
Antonioni montre la Chine de Mao comme on ne l'a jamais vue
En 1972, Michelangelo Antonioni a filmé la Chine comme aucun autre réalisateur. Cela donne « Chung Kuo », un film de 3h40, qui n'a pas plu à l'époque ni au pouvoir maoïste, et en particulier pas à la femme de Mao Zedong qui déclencha une grande campagne contre le réalisateur italien, ni à ses pourfendeurs qui l'accusèrent de ne rien avoir vu des horreurs du maoïsme. Trois décennies plus tard, ce témoignage unique ressort.
Le film est modestement sorti en salle mercredi, mais aussi en DVD, et Rue89 est partenaire de ce véritable événement cinématographique. De surcroit, j'ai été interviewé en « bonus » du DVD, sur le lien entre la Chine d'Antonioni et celle d'aujourd'hui.
Considéré comme un « intellectuel progressiste », Antonioni avait été invité en Chine par Zhou Enlai, le premier ministre de Mao. Sans doute s'attendait-il à ce qu'il valorise les grandes réalisations du socialisme, à l'image d'un Joris Ivens, compagnon de route du maoïsme, qui n'a jamais déçu Pékin (hasard, il y a eu récemment une rétrospective des films d'Ivens à la Cinémathèque).
Mais le résultat ne fut pas celui qu'espéraient les dirigeants du Parti communiste chinois. Et Jiang Qing, la femme de Mao, ne rata pas sa chance de marquer des points contre l'influence modératrice de Zhou Enlai. Une vaste campagne fut lancée à travers la Chine, et l'on lira avec un grand bonheur dans le livret d'accompagnement du DVD la traduction de l'article du Quotidien du Peuple, l'organe central du Parti communiste chinois, qui, en 1974, donna le coup d'envoi de cette campagne sous le titre « Intention perverse, truquages méprisables, critique du film antichinois de M. Antonioni ».
Antonioni a voulu montrer, pas expliquer la Chine
Mais le film d'Antonioni fut également attaqué de l'« autre côté », notamment par Simon Leys, l'auteur des « Habits neufs du Président Mao », pourfendeur de la Révolution culturelle, qui dénonça en quelques lignes assassines la « naïveté » du grand réalisateur qui avait sillonné la Chine sans rien voir des horreurs de la politique maoïste.
Les deux avaient bien sûr raison à l'époque. A la fois Jiang Qing qui avait raison, de son point de vue, de considérer qu'Antonioni avait trahi les espoirs de ceux qui attendaient un film de propagande à la gloire du régime maoïste. Et Simon Leys car les horreurs de la Révolution culturelle sont absentes de cette grande fresque.
Mais Antonioni déclare dès les premières phrases du commentaire du film qu'il n'entend pas « expliquer », mais « montrer » la Chine. Et c'est évidemment ce qui fait sa valeur trente-cinq ans plus tard. Car il le fait à sa manière, c'est-à-dire caméra à l'épaule (de son chef opérateur Luciano Tovoli qui était à Paris pour l'avant-première et racontait quelques anecdotes savoureuses), en s'intéressant aux hommes et femmes de ce pays plutôt qu'à ce que voulaient lui montrer ses guides tatillons. De manière impressionniste, on découvre donc une Chine et des Chinois comme on ne les a jamais vus, et comme on a du mal à les imaginer aujourd'hui, après trois décennies de modernisation à marche forcée.
Un témoignage exceptionnel sur la Chine de Mao
Interdit à l'époque, le film n'a été redécouvert par les Chinois qu'en 2004, à l'occasion d'une projection à l'Institut du cinéma de Pékin, et par la vente sauvage dans les rues de Pékin d'un DVD pirate de la version italienne du film ! Les Chinois nés après 1979, je peux en témoigner, ouvrent des grands yeux et sont fascinés par ce qu'ils découvrent sur la société d'« avant » et dont il n'existe, en film, qu'une image d'épinal de propagande sur les grandes mobilisations politiques ou les grandes réalisations du régime.
Première image symbolique : là où les archives ne contiennent que les parades de gardes rouges devant Mao, Antonioni ouvre son film en plantant sa caméra sur la place Tiananmen un jour ordinaire, quand les Chinois se font photographier devant la Porte de la Paix Céleste et son célèbre portrait du grand timonier. Scènes de la vie ordinaire en Chine révolutionnaire, à la fois banal et émouvant. Un véritable régal qui dure 3h40 dont voici un avant-goût : cette scène d'ouverture du film sur la place Tiananmen, avec une chanson à la gloire de Mao que tous les enfants aprenaient à l'époque. (voir la vidéo ci-dessous)
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De dinlay
(Mai 68 pas mort) | 09H27 | 09/04/2009 |
Les détails concernant le DVD ?
Existe-t-il en version française pour le commentaire AVEC sous-titres chinois ?
Merci.
De chengyang
09H39 | 09/04/2009 |
La chanson présente dans le générique, aujourd'hui encore très populaire, est intitulée « J'aime Tian an men à Beijing » (我爱北京天安门, Wo ai Beijing Tiananmen).
http://music.ibiblio.org/pub/multimedia/chinese-music/Children/KD07.I_Lo…
De Seydou Yéké
(nom propre) | 09H48 | 09/04/2009 |
Je n'avais pas vu le film depuis peut-être quinze ans. Cette séquence d'ouverture est sublime ; le cinéaste filme la place en lui donnant son espace mieux qu'il ne le fait avec la cour, à la fin de « Profession Reporter », et sans la béquille formelle d'un plan-séquence « passe-muraille ». Vous avez vu l'insert sur le portrait de Lénine et pas sur celui de Staline (ni sur celui de Mao par la suite) ? Il y a eu beaucoup de malentendus sur Antonioni. La vérité est que, quand vous filmez, quand vous montez, vous prenez des décisions à chaque instant – vous êtes immédiatement, irrémédiablement politique.
De A.V.
tamagotchi89 | 12H19 | 09/04/2009 |
J'ai commandé le DVD. Pas tellement, Pierre, pour l'intérêt historique du document (mea culpa), mais pour voir comment un styliste énorme comme Antonioni, au sommet de son art, improvise en images sur la Chine de Mao. Comme avec un écrivain qu'il faut lire entre les lignes, je m'attends à ce que la réalité politique transparaisse dans les panoramiques, les travellings, le découpage. Et ça, les autorités chinoises n'ont pas pu le censurer car elles sont passées nécessairement à côté.
De franc parleur
anarchieevangelique.wordpress.com | 16H03 | 09/04/2009 |
La Chine comme on ne l'a jamais dite :
» Quand le sinologue Simon Leys publia « Les habits neufs du Président Mao », en 1971, le maoïsme agissait encore sur l'opinion occidentale comme un puissant hallucinogène : on allait jusqu'à croire que la grande boucherie de la Révolution culturelle, ouverte de 1967 à 1969, avait quelque chose à voir avec la culture.
Il n'était pas recommandé de froisser les maolâtres qui gouvernaient alors la vie intellectuelle parisienne ; Simon Leys l'apprendra à ses dépens. Il aura ainsi effrayé une bonne dizaine d'éditeurs avant d'en trouver un, moins timoré que les autres, qui accepte de publier son deuxième livre : « Ombres chinoises », une évocation de la Chine communiste que l'on déguste encore, près de trente ans plus tard, comme du Flaubert. «
l'article intégral :
http://largeur.com/expArt.asp ? artID=886
De Corsaire du Peuple et de la Raison
ingénieur | 03H26 | 10/04/2009 |
Je vais essayer de me le faire envoyer en chine depuis la france, il y a une version anglaise ou chinoise sur le DVD ?