L'écrivain Mo Yan, de la dictature du Parti à celle du marché

Mo Yan à Paris, le 23 juin (Pierre Haski/Rue89)

L'écrivain chinois Mo Yan passe une semaine en France pour parler de ses livres et de son nouveau roman qui sortira fin Août. Rencontre avec Rue89 -venu en force, avec Bertrand Mialaret, chroniqueur sur la littérature chinoise, et Pierre Haski qui l'avait rencontré à Pékin. Un échange rendu possible par la traductrice de nombreux livres de Mo Yan, Chantal Chen Andro.

Mo Yan a 53 ans, il est né dans un village près de Gaomi dans la province du Shandong, au sud est de Pékin.

Cette région est essentielle dans son œuvre, comme Macondo dans celle de Garcia Marquez. Jusqu'en 1995, il vivait à Gaomi où demeurent toujours son frère et son père ; il est maintenant pékinois.

Une famille de paysans, sa mère le garda au sein très tard pendant la famine du « Grand bond en avant » (1958-1961).

Il souffrira de la faim et d'isolement car il doit quitter l'école pendant la Révolution culturelle : son grand oncle ayant été propriétaire foncier, il est considéré comme un « mauvais élément ». Il garde les animaux, un buffle à poils longs ; il s'en souviendra…

Recruté dans l'armée malgré « une mauvaise origine de classe »

Il travaille dans une usine de coton et pose sa candidature pour l'armée ; il parvient à s'engager en 1976 malgré une « mauvaise origine de classe ». L'armée lui permet de se former et d'aller à l'université ; il sert dans l'unité des affaires culturelles puis comme professeur et quitte le service en 1997.

Comme d'autres écrivains ayant fait une carrière militaire (Yan Lianke ou Ha Jin aux Etats Unis), il « remercie cette organisation de lui avoir permis d'avoir du temps pour écrire ». « Pourtant, je n'ai jamais écrit sur l'armée. Peut-être un jour je mènerai un projet sur l'armée et la guerre ».

Il commence à publier en 1981 et après « Le Radis de cristal » (Philippe Picquier), c'est le succès du « Clan du Sorgho » considérablement amplifié par le film « Le Sorgho rouge » qu'en tira Zhang Yimou et qui fut primé au Festival de Berlin en 1988.

La dictature du parti et celle du marché

Mo Yan a souvent souligné que la politique est présente dans les thèmes de ses romans mais que la littérature ne doit pas avoir de responsabilité politique comme au temps de Mao Zedong ; elle est devenue plus marginale dans la société et c'est un bon signe.

« Mao avait dit la politique en premier, l'économie en second ; actuellement tout est au service de l'économie. Autrefois le peuple considérait la politique comme importante, maintenant c'est l'argent. »

Comme il l'avait précisé à Pierre Haski il y a quelques années, dans une interview publiée par Libération :

« Je suis toujours membre du Parti, et je ne veux pas le quitter pour créer un problème inutile, pourquoi de grands titres dans la presse. »

Mais avec Yan Lianke, c'est certainement l'écrivain le plus vigoureusement critique vis à vis du Parti et des responsables locaux. Son livre le plus percutant « Le Pays de l'alcool », un grand roman publié en Chine en 1993 ne fut pas inquiété. Par contre « Beaux seins, belles fesses », édité en 2001, obtint un prix, fut interdit et de nouveau publié sans coupures quelques années plus tard !

Son dernier ouvrage, « La Dure Loi du Karma », va beaucoup plus loin : les héros sont un propriétaire terrien assassiné lors de la réforme agraire et un fermier qui refuse toute forme de collectivisation. C'est le premier, exemplaire, que le Dieu des Enfers va autoriser à renaître comme âne, bœuf, cochon, chien, singe et… humain pour qu'il puisse participer à l'histoire de son village, de ses descendants, de ses ennemis…

Les membres du Parti, à part un maoïste qui reste fidèle à ses convictions, sont présentés comme corrompus et uniquement préoccupés de leurs propres intérêts qu'ils font triompher par la violence, la manipulation…

On parlera plus longuement de ce livre de très grande qualité au mois d'août.

Mo Yan, le succès d'un grand écrivain

Le prix Nobel japonais Kensaburo Oe a déclaré : « Si je devais choisir un Nobel, ce serait Mo Yan. » S'il est très connu hors de Chine, c'est en France qu'il est le plus traduit. Quinze ouvrages ont été publiés essentiellement par les éditions du Seuil.

Mo Yan attribue ce succès à la qualité de ses traducteurs Chantal Chen Andro et Noël et Liliane Dutrait ; aux Etats Unis, il est également bien servi par Howard Goldblatt qui a traduit cinq de ses livres. Cette collaboration de longue durée est exemplaire et assez rare, les traducteurs se félicitent de la coopération de l'écrivain et de la rapidité de ses réponses.

En Chine, Mo Yan explique que « les éditeurs se battent pour cette signature (les tirages sont en moyenne de 200 000 exemplaires), les droits sont mis aux enchères et les changements de maison d'édition sont fréquents ».

Il regrette le temps passé avec les médias pour la promotion des livres. « Je ne considère pas cela comme très important, au bout de dix rendez-vous, j'arrête ». Quand on voit son programme cette semaine, il fait une exception pour la France !

Parfois on dit que Mo Yan est d'un accès difficile, ce n'est pas le cas. Si l'on est inquiet de « l'épaisseur » de ses gros romans, on peut le découvrir avec un recueil de nouvelles superbes « L'Enfant de fer » (éd. du Seuil, 2004) et des romans moins épais en pagination mais non en intérêt (« La Joie », éd. P. Picquier, 2007 ; « Le maître a de plus en plus d'humour », éd. du Seuil, 2005…). On est alors prêt pour lire « Quarante et un coups de canon » (Le Seuil, 2008).

Internet est-il l'avenir de la littérature ?

La Chine, dans le monde, compte la plus grande communauté d'internautes, les sites littéraires les plus fréquentés et de très nombreux auteurs sous contrat avec ces sites.

Mo Yan est réservé devant le phénomène : « Il y a très peu de bonnes œuvres, tout le monde peut écrire », mais il concède que de nouveaux écrivains ont émergé et que « les écrivains les plus actifs sont sur le Net » :

« C'est vrai qu'il y a moins de lecteurs que dans les années 1980, mais ceux qui publient sur le Net ce sont des lecteurs aussi ».

Il connaît de jeunes écrivains sur le Net qui le sollicitent pour être introduits auprès d'éditeurs « classiques » car les droits d'auteur sur le Net sont maigres. De plus sur le Net, la protection juridique n'est pas, et de loin, stabilisée et les publications sauvages sont fréquentes.

De même, la contrefaçon fleurit : un livre fut publié en empruntant son nom comme auteur et celui de son éditeur… un procès qu'ils ont gagné.

Parmi les auteurs à succès de la jeune génération, il a rencontré Han Han et moque gentiment les « idoles littéraires », le phénomène « people » et leurs « groupies ». Mais la diffusion des œuvres de Han Han, Guo Jingming et d'autres est plutôt spectaculaire.

Certains lecteurs regrettent que Mo Yan n'écrive pas sur la jeunesse et la classe moyenne urbaine de la Chine contemporaine.

« C'est vrai, je n'écris pas sur la jeunesse actuelle, peut- être parce que je ne la comprend pas très bien. Je suis un peu plongé dans le passé et dans mes souvenirs. Peut-être que si dans vingt ans j'écris encore, je me tournerais vers le présent. »

En France, son programme cette semaine est ancré dans le présent :

  • une rencontre à la Cité du livre à Aix en Provence, organisée par Noël et Liliane Dutrait, jeudi à 18 heures 30.
  • Rencontre avec le public vendredi à la librairie Le Phénix, 72 Bd Sébastopol, à Paris (où l'on refuse déjà du monde ! )

La Dure Loi du Karma - traduit par Chantal Chen-Andro - éd. du Seuil - 760 pages - 26€ (à paraître fin août).

Photo : Mo Yan, mercredi 23 juin 2009 à Paris. (P. Haski/Rue89)

3 commentaires sélectionnés

Portrait de chengyang

De chengyang

17H35 | 24/06/2009 | Permalien

La politique « est devenue plus marginale dans la société et c'est un bon signe ».

Le tournant a eu lieu en 1989 avec TianAnMen. Cette révolution avortée, en un sens, aura été le dernier avatar de la Révolution culturelle et aura marqué la fin de l'ère de « l'homo politicus » ouverte en Chine depuis le début du XXè s.

La décision de réprimer le mouvement prise par Deng Xiaoping a correspondu à sa volonté (mais aussi, j'en suis persuadé, à la volonté de l'immense majorité des Chinois) d'en finir avec cette période de grande agitation et d'instabilité, et ainsi d'ancrer la Chine dans la modernité et de transformer le citoyen chinois en « homo economicus ».

Mo Yan est extrêmement représentatif des contradictions du Chinois contemporain ; écoeuré, comme tant d'autres, par la Révolution culturelle, il s'est détourné de vie la politique, tout en conservant sa carte du parti ; comme tout un chacun, il a participé à la course à l'enrichissement, tout en critiquant les excès de celle-ci.

C'est cette contradiction qui est elle même à l'origine du foisonnement intellectuel et artistique de la Chine contemporaine.

Portrait de Jana

De Jana

bretonne en Normandie | 22H53 | 24/06/2009 | Permalien

Tout a fait d'accord aussi sur les sources de réflexions et interrogations..
Y revenir tranquillement, et sur l'oeuvre, et sur le trajet de vie de Mo Yan
et penser à Liu Xiaobo aujourd'hui…

Portrait de GanLanShu

De GanLanShu

shodavid.blog.lemonde.fr | 04H29 | 25/06/2009 | Permalien

On peut comprendre qu'au sortir du maoïsme, la majorité des Chinois ait préféré la gloire de l'enrichissement offerte par Deng aux incessants retournements et soubresauts du Parti. On peut tout aussi bien comprendre que Mo Yan ait mieux à faire que de rendre sa carte du Parti tant pour nombre d'encartés cela ne signifie plus grand chose. Cela devient plus difficile, pour moi en tout cas, quand il faut justifier qu'un tel écrivain (qualité + audience - chinoise et internationale) s'abstienne de toute politique et ignore la jeunesse et l'actualité. S'il ne le fait pas qui va le faire avec une aussi grande crédibilité ? Qui va, comme le souligne Jana, s'occuper de Liu Xiaobo. La création littéraire est, de toute façon, un acte politique livré au monde par un témoin de son temps. Dommage que le temps de Mo Yan soit révolu.

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