
Chi Li, romancière chinoise de la concision

Huit romans de la romancière chinoise Chi Li ont été traduits en Français. Le dernier et l'un des plus singuliers, « Les sentinelles des blés », est publié cette semaine.
Un bon écrivain que, depuis dix ans, plusieurs traducteurs s'efforcent de faire apprécier aux lecteurs français. C'est une tâche de longue haleine qu'il convient de saluer car, en Anglais, pas une ligne n'est traduite.
Une disparition à Pékin
Yi Mingli, la narratrice, qui travaille dans un institut de recherche biologique de Wuhan, est un personnage sensible, un peu effacé ; son mari, rédacteur en chef d'une revue sur la médecine chinoise traditionnelle est plus rationnel, un peu hâbleur et soucieux de son physique. Un couple comme tant d'autres avec leur fils et une fille adoptive, la fille d'une amie d'enfance, Shangguan Ruifang, internée en hôpital psychiatrique depuis vingt ans.
Les deux amies se rencontrent périodiquement dans un parc où poussent des graminées, les sentinelles des blés, introduites par le père de Yi Mingli qui développait des blés hybrides.
La fille adoptive, Rongrong , sportive de haut niveau, vit à Pékin depuis plusieurs années et, très arriviste, essaie de se faire une place au soleil en prenant bien des risques.
Sa mère adoptive, sans nouvelles depuis trois mois, part à sa recherche auprès de ses employeurs et collègues et découvre un monde dangereux et des usuriers que sa fille essaie de fuir…
Un livre très différent des précédents romans : une petite musique, beaucoup de charme et d'intelligence. La narratrice nous montre force, équilibre et surtout humanité :
« au fond les femmes ne demandent pas grand chose, juste qu'on leur accorde un peu d'attention. Dès qu'une femme s'aperçoit qu'on la néglige, c'en est fini du contrat tacite qui la lie au monde extérieur » (p.41).
Aucune prétention, la romancière n'est pas une donneuse de leçons.
Un sens très fort de l'amitié, un passé commun avec Shangguan Rufang qui a permis à la narratrice de forger sa personnalité ; une rencontre bien plus importante que celle de son mari. Comme dans tous ses livres, les hommes n'ont guère le beau rôle, ils sont une présence inévitable…
Médecin puis romancière à Wuhan
Wuhan, un des trois grands ensembles urbains de Chine, étend ses dix millions d'habitants sur les deux rives du fleuve Yangzi. Cette ville où naît Chi Li il y a cinquante ans, est un « personnage » important de la plupart de ses romans, comme elle l'explique dans la préface d'un recueil de ses nouvelles (« Les tribulations de la vie » , collection Panda, Pékin, 1996) :
« je suis née et j'ai grandi dans cette ville ; je l'aime et je la déteste à la fois. Les personnages de mes nouvelles sont pour la plupart des gens de Wuhan. Je trouve qu'ils représentent bien les Chinois en général » (2)
Son père était un paysan pauvre, sa mère venait d'une famille aisée de propriétaires terriens.
« Logiquement, n'étant pas du même milieu, ils n'auraient jamais du se marier… j'ai donc grandi dans une famille en rupture totale avec celles de l'ancienne Chine, c'est pourquoi le regard que j'ai posé sur le monde était un regard neuf ».
Elle part à la campagne comme « jeune instruite » puis devient institutrice. Après trois années d'études à l'Institut de médecine de sidérurgie, elle exerce pendant cinq ans. Des études de littérature chinoise à l'Université de Wuhan lui permettent de devenir rédactrice dans une revue littéraire « Herbe Parfumée », puis d'être vice- présidente de l'Union des écrivains de Wuhan puis de la province du Hubei.
« Triste Vie », refusé trois fois, est finalement publié en 1987 par la Revue de littérature de Shanghaï et connaît un succès rapide. Ce sera son premier roman traduit en Français et publié par Actes Sud en 1998.
« Trouée dans les nuages », le second roman publié en France, est une scène de ménage tragique d'un couple uni vis à vis du monde extérieur et qui se déchire en privé en remontant à l'enfance où sans le savoir ils se sont croisés dans le contexte de lutte des classes de l'époque. Le texte à été porté au théâtre à Paris en 2005 par le metteur en scène Airy Routier.
Malgré une très large audience et un succès continu, l'auteur se cache derrière ses romans, accorde des interviews avec grande réticence et ne participe pas à « la vie littéraire ». Lors de la parution d'un de ses derniers romans « Et alors », qui met en scène les relations entre une mère et sa fille, certains ont rapproché sa vie personnelle et le personnage du roman, qui pour ne pas perturber la réussite scolaire de sa fille, lui cache pendant deux ans son divorce. Chi Li a réfuté en 2003 tout parallèle entre sa vie privée et ses romans.
De nombreuses adaptations télévisées ont rencontré le succès, un film (« Life Show » du réalisateur Huo Jianqi), a été primé au Festival de Montréal en 2002 ; le découpage cinéma tographique a eu une influence sur la construction de ses romans.
De courts romans de grande portée
Chi Li, comme deux autres romanciers dont on peut lire les œuvres en Français (Fang Fang et surtout Liu Zhenyun) est qualifiée de néo-réaliste :
« mon principe consiste à décrire la réalité dans tout ce qu'elle a de vivant et d'attachant. Je m'attache à mettre en images l'existence de certains de mes contemporains et à offrir ces tableaux au public, il s'établit alors un pont entre les êtres et c'est là tout le but de ma création ».
Le néo-réalisme n'est pas le « réalisme socialiste » : l'écrivain ne porte pas de jugement de valeur, même si l'évocation des difficultés de la vie quotidienne constitue une critique sociale. Les soucis matériels se substituent à l'idéologie. La politique est présente par le contrôle social et parfois par l'intervention des syndicats, mais le Parti et les grands épisodes de lutte politique sont absents de ses romans.
Les textes sont courts (une centaine de pages), concis, les personnages peu nombreux et si l'approche réaliste peut être âpre, on ne tombe pas dans le misérabilisme. « Pour qui te prends-tu » (2000) nous peint une classe ouvrière qui a perdu la place qu'elle avait sous Mao et souffre du chômage et des restructurations. « Tu es une rivière » (2004) nous montre la vie d'une famille nombreuse et pauvre avant la Révolution Culturelle.
« Sans parler d'amour » (1989), publié à Pékin en 1996, mériterait une nouvelle édition. Le conflit social entre intellectuels et familles défavorisées est un peu daté ; la pression sociale où tout le monde se mêle de la vie privée de ses voisins est traitée avec beaucoup d'humour et le machisme du mari reste d'actualité !
La concision n'est pas toujours un atout : « Préméditation »(2002) est un des rares romans « non urbains » qui se déroule dans un milieu de paysans et de soldats avant la création de la République Populaire. On regrette le charme d'un Shen Congwen « Le petit soldat du Hunan » (Albin Michel 1992) ou les évocations historiques de Mo Yan.
« Allées et venues » (1999) dans le monde des nouveaux riches, n'est malheureusement pas traduit en Français et a connu en Chine un très grand succès, tout comme « L'écharpe de Tolstoï » (2005) ; des découvertes heureuses peuvent donc nous attendre dans les années qui viennent.
► Chi Li, « Les sentinelles des blés », traduit du Chinois par Angel Pino et Shao Baoqing. Actes Sud. 150p., 15€.
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De julesnadeau
07H11 | 06/10/2008 |
(par Jules Nadeau, consultant à Montréal) Merci d'attirer notre attention sur ces ouvrages. Dès que je termine le « Beijing Coma » de Ma Jian, je vais me lancer à la recherche de Chi Li. En espérant que je pourrai en faire connaître les bons points aux lecteurs du Québec. Je précise toutefois que je suis un mordu de Yu Hua et de son « Xiongdi », l'histoire des deux frères,qui m'a littéralement soufflé. Je ne connais encore rien de semblable nous provenant de Chine. Un petit chef d'oeuvre dans son genre. Qui dit mieux ? Tant mieux si on me contredit en me faisant connaître d'autres chefs d'oeuvre…
à julesnadeau
De Pierre Haski
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Rue89 | 09H07 | 06/10/2008 |
Bonjour Jules,
j'ai aussi été scotché par le « Brothers » (titré en anglais dans l'édition française, cher ami quebécois ! Quitte à ne pas traduire, pourquoi ne pas avoir gardé le titre chinois ? ) de Yu Hua. Je ne vois que Mo Yan à tenir ses lecteurs en haleine de cette manière dans la littérature chinoise contemporaine.
De Haina
14H11 | 06/10/2008 |
@Jules
Vous avez lu les autres Yu Hua ?
Le Xiongdi ne vaut pas à mon avis le Huozhe qui l'a consacré- c'était mérité. Ce dernier livre, les frères, ne correspond en rien à son style et beaucoup de Chinois se demandent même si c'est vraiment lui qui l'a écrit ! Beaucoup de vente, peu d'estime si je consulte mon baromètre.
Ses nouvelles sont toutes beaucoup plus légères et sa manière de vieux paysan aguéri et rigolard de raconter ses histoires manque dans Xiongdi.
Moyan est trop vieux, Chi Li trop bavarde. Je leur préfère Zhang Cheng Zhi(mais récemment plus de nouvelles)ou Han Shao Gong (pour sa justesse dans l'horreur). Je ne sais pas quelles ont été les oeuvres traduites en français, mais cherchez et peut-être…
à Haina
De Bertrand Mialaret
(auteur)
Consultant à Paris | 15H44 | 06/10/2008 |
Il est difficile de comparer Brothers et Vivre (« Huozhe »). « Vivre » est très ramassé , très réussi, mais n'a pas le souffle lié à l'histoire de la Chine qu'a « Brothers ». Je vous laisse votre appréciation sur la paternité de Brothers ; ce n'est pas parceque Yu Hua n'a rien écrit pendant de nombreuses années avant Brothers que l'on peut poser la question, il s'en explique dans l'interview que j'avais fait le 17/4 dernier lors de la sortie du livre.
Où je vous suis c'est que les nouvelles sont de très grande qualité et notamment « Cris dans la bruine » ainsi que d'autres nouvelles « modernistes ».
Pourquoi Mo Yan serait-il trop vieux, il est à mon sens un des rares écrivains chinois « nobélisable » ; on verra la qualité de son « Quarante et uns coups de canon » qui sort prochainement.
Plusieurs ouvrages de Zhang Chengzhi et de Han Shaogong sont traduits en Français notamment chez l'éditeur Philippe Picquier.
à Haina
De Damien
16H50 | 07/10/2008 |
Je me pose la même question que Bertrand au sujet de Mo Yan. Il n'est objectivement pas très vieux et son style l'est encore moins (lire « le maître a de plus en plus d'humour » par exemple). On pourrait à la rigueur reprocher à Mo Yan d'être un peu bavard mais même cela je ne le dirais pas. Car je trouve qu'il est dans la lignée (en plus lyrique) des grands auteurs de romans chinois tels Cao Xueqing, Luo Guang Zhong, Jin Sheng Tan, Shi Nai An ou Wu Cheng'en.
Concernant Chi Li dont j'aime le style, le seul reproche que je lui ferais c'est que ses romans sont à mon sens trop courts et ne laissent pas d'empreinte durable chez le lecteur. Ce qu'on pourrait à la rigueur dire de Chi Li c'est qu'elle n'est peut être pas assez bavarde.