13/08/2011 à 19h45

Des forains : « Voter ? Ces gens ne s'intéressent pas à nous ! »



Lors d’une représentation du cirque Alain Fratellini en août 2011 (Chloé Leprince/Rue89).

Où aller pour la tournée estivale en 2012 ? Stani Mordon hésite : il affirme qu’en Bretagne ou en Normandie, les municipalités sont de moins en moins nombreuses à accepter qu’il s’installe sur leur commune avec le cirque Alain Fratellini, dont il a repris la direction lorsque son père a songé à jeter l’éponge.

Ce cirque familial à l’ancienne fait encore une trentaine de villes durant l’été, et tourne dix mois sur douze. Mais Stani explique que ce sont souvent de petites municipalités qui donnent leur aval, là où certaines villes plus importantes se font de plus en plus prier. Cancale ou Dinard font encore la sourde oreille par exemple, soit parce qu’elles prennent le même cirque chaque été, soit parce que « les industriels forains y sont mal vus », croit-il savoir.

Son père Angelo, cinquante ans de cirque et le même âge à l’état civil, raccroche justement d’avec une employée de la mairie de Plougastel (Finistère). De longues minutes à patienter sur de la musique au kilomètre, et aucun rendez-vous avec les élus à la clé.

Le cirque Fratellini, dont il a racheté et déposé le nom, se produisait pourtant dans la commune de la côte de granit rose il y a quelques années. Puis le cirque a été prié de s’installer à quatre kilomètres du centre-ville... et enfin de ne plus venir du tout.

80% de rejet dans les mairies

Les Mordon assurent que 80% des villes qu’ils démarchent les éconduisent ainsi. Que c’est de plus en plus difficile de trouver des élus qui, à l’instar de François Rebsamen à Dijon l’an dernier, acceptent qu’ils restent dix jours sur place.

Le nom de l’édile socialiste est familier dans l’enceinte du cirque Alain Fratellini, c’est un élu qu’on aime bien. C’est devenu rare – la défiance envers le personnel politique va plutôt crescendo. (Ecouter le témoignage dAngelo Mordon)

Audio file

Angelo Mordon

Angelo ou Stani ne votent pas. Idem pour gendres, beaux-frères et cousins, qui parfois ne font qu’un dans ce cirque de taille moyenne où l’on travaille en famille à une vingtaine, dont seulement une poignée de salariés. Idem, enfin, pour les femmes.

Pourtant, Stani explique qu’ils sont plusieurs à être domiciliés administrativement à Ambarès, près de Bordeaux (Gironde), et que certains se sont déjà inscrits sur les listes électorales. Sans jamais s’y rendre :

« Je ne vois pas pourquoi je m’intéresserais à des gens qui ne s’intéressent pas à moi. » (Ecouter le témoignage de Stani Mordon)

Audio file

Stani Mordon

Angelo opine : plus le climat avec les élus locaux se dégrade, plus il lui semble improbable, presque incongru, de glisser un bulletin dans l’urne. Cécilia, l’aînée de ses quatre filles, ignorait d’ailleurs qu’elle avait le droit de vote. Elle attend davantage une carte d’identité – « celle de tous les Français » – ou « des cartes Accor ou Auchan » qu’on lui refuse qu’une carte électorale.

Pas parce qu’elle se désintéresse de la politique (« Je ne suis pas très calée mais les lois qui sont votées m’intéressent car elles nous concernent aussi, même si nous sommes itinérants ») mais d’abord parce que leur statut, sous le régime du carnet de circulation forain, est « un casse-tête permanent ».

Une humiliation aussi, croit-on deviner à l’écouter parler de cette pièce administrative créée pour offrir aux forains un statut qui se distinguerait du carnet anthropométrique nomade de 1912.

Angelo cite facilement une loi, une circulaire ministérielle qui concerne de près ou de loin l’industrie foraine. En cela, ils parlent beaucoup politique.


Angelo Mordon (Chloé Leprince/Rue89)

« On nous prend pour des voleurs de poules »

Ils renoncent pour l’instant à assigner devant le juge administratif les municipalités récalcitrantes (« Ce n’est ni notre culture, ni notre intérêt »), mais assurent que de nombreuses irrégularités existent. Exhibent leur dossier administratif pour devancer ceux qui gageraient que le cirque n’est qu’économie parallèle, fraude aux impôts et légèreté comptable :

« On nous prend pour des voleurs de poules... On ne dit pas qu’il n’y a pas de brebis galeuses mais nous sommes en règle. »

Eux arguent qu’ils ne réclament rien, ni subventions ni aides pour payer le carburant, principal poste de dépense. Qu’un spectacle moyen, c’est 250 à 300 personnes et qu’à 10 euros la place par enfant et 15 par adulte, ça permet de « tenir ».

Lorsque la recette est plus faible, il faut bouger plus vite, trouver de nouvelles dates sur le chemin pour nourrir les bêtes (dont trois lionnes qui mangent au moins sept kilos de viande par jour et par tête) et faire vivre la famille.

Avenir en sursis, transmission en péril

Emmanuelle, la fille de Stani, a 3 ans. Il sait déjà qu’il insistera pour qu’elle fasse des études, « même si c’est un crève-cœur d’imaginer qu’elle abandonne le seul métier qu’on sache faire ». Car les Mordon s’inquiètent de la pérennité de leur emploi. Et jugent que les politiques n’y sont pas pour rien.

Ils naviguent alors entre le besoin d’être reconnus comme des Français à part entière dans un climat « de plus en plus compliqué, de plus en plus confus », notamment depuis le durcissement de la politique envers les Roms et les gens du voyage.

Une phrase résonne comme un mantra chez les uns et les autres :

« Nous sommes français sur cinq générations, nous payons nos impôts comme tout le monde. »

Stani gage que leur désintérêt pour la politique pourrait évoluer si « eux » prenaient la peine de « connaître un peu mieux le monde du cirque » :

« En 2007, le syndicat des industriels forains avait demandé à être reçu par Ségolène Royal. Elle s’était engagée à revaloriser le cirque en centre-ville. Nous sommes nombreux, circaciens et forains, à avoir des cartes électorales. Nous pourrions peser si l’on nous écoutait. »

Royal n’a pas été élue, et les courriers papier ou électroniques envoyés au cabinet de Frédéric Mitterrand au ministère de la Culture sont restés sans réponse. Amertume de Stani qui assure qu’il demandait simplement « s’il existe une législation qui permet aux maires de [leur] interdire de travailler ».

Angelo, lui, parle d’une « entrave au droit du travail » mais ne voterait pas pour autant l’an prochain pour faire entendre sa voix. Droite et gauche restent des données un peu vaporeuses, mais ceux qui sont les plus au fait penchent plutôt à gauche.


Un chameau du cirque Fratellini (Chloé Leprince/Rue89).

Sédentarité et citoyenneté imbriquées

Dans le giron du chapiteau qui bat pavillons français et britannique (« La première source de touristes dans l’Ouest »), Laurent et Patrick sont les plus sédentarisés. Le premier vit« en dur » seulement deux ou trois mois dans l’année puisqu’il est clown et suit les cirques qui l’emploient.

Mais il a épousé une sédentaire, et passe l’hiver chez ses beaux-parents, d’anciens garagistes du côté de Jarnac. Pour l’anniversaire de la mort de François Mitterrand, il est même allé déposer une rose avec les gens du coin, a aimé voir « d’un peu loin » Jack Lang même s’il n’a jamais voté « pour l’instant ».

Patrick, lui, ne vit pas avec la famille Mordon à l’année. C’est leur administrateur pour la tournée du grand Ouest. Fils d’un manouche qui n’avait jamais voté et d’une Bretonne « plutôt conservatrice », il est plus impliqué dans la vie électorale et considère que c’est sa sédentarité qui fait la différence. Même s’il se réclame encore d’une « double culture » à 60 ans révolus.

ll vote à gauche parce qu’une sensibilité de droite lui semblerait jurer avec ses racines foraines. Patrick songe à s’investir dans sa commune du pays de Morlaix (Finistère), notamment pour « faire entendre à la classe politique la parole de ces gens-là ».


Un chapiteau de cirque (Nathanking/Flickr/CC).

Rectificatif le 14/8/11 à 11h00, avec la correction du département de Plougastel.

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  • ostia
    ostia
    inadapté
    • Posté à 20h06 le 13/08/2011
    • Internaute 88960
      inadapté

    article et témoignages très intéressants

    j’ai toujours été séduit par le mode de vie à la nomade, je l’ai pratiqué plusieurs mois, avec des amis enfants de la balle après avoir envoyé chier mon taf, plus ambiance hippie que forain, mais c’est vrai que dans un système sédentaire, les nomades sont tout de suite vus comme des marginaux, tout de suite la méfiance, la peur, et la haine envers les modes de vie différents, rien de nouveau cependant , c’est un grand classique de l’espèce humanoïde

    Je ne vois pas pourquoi je m’intéresserais à des gens qui ne s’intéressent pas à moi

    ça par contre c’est pas très malin, c’est même très con je trouve comme raisonnement

  • Natalye
    Natalye
    Employée
    • Posté à 07h58 le 14/08/2011
    • Internaute 155218
      Employée

    C’est un peu court comme approche du sujet.....
    Il y a une réalité incontournable : le cirque n’attire plus les gens.

    Habitant une ville moyenne dans laquelle les cirques sont bienvenus : il ne me semble pas voir foule se presser aux guichets les soirs de spectacle ! Je suis d’ailleurs la première à ne plus fréquenter ces chapiteaux, où la poésie et le rêve ont laissés place au mercantilisme et au harcelement constant destiné à nous vendre drapeaux et autres quolifichets lumineux hors de prix.

    Les amoureux du vrai cirque fuient.....les adeptes du spectacle mercantile trouvent de quoi se satisfaire à la télévision et ne se déplacent plus.....les riverains, qui n’ont plus goût à être spectateurs, deviennent « voisins de passages » aigris par les quelques dégradations et le font savoir à leurs mairies.
    La boucle est bouclée.

  • Caniveau89
    • Posté à 08h05 le 14/08/2011
    • Internaute 26147

    « Au lieu de vous demander ce que votre pays peut faire pour vous, demandez vous ce que vous pouvez faire pour votre pays ! “ - JF Kennedy

    Carte d’électeur, c’est ‘et moi, et moi et moi... .
    Chacun de se présenter sous son meilleur jour, de pleurnicher sur la difficulté de sa situation, et de beugler contre celle des voisins qui est forcément bien meilleure (et anormale).

    Rue89 adore cela, car cela permet de mettre en exergue une collection hallucinante de victimes, forcément victimes. Et d’embrayer sur l’iniquité de l’état, le scandale du libéralisme, la vilainie du capitalisme, ... Tout cela, cela fait du scandale donc de l’audience à bon compte...

    Sans nier qu’il y ait beaucoup de victimes dans notre société, des millions de mal logés, des gens qui dorment dans la rue, des mal nourris, des chomeurs longue durée, des handicapés qui souffrent, ... il faut combattre l’idée que nous sommes tous des victimes innocentes car êlle ne mène à rien sauf à mettre en avant de distingués victimologues professionnels : nos socialistes.

    Que font les victimologues ? Ils racontent la bonne aventure, confirment votre statut de pauvre victime, prédisent avec leurs solutions miracle que vous avez un brillant avenir : il suffit de, il n’y a qu’à, faut qu’on ! A condition de voter pour eux.
    Exemple, dans cet article :
    En 2007, le syndicat des industriels forains avait demandé à être reçu par Ségolène Royal. Elle s’était engagée à revaloriser le cirque en centre-ville. Nous sommes nombreux, circaciens et forains, à avoir des cartes électorales. Nous pourrions peser si l’on nous écoutait. ’

    Remarquez que ceux qui ont fait des malheurs du monde leur fonds de commerce ont des solutions économiques efficaces en ce qui les concerne : le train de vie de DSK n’est plus à démontrer, Fabius mène une belle vie au Panthéon en allant signer des feuilles de présence à l’assemblée (mais en partant de suite !), Royal aurait une jolie petite maison en bord de mer déclarée pour la moitié de sa valeur pour éviter de payer trop d’ISF, Montebourg émarge sur de multiples mandats électifs pour assurer ses fins de mois, Dray fait de la trésorerie avec des associations amies, ...

    Bien entendu, nos victimologues ont déjà fait partie de gouvernements sans que l’on voie réellement les changements opérés. Certains disent même que les deux mandats mitterrandiens ont été fructueux pour les ‘riches’ mais n’ont pas aboli ni la pauvreté, ni le chômage, ni les problèmes du logement, etc. Peut être même aggravés ?
    D’autre ont des responsabilités territoriales importantes, revendiquent des ‘résultats’ qu’ils se font fort d’étendre à la France en cas de victoire mais ne présentent aucun bilan ! Qui n’a pas entendu Ségolène Royal se targuer de résultats formidables dans sa région, notamment économiques, alors que les politiques menées sont consternantes de banalité et... inefficaces ? (aucun journaliste ne s’est jamais penché en détail là-dessus !).

    Si l’on comprend bien que l’élection présidentielle est l’occasion pour chacun de se demander s’il mérite mieux, c’est surtout l’occasion d’envisager l’avenir collectif de 60 millions de français (et je ne sais combien de millions d’étrangers légaux ou illégaux vivant en France). Pas uniquement en regardant en regardant 60 millions de nombrils.

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