialaret Portrait de Bertrand Mialaret De Ming_xuan

Traducteur spécialisé | 04H07 | 05/09/2009 | Permalien

Les circonstances des la mort de Lao She ne sont pas si claires que cela, pour certains il aurait vraiment mis fin a ses jours apres avoir ete battu par des gardes rouges, ne supportant pas cette humiliation. L'aide de Zhou Enlai aux intellectuels impliquait de se faire interner dans un hopital psychiatrique pour echapper aux persecutions, j'imagine pour ma part Lao She a l'image du personnage du vieux Qian dans Quatre generations sous un meme toit, c'est-a-dire comme un homme de principe et surtout pas un planque. Qui sait ce qui s'est vraiment passe ce jour-la…
Merci en tout cas d'avoir signale cette traduction, c'est toujours un plaisir de pouvoir lire Lao She. Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, jetez-vous dessus ! Voila un auteur qui ecrit comme on peint un tableau et qui, details apres details, fait vivre tout un univers, sans oublier comme l'auteur a raison de le preciser de vous faire eclater de rire a l'occasion (certes peut-etre pas dans 4 generations…).

Portrait de chengyang

à Bertrand Mialaret Portrait de Bertrand Mialaret De chengyang

12H27 | 05/09/2009 | Permalien

En effet, Zhou Enlai pendant la « Révocul » a fait office de « pompier volant » parant au plus pressé et intervenant pour éteindre certains des feux allumés par Mao (protection des principaux monuments du pays, sauvegarde de reliques au Tibet …). Peut-être fut-il pris au dépourvu par l'attaque des gardes rouges contre Laoshe ?

Comme je l'ai signalé dans un post précédent, aujourd'hui Zhou Enlai a les faveurs des dirigeants du régime que. J'en veux pour preuve l'exposition, que l'on peut voir à Shanghai (dans l'ancienne concession française), à l'endroit où fut fondé le pcc en juillet 1921, exposition dont il est justement la vedette.

Puisque vous avez commenté le dernier ouvrage de Mo Yan ici même, n'y a-t-il pas une sorte de cousinage entre cet écrivain contemporain et Laoshe ?

Portrait de Bertrand Mialaret

à chengyang Portrait de chengyang De Bertrand Mialaret (auteur)

Consultant à Paris | 16H13 | 05/09/2009 | Permalien

Un cousinage entre Mo Yan et Lao She au dela d'époques et de personnalités différentes, pourquoi pas !
Ils sont cousins par le talent, mais aussi par leur volonté de faire leur métier d'écrivain le mieux possible en se renouvelant et en respectant leur public. Dans ce qui est traduit (et c'est une part considérable), quels sont les livres dont on peut se dire « j'aurai du lire autre chose » ? Peut être « Les Treize Pas » pour Mo Yan et « La Cité des Chats “ pour Lao She et c'est tout !
De plus ces deux auteurs sont exigeants et honnêtes vis à vis de leur pays, de son évolution, de son image. Lao She a été plus ‘engagé’ politiquement, l'époque le voulait ; Mo Yan a une vision plus vaste, plus critique des problèmes sociaux et politiques de son époque. Enfin les deux ont le sens de l'Histoire, qu'il s'agisse des ‘Quatre Générations…’ du ‘ Clan du Sorgho’ ou du ‘Supplice du Santal’.
Mais s'ils sont tous deux des enfants qui ont beaucoup souffert, l'un est Pékinois, un urbain et l'autre un paysan du Shandong et cela est central dans leur oeuvre. De plus Lao She est plus ‘international’, ayant vécu assez longtemps à l'étranger.
L'un est Mandchou, très cultivé et vivant avec une femme écrivain puis peintre. L'autre se dépeint comme un bouffon un peu frustre, qu'il n'est de toute évidence pas ! L'un excelle dans l'humour, l'autre dans les épopées rabelaisiennes…
Tout cela est partiel et très schématique , mais l'un et l'autre sont des écrivains que l'on ‘fréquente’ avec bonheur.

Portrait de chengyang

à Bertrand Mialaret Portrait de Bertrand Mialaret De chengyang

11H06 | 06/09/2009 | Permalien

En effet on trouve chez les 2 écrivains le même amour (ou la même tendresse ? ) pour la nation chinoise avec en même temps un regard acerbe (voire très vache ! ) sur leurs contemporains.
Même si, comme vous le soulignez, les époques, les destins et les parcours, sont totalement différents, on ne peut s'empêcher de reconnaître sous leur plume des « invariants » de la culture chinoise, comme par exemple l'importance du fonctionnaire (la Chine en effet précède la France dans l'invention de la fonction publique…) : ainsi, la description de la visite de l'inspecteur dans la classe de Lao Zhang est un pur chef d'oeuvre !

Portrait de GWERN

De GWERN

Ex militant du vaste mouvement des ... | 20H27 | 05/09/2009 | Permalien

J'ai lu un seul livre de cet écrivain : « 4 générations sous le même toit. »
Vraiment très fort et pourtant une impression quand de « fluidite » , de « facilité » dans l'écriture !
On va faire un effort pour en découvrir un autre ; peut-être celui dont vous parlez !

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