Still Life, voyage dans une Chine engloutie

L'orpheline de Wanxian, ville aujourd'hui engloutie (Pierre Haski).

Tout autour, les ruines de Wanxian détruite (Pierre Haski).

Les amateurs de cinéma chinois en France sont gâtés en ce moment. Après le très beau film de Lou Ye, Une Jeunesse chinoise, c'est au tour de Still Life (Sanxia Haoren), de Jia Zhangke, Lion d'or au dernier Festival de Venise, de sortir sur les écrans français ce mercredi.

A travers ce film, le réalisateur de Platform et de Plaisirs inconnus continue son exploration d'une Chine en plein bouleversement. Tourné dans les paysages spectaculaires des Trois Gorges, sur le fleuve Yangtsé, Still Life nous plonge dans le monde si humain, mais si deshumanisé également, des populations déraçinées par la construction du barrage géant. « J'ai eu envie de me rapprocher de ceux qui vivent ces bouleversements et d'exprimer mes émotions par le biais de la fiction », déclarait Jia Zhangke dans une interview au Journal du Dimanche. C'est réussi, une émotion froide, qui vous étreint au travers des parcours de personnages attachants, tristes et nostalgiques. Comme cette femme qui cherche son mari dont elle n'a plus de nouvelles depuis des mois, ou cet homme à la recherche de sa femme et de sa fille partis depuis longtemps vers d'autres horizons.

Ce film ne laisse pas indifférent. Il fait réfléchir sur le prix humain, social, environnemental élevé que paye la Chine pour son développement rapide actuel. Il le fait avec le talent de ce cinéaste de 37 ans, l'un des plus talentueux de sa génération, qui, par touches impressionnistes, nous renvoie une image de la Chine qui vient compléter, pas inverser, celle que nous diffuse la Chine officielle.

Un souvenir m'est remonté à la mémoire en voyant ce film. J'étais allé en reportage dans la vallée des Trois Gorges pour Libération à la veille de la montée des eaux, et j'étais tombé sur une maisonnette isolée au milieu des décombres d'un quartier détruit. Une gamine de 12 ans lavait des chaussettes tandis qu'un couple de vieillards se chauffait à l'intérieur. La fillette avait été abandonnée bébé dans les toilettes du quartier, et reccueillie par le couple généreux. Des années après, il faut fuir avant la montée des eaux, mais la fillette est trop petite pour organiser ça, et les vieux bien trop vieux. Les bulldozers sont passés et ont eu pitié d'eux, mais l'eau montera inexorablement et il leur faudra partir.

J'avais pris des photos de cette « Cosette » des Trois Gorges, histoire emblématique à mes yeux de ce qui se jouait dans ce chantier géant, et les avais montrées à une amie chinoise, iconographe dans un magazine pékinois. Sa réaction m'avait sidérée. Elle s'était demandée pourquoi je m'intéressais à cette histoire de gamine, alors que l'important c'était la construction du barrage, ce qu'il allait apporter à la Chine, l'électricité produite, etc.
Jia Zhangke m'a rassuré : il s'intéresse, lui aussi, aux « Cosette » des Trois Gorges, qui l'émeuvent et le bouleversent plus que les kilowatts heure et les taux de croissance du PIB. Qu'il en soit remercié.

2 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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De kynete

Pro jure contra legem | 07H10 | 02/05/2007 | Permalien

effectivement face à l'essor de la Chine et son gigantisme de la Chine (20% de la population de la planète, etc), on oublie facilement l'individu, qui vit des situations contrastées selon les régions. Et qui ne compte pas tellement face à l'impératif économique, surtout lorsque la croissance est conduite par une main autoritaire.

Les grands travaux sont pour la chine un investissement pour l'avenir (dans le cas du barrage, désenclaver la région en permettanta ux navires de remonter jusqu'à Chongqing, à plus de 1000km des côtes), un amortisseur économique (soutenir la croissance), et démesuré (le barrage est le plus grand chantier du monde, coût estimé 30 milliards d'euros)

Mais ce sont aussi et surtout des drames humains quotidiens. malheureusement l'individu n'a pas la même « valeur » partout…

Portrait de puget06

De puget06

00H14 | 10/05/2007 | Permalien

Il existe en peinture un genre appelé « nature morte », une expression assez étrange puisqu'une coupe de fruits représentée dans un tableau n'est malgré tout pas plus morte qu'une maison ou qu'une locomotive lesquelles n'ont pas droit à cette appellation.

La même chose en anglais se dit « still life », encore et toujours la vie. Or si l'on évoque la vie quand on représente simplement quelques pommes, il est clair que l'on a derrière la tête l'idée de la mort.

Finalement, c'est tout aussi étrange et ambigu dans le sens français que dans le sens anglais, et les deux expressions se valent.

Alors pourquoi nous présenter sous le titre « Still Life » le film chinois « Sanxia Haoren » et ne pas oser « Nature Morte » pareillement ambigu et troublant ?

A force de vouloir parler américain nous finirons par tuer le français et plus vite encore par perdre notre âme.

Cela dit j'ignore si Sanxia Haoren que les distributeurs du film ont traduit par Still Life veut vraiment dire nature morte. Et vous le savez-vous ?

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