14/08/2009 à 12h32

Chine : 16 ans après, la censure autorise un roman jugé porno

Bertrand Mialaret | Mychinesebooks.com


Jia Pingwa chez lui à Xi’An en 2001 (P.Haski/Rue89)

Jia Pingwa est un des écrivains préférés du public chinois. Il a reçu, il y a quelques mois, le prix littéraire le plus prestigieux, le prix Mao Dun. Mais ce qui crée l’événement en plein mois d’août, c’est la publication d’un de ses romans, « La Capitale déchue », interdit pour pornographie en 1993. Le roman avait, en son temps, obtenu le prix Fémina étranger en France.

Pour plusieurs universitaires, tels Gérémie Barmé et Rong Cai, le marketing du livre, à l’époque de sa première sortie, est un cas d’école, avec des articles de presse le comparant au chef d’œuvre de la littérature chinoise « Le Rêve dans le pavillon rouge », ou à un classique de la littérature érotique du XVIe siècle le « Jin Ping Mei ».

L’attention est focalisée sur l’auteur qui aurait touché un million de yuan (100 000 euros) d’avance sur droits, un chiffre astronomique pour l’époque. Quelque mois plus tard, une erreur d’interprétation était corrigée, qui ramenait le chiffre à la moitié !

« La Capitale déchue » fut publiée par épisodes dans une revue littéraire. Le premier tirage du livre est tellement important qu’il est partagé entre deux imprimeurs. Puis l’éditeur revend les droits à plusieurs confrères. Au total, ce livre de 500 pages, vendu l’équivalent d’1,50 euro, sera tiré à plus d’un million d’exemplaires car les rumeurs d’interdiction accélèrent les ventes.

Jia Pingwa a une collection de 60 éditions pirates, et la diffusion a atteint probablement 10 millions d’exemplaires. Certains éditeurs ont dupliqué la seule couverture du livre qui leur sert à couvrir des livres pornographiques.

Jia Pingwa n’est certainement pas l’auteur d’un livre « jaune »


JDM090731feidunews.jpg

Pourquoi un tel succès ? Le sexe fait vendre, surtout au sortir d’une période maoïste incroyablement prude. Le livre devient une sorte de manuel d’éducation sexuelle pour les jeunes générations.

Mais ce que les lecteurs ont aussi retenu, ce sont les encadrés « ici l’auteur s’est censuré », ajoutés après un début de description aguichant et qui précisent le nombre de caractères retirés. Simple, mais cela stimule l’imagination.

Le livre nous conte les aventures d’un écrivain à succès, Zhang Zhide, confronté à une action en justice menée par une ancienne collègue après la révélation d’une liaison supposée. Les escapades sexuelles de l’auteur se termineront par un procès perdu.

Les personnages sont des peintres, des calligraphes, des directeurs de troupe, des « travailleurs intellectuels », mais surtout des ratés et des escrocs. Zhang Zhide, écrivain idolâtré à Xi’an, n’écrit plus que des publi-reportages bien rémunérés.

La controverse est de grande ampleur. Certains trouvent que le lancement du livre est indigne et son contenu vulgaire alors que Jia a la réputation d’un écrivain de qualité.

D’autres se félicitent d’un débat qui relance l’intérêt pour la littérature et soulignent que Jia, avec un cursus politique impeccable, n’est certainement pas l’auteur d’un livre « jaune », un livre pornographique.

On en revient à une adoration pour les pieds bandés du passé

Pour Jia, c’est son premier livre sur une ville, sur Xi’an, capitale de sa province natale. Sa vision d’une ville et d’une civilisation décadente aurait pu être politiquement explosive, la presse n’a retenu que les passages croustillants.

Que des membres de l’intelligentsia se conduisent de manière méprisable a pu choquer. Mais la perte d’autorité morale de l’intellectuel à l’époque est une réalité. Il n’a plus un rôle de porte parole.

Cette marginalisation ne peut être compensée par un discours démodé sur les femmes considérées comme simples objets sexuels. On en revient à une vision traditionnelle et même à une adoration pour les pieds bandés du passé.

L’interdiction n’est annoncée qu’a la fin de l’année 1993 alors que le livre connaît un succès exceptionnel. Il ne pouvait en être autrement car les campagnes du parti communiste contre la pornographie : « Supprimez les Produits Jaunes », sont un échec malgré le retentissement de celle qui fut lancée à Pékin, un mois à peine après les massacres de la place Tian’anmen.

Après l’interdiction, les éditions pirates se multiplient, les exemplaires « officiels » sont saisis et l’éditeur est condamné à de lourdes amendes. Mais Jia Pingwa n’est pas poursuivi par la justice mais par sa femme, qui demande le divorce après, dit-on, la lecture du manuscrit.

Les paysans de Shengzhou sont les héros de ses romans

Jia Pingwa est né en 1952, à 250 kilomètres de la ville de Xi’an. Cette terre natale de Shangzhou est fort importante dans son œuvre, au même titre que Gaomi pour Mo Yan ou le Hunan pour Shen Congwen. C’est là où sont ses racines même si maintenant il vit à Xi’an.

Ses études sont interrompues par la Révolution culturelle et il est « envoyé à la campagne » pour cinq ans. En 1978, il parviendra à enter à l’université et commence à écrire. Il sera pendant huit ans éditeur dans une revue littéraire du Shaanxi.

Les paysans de Shengzhou sont les héros de ses nombreux romans et nouvelles. Comme Mo Yan, ce qu’il aime le plus c’est raconter. Les thèmes abordés sont souvent plus importants que l’intrigue et il veut surtout se dégager tant des concepts politiques que des techniques littéraires occidentales, parfois copiées sans grand succès par d’autres écrivains.

Deux romans « paysans » ont été publiés en Français en 1990 par Les éditions de Pékin. Un recueil de nouvelles a suivi chez Stock en 1995 : « Le Porteur De Jeunes Mariées ».

Après « La Capitale déchue », un roman intéressant « Le Village Englouti » (Stock, 2000) : un village proche de Xi’an tente de résister à l’urbanisation, mais corruption et promoteurs créent un rapport de forces trop inégal.

Depuis, plus rien en Français, mais on peut lire en anglais une de ses œuvres majeures « Turbulence », traduit par Howard Goldblatt (1991).

Des passages de « La Capitale déchue » ont été remaniés

Et pourtant il continue à écrire : six romans depuis « La Capitale Déchue ». Un grand succès, son roman « Qin Qiang » qui obtint l’an dernier le prix Mao Dun. C’est l’histoire d’un personnage un peu fou, obsédé par Bai Xue, une actrice de Qin Qiang (une forme d’opéra de la province du Shaanxi). C’est la vie des paysans sur ce plateau de loess, berceau de la nation chinoise.

En 2007, il publie « Heureux », un long roman dont les héros sont deux villageois venus chercher fortune à Xi’an et sont devenus chiffonniers. Le héros est inspiré par un camarade d’école de Jia, un livreur de charbon. Un film a été tourné et le roman a connu une fois de plus un grand succès.

Seize ans après, à Xi’an, Jia Pingwa dédicacera les exemplaires de la nouvelle édition de « La Capitale Déchue ». Il semble que le livre soit toujours interdit mais l’éditeur indique qu’il a été remanié, ce qui ne parait pas exact, même si les encadrés sont remplacés par des guillemets.

Le livre est vendu en boîtier avec deux autres gros romans (« Turbulence » et « Qin Qiang ») pour 13 €. Les temps ont changé, les censeurs aussi. On ne s’attend ni à des polémiques ni à un succès spectaculaire.

Les trois livres de Jia Pingwa publiés en France :

  • Le Porteur de jeunes mariées récits - éd. Stock - 1998.
  • La Capitale déchue, trad. de Geneviève Imbot-Bichet - éd. Livre de Poche n° 14614 ou Stock poche (2004) - 860 p. - 12€.
  • Le Village englouti, trad. de Geneviève Imbot-Bichet - éd. Stock - 2000.
  • 10507 visites
  • 9 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Vincent Mespoulet
    Vincent Mespoulet
    Enseignant
    • Posté à 14h27 le 14/08/2009
    • Expert 64418
      Enseignant

    Je suis très content pour Jia Pingwa, mais l’arbre ne doit pas masquer la forêt... Sur l’école hors les murs Lien où je travaille beaucoup avec des enseignants chinois, je me heurte à de nombreux problèmes de censure...
    Par exemple nous avons publié en chinois et anglais (avec son chinois d’une amie chinoise) un poème de Liu Hongbin (Lien). Liu Hongbin m’a écrit par la poste récemment du Texas pour remercier le réseau. On a bien d’autres ressources chinoises, notamment autour du film de John Woo « Red Cliff » : A vous de les chercher et découvrir !
    Nous donnons gratuitement des cours de chinois en ligne, par exemple, un extrait résumé :

    Lien

    Or depuis quelques mois, le gouvernement chinois a coupé l’accès aux réseaux sociaux type Ning, comme évidemment à YouTube et d’autres ressources...
    Du coup, mes collègues chinois ne peuvent plus participer normalement à la diffusion de la culture chinoise ici ou ailleurs. Mais ce matin justement, je discutai sur Skype avec une collègue de Guangdong et un autre de Wuhei (qui est LE grand pionnier du e.learning en Chine), que j’invite régulièrement dans ma classe réelle via ma classe virtuelle, et on est en train de mettre des passerelles différentes pour continuer à échanger :)

    • Bertrand Mialaret
      Bertrand Mialaret répond à Vincent Mespoulet
      Auteur(e) de l'article Mychinesebooks.com
      • Posté à 14h43 le 14/08/2009
      • Internaute 16700
        Mychinesebooks.com

      Merci de votre message. Loin de moi l’idée d’ un allègement significatif de la censure, même si aujourd’hui la situation est différente de ce qu’elle était en 1993.
      Ce cas de « marketing littéraire » mais semblé intéressant, de plus c’était l’occasion de parler de Jia Pingwa qui semble oublié par les éditeurs occident

      • Pas lolo
        Pas lolo répond à Bertrand Mialaret
        fasciné
        • Posté à 18h31 le 14/08/2009
        • Internaute 29635
          fasciné

        La censure n’a pas forcément la même efficacité dans un pays où les gens se parlent.

    • Pas lolo
      Pas lolo répond à Vincent Mespoulet
      fasciné
      • Posté à 14h49 le 14/08/2009
      • Internaute 29635
        fasciné

      Admiratif, rien d’autre à dire. Comme quoi on aurait tort de désespérer de l’époque.
      Sinon je confirme, les services de videos en ligne ne sont pas la tasse de thé des autorités. J’ai pu le vérifier le mois dernier quand je cherchais des videos des émeutes à Urumqi.

      Pour l’auteur, que par ailleurs je remercie de cet article, on ne sortait pas du Maoïsme en 93. Même si on avait encore droit aux concierges d’étage dans les hotels, on était déjà loin de la camarade des BD de Lauzier.

      • Vincent Mespoulet
        Vincent Mespoulet répond à Pas lolo
        Enseignant
        • Posté à 15h00 le 14/08/2009
        • Expert 64418
          Enseignant

        Les Chinois passent par d’autres canaux plus confidentiels pour transmettre des infos discrètement, même quand elles ne sont pas politiquement sensibles. Il y a des « niches » à découvrir mais il faut avoir des contacts directs. Ou bien connaître le chinois car le web chinois est d’une richesse incroyable quand on sait interroger les moteurs de recherche chinois.

        Pour Urumqi, mais dans un registre différent, celui d’ l’ego-voyage, peut-être connais-tu cette vidéo qui avait fait son petit buzz, tant elle est originale...

         
        • Pas lolo
          Pas lolo répond à Vincent Mespoulet
          fasciné
          • Posté à 18h20 le 14/08/2009
          • Internaute 29635
            fasciné

          Non, connaissais pas mais encore une fois bluffé.
          Si le mec fait dans le ciné, vais peut être pirater un film allemand à l’avenir.
          Merci.

        1 autres commentaires
    • Bertrand Mialaret
      Bertrand Mialaret répond à Vincent Mespoulet
      Auteur(e) de l'article Mychinesebooks.com
      • Posté à 14h55 le 14/08/2009
      • Internaute 16700
        Mychinesebooks.com

      Petit problème technique après le premier § .
      Ce cas de « marketing littéraire » m’ a semblé intéressant, de plus c’était l’occasion de parler de Jia Pingwa tout à fait oublié par les éditeurs occidentaux.
      C’est un auteur très connu en Chine et lu, plutot me semble t-il, par les plus de 35 ans ; le personnage est diversement apprécié notamment du fait de positions assez réactionnaires sur le rôle des femmes.

      • Vincent Mespoulet
        Vincent Mespoulet répond à Bertrand Mialaret
        Enseignant
        • Posté à 15h09 le 14/08/2009
        • Expert 64418
          Enseignant

        c’est vrai, il y a tant d’auteurs oubliés, même dans les classiques. j’étais content cependant que Flammarion ressorte récemment le Sanguo yanyi de Luo Guanzhong (vers 1330 - vers 1400). Lire à ce sujet cette page d’introduction : Lien ... Au bas de la page les liens pour lire les chapitres 44 à 50 en chinois et en anglais que j’ai agrémentés d’images d’une édition chinoise pour enfants grâce à mes amis là-bas

  • jpouille
    jpouille
    Fils du vent
    • Posté à 16h04 le 14/08/2009
    • Internaute 31114
      Fils du vent

    Whouaa, comme ils font des progres en Chine.